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Allaitement maternel en Wallonie et à Bruxelles : états des lieux et perspectives

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Santé conjuguée n° 67 - mars 2014


Suite à une erreur lors du processus de publication, le texte imprimé n’était pas celui souhaité par l’auteur, le voici dès lors ci-dessous.

Bénéfique tant pour l’enfant que pour la mère, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande un allaitement maternel exclusif pendant les 6 premiers mois de vie et un allaitement complété au moins jusqu’à deux ans. Dans quelle mesure l’allaitement est-il pratiqué à Bruxelles et dans le sud du pays ? A partir de deux enquêtes réalisées en 2012 les auteurs de cet article pointent les différences observées entre les deux régions et montrent le rôle crucial du partenaire dans le succès de l’allaitement.


La voie lactée

Les bénéfices de cette pratique sont nombreux à court et à long termes [Rigourd 2013] : elle diminue l’incidence et la gravité des infections digestives, ORL et respiratoires chez l’enfant, tout en favorisant son développement cognitif ; prolongé jusqu’à 6 mois, l’allaitement diminue le risque d’eczéma pendant la première année de vie chez les nourrissons à risque d’allergie et réduit de 20 à 25% le risque d’obésité pendant l’enfance et l’adolescence ; il est également associé à une tension artérielle et à une cholestérolémie inférieures à l’âge adulte. Quant à la mère, son poids diminue plus rapidement dans les 6 mois du post-partum ; elle risque moins de développer un cancer du sein ou de l’ovaire avant la ménopause et de souffrir d’ostéoporose.

A Bruxelles et en Wallonie, les taux d’initiation de l’allaitement progressent depuis plusieurs années, bien que de manière inégale. Mais il y a des différences entre ces deux régions, et les taux d’allaitement prolongés restent, relativement bas (ONE, 2012) par rapport aux autres pays européens. En effet, en Wallonie, 54.1% des enfants étaient allaités à 3 mois, 40.6% l’étaient de façon exclusive. A Bruxelles, ces chiffres valaient respectivement 73.9% et 62.5%.

Des réalités différentes

Lors de deux enquêtes relatives à la couverture vaccinale, l’une en Wallonie et l’autre à Bruxelles, 15 questions ont été posées sur l’allaitement maternel [Robert 2012] aux parents de plus de 1100 enfants âgés de 18 à 24 mois. Ces enquêtes sont originales à plusieurs points de vue : elles fournissent pour la première fois des données permettant de différencier les taux d’allaitement à la naissance et à la sortie de la maternité, et elles distinguent bien l’allaitement exclusif, l’allaitement partiel et l’alimentation « artificielle », selon les catégories proposées par l’OMS. Par ailleurs, les échantillons sont représentatifs et les parents ont été interviewés en dehors de toute structure sanitaire.

Il est crucial de pouvoir mesurer les données à deux moments différents : à la naissance et à la sortie de la maternité. En effet,

• Le taux d’allaitement exclusif à la naissance est de 10% plus élevé à Bruxelles qu’en Wallonie ; cet écart augmente à la sortie de la maternité pour atteindre 15% ;

• En Wallonie, la chute de l’allaitement exclusif entre la mise au sein et la sortie de la maternité (7%) est statistiquement significative. Cette différence n’est pas significative à Bruxelles (2,4%) ;

• Un enfant sur 4 n’est pas allaité en sortant de la maternité en Wallonie ; seul un enfant sur 10 ne l’est pas à Bruxelles.

Le tableau suivant montre le détail de ces observations.

Tableau 1. Taux d’allaitement maternel à la maternité en Wallonie et à Bruxelles en 2012

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Tableau 2. Comparaison des prévalences d’allaitement maternel à la naissance et à la sortie de la maternité en Wallonie et à Bruxelles

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L’objectif de 85% d’allaitement maternel à la sortie de la maternité définit par l’ONE est atteint à Bruxelles, il ne n’est pas en Wallonie. Il en est de même pour l’objectif de 75% d’allaitement materne exclusif. Les bébés bruxellois sont allaités exclusivement plus longtemps: 4.1 mois en moyenne à Bruxelles contre 3.1 mois en Wallonie. Il en est de même pour l’allaitement partiel : 7.8 mois à Bruxelles, contre 5.6 mois en Wallonie. Les objectifs de l’OMS qui visent un allaitement exclusif de 6 mois et un allaitement partiel de deux ans et plus ne sont donc atteints ni à Bruxelles, ni en Wallonie.

Les différences entre les deux régions ne se limitent pas aux prévalences : il semble aussi que le profil socio-démographique des parents et les caractéristiques de naissance de l’enfant n’influencent pas l’allaitement exclusif de la même façon.

Ainsi, le profil socio-économique de la mère joue un rôle plus important en Wallonie : la probabilité d’allaiter est plus grande quand la mère a étudié plus longtemps, quand elle travaille ou quand elle connaît les recommandations de l’OMS. A Bruxelles, ces trois facteurs n’influencent nullement l’allaitement à la maternité ; par contre, le mode de délivrance et la durée de gestation jouent sur l’allaitement exclusif plus fortement qu’en Wallonie.

Place aux pères !

Deux points communs existent cependant entre ces Régions. Tout d’abord, notre étude ne montre pas d’influence de la nationalité d’origine de la mère sur le taux d’allaitement exclusif à la naissance (contrairement aux résultats de beaucoup d’autres études). Ensuite elle met en évidence que l’attitude du conjoint, semble être le plus fortement corrélé à l’allaitement : que ce soit pour la mise au sein initiale, à la sortie de la maternité, ou pour la durée de l’allaitement, y compris l’allaitement exclusif.

En fait, si le conjoint n’est pas favorable à l’allaitement, le risque que la maman n’allaite pas est réel ; l’attitude du père apparaît vraiment comme une variable déterminante (même après ajustement sur les autres prédicteurs significatifs). Pour l’allaitement exclusif, cette attitude est même l’élément le plus déterminant.

Ce résultat, mis en lumière pour la première fois dans ces deux études menées à Bruxelles et en Wallonie, rejoint celui d’autres études qui montrent le rôle des pères dans la décision des femmes d’allaiter leur enfant et l’importance de leur soutien pour que l’allaitement soit maintenu dans la durée. Or, ils sont peu préparés à ce rôle ; dans nos entretiens, ils ont exprimé le souhait d’être mieux soutenus.

Une recherche a été menée en Wallonie au sujet des connaissances et attitudes des pères en matière d’allaitement maternel en période néonatale immédiate [Giltaire 2012]. Durant un mois et demi, les parents de nouveaux-nés de deux maternités labellisées IHAB 1 (en provinces de Namur et de Luxembourg) ont été interrogés par questionnaire. L’étude comprenait 75 couples. Un questionnaire composé du test IIFAS (Iowa Infant Feeding Attitude Scale 2) traduit en français et d’une liste de caractéristiques pouvant influencer les scores au test était remis au père et à la mère – séparément, afin de pouvoir comparer leurs réponses.

Les résultats montrent qu’en période néonatale immédiate, les parents planifiant d’allaiter leur enfant au retour à domicile ont de meilleures connaissances sur l’allaitement maternel et une attitude plus favorable que les autres. On observe l’influence positive de différents facteurs : la connaissance de la recommandation de l’OMS d’allaitement exclusif pendant 6 mois (observée chez une minorité des pères interrogés), le fait que l’enfant précédent ait été allaité plus de 3 mois, et un niveau d’étude plus élevé. En outre, le fait d’avoir été soi-même allaité influence l’attitude des pères de manière positive et significative.

Enfin, une troisième recherche en Wallonie s’est intéressée à l’expérience de pères « primipares » d’enfants allaités. Elle a été menée par entretiens semi-dirigés [Close 2011]. On observe ici que, si la plupart d’entre eux ont, pendant la grossesse, une représentation positive de l’allaitement et souhaitent s’y impliquer, la confrontation avec la réalité est souvent difficile : problèmes inattendus liés à l’allaitement, pression et contradictions de professionnels de santé tournés sur l’aspect technique de l’allaitement, place limitée auprès de l’enfant…

Ainsi, après le retour à domicile, les sentiments des pères vis-à-vis de l’allaitement sont très divers, ce qui est aussi lié à la place qu’ils prennent dans la triade. Celle-ci est parfois modulée par la place que leur laisse la mère de l’enfant : certains pères éprouvent un sentiment d’exclusion, tandis que d’autres se voient comme un « membre de l’équipe allaitante », trouvant ainsi une manière de s’impliquer avec leur enfant. Le soutien qu’ils apportent à la mère prend différentes formes : direct et indirect, verbal et non-verbal, émotionnel et instrumental.

Selon les mères, ce soutien est essentiel, davantage encore dans certaines situations (primiparité, césarienne, difficultés d’allaitement, fatigue, retour au travail). De leur côté les pères ont besoin d’être reconnus dans ce rôle, tant par leur partenaire que par les professionnels de santé. Un système de santé « ami des pères » devrait impliquer les pères précocement et de manière effective, pour les aider à soutenir leur partenaire dans l’expérience de l’allaitement.

Un écosystème

Ces quelques résultats confirment que les facteurs en jeu dans l’initiation et la durée de l’allaitement maternel, déjà largement décrits [Noirhomme-Renard 2009], sont variés et que leur analyse nécessite un point de vue écosystémique : certains des facteurs sont liés à la mère, au bébé et à son état de santé au moment de l’accouchement (microsystème) ; d’autres à l’entourage (mésosystème), au système de santé (exosystème) et enfin aux politiques de santé (macrosystème).

Au niveau du microsystème, le père a un rôle majeur ; il devrait être informé durant la grossesse, au même titre que la maman, de tous les bienfaits de l’allaitement maternel sur la santé de l’enfant et de la mère. Idéalement, la « culture » de l’allaitement devrait aussi viser les hommes avant même qu’il y ait grossesse.

Le rôle des professionnels devrait aussi être analysé. En effet, si l’enquête qualitative montre que l’échec de l’allaitement est associé à des facteurs médicaux (séjour de l’enfant en néonatologie, accouchement compliqué,…), à un contexte de « fragilité » psychosociale (mère étudiante, père absent, déménagement,…) et/ou à des « difficultés d’allaitement », il semble également que l’intervention des professionnels de santé en maternité pose question : différents moyens techniques ont été proposés aux mères par les professionnels de santé face aux difficultés d’allaitement3, mais ceci n’a le plus souvent pas empêché l’échec de l’allaitement [Close 2011].


Premières leçons à tirer

– L’analyse différenciée selon les Régions est interpellante en terme de recherche, car bien souvent les données sur l’allaitement maternel sont fournies pour l’entièreté de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Cette agrégation ne permet pas de constater que la situation est moins favorable en Région wallonne, avec le risque de définir des solutions en demi-teintes non adaptées à une situation qui pose question.

– Il est également important de pouvoir différencier les deux périodes à la maternité (naissance et sortie) afin de décrire correctement la situation et d’essayer d’en comprendre les enjeux4. En effet, cette période apparaît plus critique en Wallonie : elle devrait donc faire l’objet d’investigations supplémentaires afin de trouver des pistes permettant d’augmenter la prévalence de l’allaitement à la naissance et d’éviter le décrochage avant la sortie de la maternité.

  1. L’Initiative Hôpital Ami des Bébés est un programme international qui a été lancé conjointement par l’OMS et l’UNICEF en 1991, pour favoriser les conditions optimales pour la mère et l’enfant lors de la naissance et pendant le séjour à la maternité, afin de protéger, promouvoir et soutenir l’allaitement maternel.
  2. Echelle d’attitude sur l’alimentation de l’enfant, Iowa
  3. Ces techniques incluent par exemple l’expression manuelle du colostrum et le fait de le donner à la cuillère ou à la seringue, l’utilisation de téterelles ou du dispositif d’aide à la lactation (DAL), ou encore la proposition de compléments de lait artificiel.
  4. L’utilisation systématique des définitions de l’OMS est à envisager dès la récolte des données afin notamment d’obtenir des données comparables aux autres régions et pays

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n° 67 - mars 2014

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