Aller au contenu

Penser et construire l’État social de demain


Santé conjuguée n°96 - septembre 2021

À travers une série de regards croisés, nous avons dressé un état des lieux des atteintes portées par la mise en œuvre d’un programme politique néolibéral contre l’État social et les piliers qui le composent au cours des quarante dernières années. Un bilan, certes partiel, mais qui met en lumière l’ampleur des dommages subis par la population dans divers champs de la vie sociale, économique et culturelle.

Dans le domaine de la protection sociale, c’est au tournant des années 2000 qu’un changement de paradigme s’est opéré avec la conception d’un État social actif censé « moderniser le modèle social européen » lorsque l’Union européenne s’est donné pour objectif de devenir « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale [1]. » En rupture avec les compromis sociopolitiques fondateurs de l’État social et la logique socioéconomique dans laquelle il s’inscrivait, l’État social actif a bouleversé l’organisation de la protection sociale et du marché du travail en misant sur l’activation des individus, allant jusqu’à les rendre responsables des échecs de ce nouveau modèle supposé les servir. « La notion de risque traditionnellement associée à l’assurance sociale céderait alors la place à celle de faute, imputée trop rapidement aux jeunes en décrochage scolaire, aux chômeurs de longue durée et aux prépensionnés, plutôt qu’aux défaillances des institutions d’intégration que sont l’école ou l’entreprise. » [2]

Au début des années 2000, la mise en place de ce modèle devait « faire en sorte que l’émergence de cette nouvelle économie [de la connaissance] n’ait pas pour effet d’aggraver les problèmes sociaux actuels que sont le chômage, l’exclusion sociale et la pauvreté [3]. » Pourtant, en ciblant les catégories de population les plus éloignées du marché du travail (jeunes, femmes, allocataires sociaux et travailleurs âgés), les mesures d’activation affaiblissent les personnes les plus vulnérables qui peinent à trouver un emploi de qualité, stable et durable, et alternent des périodes d’occupation dans des emplois précaires et des périodes de chômage pendant lesquelles elles doivent démontrer qu’elles mettent tout en œuvre pour retrouver un emploi sous peine de sanctions. En outre, en raison du désinvestissement dans les services publics, l’accueil et l’accompagnement humain de proximité, de nature à réduire les inégalités sociales, font parfois défaut et génèrent des situations de non-recours aux droits.

Le cercle vicieux de l’austérité

Dans un contexte d’austérité généralisée, les services publics souffrent d’un sous-financement structurel qui ne peut être comblé par des refinancements ponctuels. Dans le secteur de la santé, on assiste aussi à une privatisation croissante du système de soins qui se traduit par la généralisation des pratiques de gestion managériale, le recours accru à la sous-traitance et la mise sous pression du personnel soignant soumis à des baisses de motivation, des burn-out, voire des démissions. Avec pour conséquences au niveau institutionnel, la mise en concurrence des organisations publiques et de celles à finalité commerciale et l’instauration d’une médecine à deux vitesses et, partant, l’absence de réponse adéquate aux besoins de soins qui augmentent en raison de la pauvreté croissante, de la pollution, des conditions de vie et de travail toujours plus stressantes…

Outre un sous-financement structurel, la justice pâtit aussi d’un manque de personnel qui génère épuisement et frustration dans le chef des travailleurs, d’une sous-informatisation qui ralentit les procédures et suscite l’incompréhension des justiciables, de la vétusté et de l’insalubrité de nombreux bâtiments qui témoignent à eux seuls de l’état de la justice. Seule une stratégie de refinancement multidimensionnelle pourrait venir à bout de ces nombreux écueils.

Au niveau de l’enseignement, malgré les décrets successifs qui visent à augmenter l’hétérogénéité sociale dans les écoles et à donner à tous les élèves des chances égales d’émancipation sociale, l’offre est profondément inégale et s’inscrit dans un marché où les établissements luttent pour attirer les élèves les plus nantis. Cette logique concurrentielle est renforcée par l’organisation en réseaux qui développent des stratégies de gestion entrepreneuriale pour conserver ou gagner des parts de marché en opposition à la finalité de service public de l’enseignement. En résulte un système de relégation qui assigne des places dévalorisées aux jeunes sur base de leur origine sociale et de leur plus ou moins grande proximité avec la culture scolaire.

Quant aux politiques publiques en matière de mobilité, elles pâtissent depuis une vingtaine d’années d’un réformisme qui, de l’échelon local jusqu’au niveau européen, parvient efficacement à différer l’urgence de développer une mobilité durable des personnes et des marchandises pour contribuer à la protection de nos sociétés face aux changements climatiques. Les effets de ces bouleversements deviennent de plus en plus tangibles, y compris dans nos contrées, et pourtant cet enjeu sociétal est systématiquement relégué au dernier rang des priorités politiques.

Et demain ?

Au terme de ce tour d’horizon, plusieurs questions émergent. Parmi celles-ci, comment résister au « rouleau compresseur » du programme politique néolibéral ? Et comment penser et construire l’État social de demain ?

Le discours néolibéral, « c’est un “discours fort”, qui n’est si fort et si difficile à combattre que parce qu’il a pour lui toutes les forces d’un monde de rapports de forces qu’il contribue à faire tel qu’il est », expliquait déjà Pierre Bourdieu dans les années 1990 [4]. L’État social a indéniablement été ébranlé par quarante années de néolibéralisme. Pourtant, il demeure d’actualité, notamment grâce aux résistances observées au niveau des « structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur » que sont les associations, syndicats, mutuelles, maisons médicales… et au travers des solidarités sociales et familiales qui permettent à l’ordre social de ne pas s’effondrer. Il revient à chacun et chacune d’entre nous, à notre échelle, de poursuivre ce travail de résistance au quotidien et de démontrer par nos pratiques qu’une organisation sociale fondée sur la mutualisation des risques sociaux, la régulation des rapports de travail et le déploiement de services publics accessibles apporte le bien-être au plus grand nombre.

Par ailleurs, comment penser la transformation de l’État social en un État social-écologique qui réconcilierait la question sociale et le défi écologique ? Les risques sociaux comprennent désormais une importante dimension environnementale et nous sommes en droit d’exiger de l’État qu’il développe de nouveaux moyens pour nous en protéger. Face à l’augmentation des coûts liés à la multiplication et à l’intensification des changements climatiques, à la montée en puissance des assurances privées pour couvrir (partiellement) ces risques et à l’accroissement des inégalités sociales qui en découlent, il nous revient aussi de prendre part à la construction d’un État social-écologique qui, demain, nous permettra de « mutualiser ces coûts pour les réduire et les répartir plus justement, tout comme l’État-providence le fait pour les risques sociaux depuis plus d’un siècle » [5]. Il est donc grand temps d’organiser des rencontres, des débats et des actions, à l’image du prochain congrès des quarante ans de la Fédération des maisons médicales, pour faire advenir cet État social-écologique.

 

[1Conclusions de la présidence du Conseil européen de Lisbonne, www.consilium.europa.eu, 23 et 24 mars 2000.

[2I. Cassiers, P. Reman, « Ambivalences de l’État- providence. À l’horizon d’un État social actif », Informations sociales , n° 142, juin 2007.

[3Conseil européen de Lisbonne, op cit.

[4P. Bourdieu, Contre-feux. Propos pour servir à la résistance contre l’invasion néo-libérale , Raisons d’agir, 1998.

[5L. Eloi, Le Bel avenir de l’État providence , Les liens qui libèrent, 2014.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°96 - septembre 2021

Introduction n°96

Depuis le début du XXe siècle, sous la pression de luttes sociales de grande envergure et en vertu du principe de la mutualisation des risques sociaux (maladie, vieillesse, famille et emploi), des assurances sociales obligatoires se sont mises progressivement en place, en rupture avec les principes libéraux qui prévalaient jusqu’alors (responsabilité individuelle, protection de la propriété privée…). L’état s’est alors mis au service de chacun plutôt qu’au service des seuls propriétaires de capital.
- Pauline Gillard

État social et démocratie : où en sommes-nous ?

Le règne néolibéral comme imaginaire dominant de la société, structurant l’ensemble des rapports sociaux, dure depuis quarante ans. Plus que dominant, il est hégémonique et dès lors destiné à devenir la pensée unique.
- Corinne Gobin

Les enjeux du financement de la sécu

Tassement des recettes et nouvelle gouvernance : depuis une trentaine d’années, et de manière plus marquée sous la dernière législature, nous assistons à un double durcissement des choix politiques concernant le financement de la sécurité sociale.
- Louise Lambert

L’individualisation des droits

Depuis belle lurette, les organisations de femmes réclament l’individualisation des droits en sécurité sociale. Autrement dit, elles demandent que la sécurité sociale soit basée sur l’individu, comme c’est le cas pour le contrat de travail ou le droit de vote. C’est en effet l’individu qui reçoit les soins de santé s’il est malade ; c’est l’individu qui devrait personnellement être obligé de s’assurer.
- Hedwige Peemans-Poullet

Des soins de santé de qualité pour tous

Le sous-financement structurel du secteur de la santé et sa privatisation rampante ont des conséquences sur l’accessibilité des structures de soins de même que sur les conditions de travail des soignants.
- Adèle, Faïza, Gilles, Laure

Comprendre pour mieux agir

A Schaerbeek, les patients et les soignants des maisons médicales Alpha Santé et du Noyer se mobilisent pour défendre notre système de protection sociale.
- Pauline Gillard

Le sous-financement de la justice

La justice se distingue des autres branches et réalisations de l’État social en ce qu’elle le précède et constitue une prérogative régalienne, inhérente à toutes les formes de vivre-ensemble. Réinvestir à suffisance dans la justice suppose de cesser de considérer l’institution judiciaire uniquement en termes de coûts, et d’accepter qu’elle constitue un facteur de stabilité économique et un vecteur d’apaisement social.
- Marie Messiaen

L’école, au service de qui ?

Le système scolaire en Fédération Wallonie-Bruxelles fait des dégâts. Chaque jour, tout au long de l’année scolaire et durant tout leur parcours scolaire, des dizaines de milliers d’enfants, de jeunes y perdent confiance en eux, se persuadent qu’ils ne sont plus capables d’apprendre et constatent qu’ils n’y sont pas à leur place. Faut-il s’en accommoder ?
- Pierre Waaub

Au-delà du réformisme des politiques de mobilité

29 juillet 2021. À plus de cinq mois de la fin de l’année, nous avons dépensé au niveau mondial notre budget en ressources biologiques. C’est le « jour du dépassement » (ou OverShoot Day). Fixé le 29 décembre en 1970, ce dépassement ne cesse de croître depuis cinquante ans. Si seule la Belgique avait été prise en considération, ce dépassement aurait eu lieu le 30 mars.
- Alain Geerts

La sape méthodique de la protection sociale

Au nom d’une nouvelle politique baptisée « État social actif », on constate un démantèlement progressif de la protection sociale, tant au sein de la sécurité sociale que de l’aide sociale. Un processus qui vide peu à peu de sa substance le système mis en place après la Libération, et renverse la vision universaliste et généreuse qui avait inspiré sa refonte progressiste au milieu des années 1970.
- Denis Desbonnet

L’austérité nuit aux plus faibles

De tout temps et dans tous les pays, que ce soit en Afrique, en Amérique du Sud ou en Europe, les politiques d’austérité adoptées pour réduire la dette publique et assainir les finances publiques ont accru les inégalités et affaibli les plus vulnérables. De plus, les objectifs visés par ces mesures ne sont pas atteints : l’assainissement est loin d’être une réalité malgré l’obligation de se serrer la ceinture.
- Anne-Françoise Janssen, Caroline Van der Hoeven, Christine Mahy

GRAPA : la traque aux fraudeurs

Pénalisation de la cohabitation, limitation de la durée des séjours à l’étranger, contrôles domiciliaires… Les reculs sociaux ne se comptent plus pour les personnes âgées les plus démunies bénéficiant d’une allocation sociale censée leur garantir le droit à une vie décente.
- Pauline Gillard

La Belgique, pays de cocagne ?

La sécurité sociale est un vaste système de solidarité redistributif permettant de suppléer à une perte d’emploi, et donc à une perte de revenus, suite aux incidents de la vie ou à des problèmes de santé. Est-il pour autant redistributif pour tous les ayants droit ?
- Stefania Marsella

Penser et construire l’État social de demain

À travers une série de regards croisés, nous avons dressé un état des lieux des atteintes portées par la mise en œuvre d’un programme politique néolibéral contre l’État social et les piliers qui le composent au cours des quarante dernières années. Un bilan, certes partiel, mais qui met en lumière l’ampleur des dommages subis par la population dans divers champs de la vie sociale, économique et culturelle.
- Pauline Gillard

Actualités n°96

Renforcer la première ligne de soins

Le terme « santé communautaire » n’est pas nouveau, mais la méconnaissance de ce qui se pratique sur le terrain reste importante : initiatives isolées, expériences peu partagées et type de mise en œuvre multiple. Afin de pallier ce problème, une étude exploratoire a été menée en Belgique francophone dans le cadre de la chaire de recherche sur la première ligne Be.Hive.
- Benoit Pétré, Bernard Voz, Delphine Kirkove

Mal de tête ? Tapez 1…

Proximus sort une nouvelle application : un pas de plus dans la marchandisation de la sécurité sociale. Et un énième renforcement de la médecine à deux vitesses. Depuis quelques jours, tout détenteur d’un smartphone peut avoir accès(…)

- Fanny Dubois

François De Smet : « On se heurtera à une frustration grandissante si nous continuons à laisser prospérer des inégalités »

Le président de Défi entend transformer la crise sanitaire du Covid-19 en opportunité. Celle de revoir notre façon de faire de la politique.
- Fanny Dubois, François De Smet, Pascale Meunier

Inondations : des patients solidaires

Les dégâts dus aux fortes pluies de juillet ont marqué les habitants et les paysages de Wallonie. Dans les quartiers les plus touchés, les soutiens ont rapidement afflué, comme à Trooz où des patients de deux maisons médicales liégeoises ont livré bénévolement des centaines de repas chauds.
- Pascale Meunier