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Introduction n° 101

 

Le travail occupe une place centrale dans nos vies et détermine pour une large part notre santé, selon les conditions dans lesquelles il s’exerce. Qu’il s’agisse d’un emploi, d’un volontariat, de travail domestique ou de soins à des proches, nous y consacrons toutes et tous une grande partie de notre temps. Ainsi, qu’il soit rémunéré ou non, qu’il soit reconnu socialement ou non, le travail constitue une expérience centrale de la vie en société.

Si l’on se focalise sur le travail rémunéré et la façon dont il est aujourd’hui organisé, nous sommes témoins d’un profond malaise tant les souffrances physiques et mentales liées à l’exercice d’une activité professionnelle semblent s’exacerber. Stress, fatigue, épuisement professionnel, troubles musculosquelettiques, tumeurs, accidents du travail, etc. sont autant de signaux qui ne trompent pas à propos de l’impact du travail sur la santé. L’expression d’un mal-être au travail se répand dans tous les secteurs : privé, public, marchand et non marchand. Même le secteur associatif n’est pas épargné1. L’absence d’emploi sur une longue durée et la précarité financière qui l’accompagne ont aussi des effets profondément néfastes sur la santé des personnes concernées (stress, épuisement mental, perte de confiance en soi, report de soins, etc.).

Alors que les conditions de travail se sont globalement améliorées au cours du siècle passé (réduction du temps de travail, diminution de la pénibilité physique du travail du fait de l’automatisation et du développement des services, amélioration de la protection sociale face aux risques encourus par les travailleurs…), les chercheurs observent depuis quelques décennies une dégradation des conditions de travail et des indicateurs de santé au travail. À la suite de mutations profondes et structurelles à l’œuvre depuis le tournant néolibéral de notre société, la charge de travail s’est en grande partie déplacée du registre physique au registre psychique : les nouvelles formes d’organisation du travail mobilisent autrement les travailleurs et les travailleuses exigeant leur implication individuelle au service d’objectifs économiques toujours plus élevés que fixent les actionnaires des entreprises. En outre, l’intensité du travail a considérablement augmenté dans un contexte de précarisation et d’individualisation des relations de travail qui neutralise partiellement l’action collective des travailleurs et des travailleuses.
En 2017, la Fédération des maisons médicales consacrait déjà un numéro de sa revue Santé conjuguée à l’influence déterminante du travail sur la santé et pointait un angle mort entre la médecine générale et le monde du travail1. « La dimension du travail (travail ou absence de travail) chez les patients n’est pas une chose particulièrement abordée en médecine générale, rapportait Evelyne Lenoir, alors responsable de la cellule santé bien-être au travail à la Société scientifique de médecine générale (SSMG). Or on s’aperçoit qu’un nombre croissant – pour ne pas dire exponentiel – de consultations y sont liées. »2 Cinq ans plus tard, nous avons souhaité explorer plus avant cet angle mort – en élargissant la focale aux autres professionnels de santé des maisons médicales – à travers un processus d’éducation permanente structuré autour de la problématique des souffrances au travail.

Nous nous sommes donné pour objectif d’analyser l’offre de soins globale (qui tient compte de l’ensemble des aspects médico-psychosociaux et environnementaux des problèmes de santé), interdisciplinaire (à la croisée des savoirs de multiples disciplines, en réponse à des situations médicosociales de plus en plus complexes) et collective (en collaboration avec le réseau de la maison médicale, à l’échelle du quartier et plus largement) que dispensent les professionnels de santé des maisons médicales quand des patients et patientes leur rapportent des souffrances au travail.
Tout au long de l’année, de nombreuses rencontres ont été proposées aux soignants et soignantes (médecins généralistes, kinésithérapeutes, infirmières, psychologues,
assistantes sociales, accueillantes…) ainsi qu’à un plus large public composé notamment des patients et patientes des maisons médicales : ateliers et entretiens collectifs sur la prise en charge des souffrances au travail des patients ; porteurs de paroles organisés dans les quartiers de certaines maisons médicales, articulés à des représentations de théâtre-action suivies de débats sur le burn-out ; ateliers d’arpentage de livres-ressources sur la thématique ; etc. Tous ces échanges ont permis de recueillir de nombreuses paroles et récits qui émaillent la présente étude.

Cette étude se structure en cinq parties. Dans la première partie, nous exposons des données chiffrées relatives aux souffrances au travail pour prendre la mesure du phénomène à l’échelle nationale, européenne et mondiale. Dans la deuxième partie, nous analysons les grandes mutations qui se sont produites dans le monde du travail et leurs effets sur les conditions de travail et la santé des travailleurs. Dans la troisième partie, nous analysons les données recueillies auprès de travailleurs et de patients de maisons médicales pour rendre compte de la prise en charge des souffrances au travail dans ces lieux de soins. Dans la quatrième partie, nous parcourons les grandes évolutions de la loi sur le bien-être au travail et nous questionnons sa portée en tant que levier d’action sur la problématique du mal-être au travail. Enfin, dans la dernière partie, nous envisageons les ressorts de l’action syndicale dans le domaine de la santé au travail.

 

  1. « Santé & Travail. Droit, devoir ou incompatibilité ? », Santé conjuguée, no 81,
    décembre 2017.
  2. E. Lenoir, « Les groupes Trio », Santé conjuguée n° 81,
    décembre 2017.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°101 - décembre 2022

Le travail, c’est la santé ?

La dégradation des conditions de travail entraine des conséquences redoutables – quand elles ne sont pas fatales – sur la santé physique et mentale des travailleurs et travailleuses. Au cours des dernières années, le nombre de pathologies liées à des méthodes d’organisation du travail toujours plus éprouvantes a explosé et cette tendance ne semble pas prête de s’inverser. Dans cette première partie, nous parcourons quelques données chiffrées pour prendre la mesure du phénomène à l’échelle nationale, européenne et mondiale.
- Pauline Gillard

Étude : Travailler… au péril de sa santé ?

Introduction n° 101   Le travail occupe une place centrale dans nos vies et détermine pour une large part notre santé, selon les conditions dans lesquelles il s’exerce. Qu’il s’agisse d’un emploi, d’un volontariat, de travail(…)

- Pauline Gillard

Quelles mutations dans le monde du travail ?

Tous les indicateurs de santé au travail exposés dans la première partie de cette étude sont au rouge. Comment expliquer les atteintes croissantes du travail à la santé physique et mentale des travailleurs et travailleuses ? Quelles transformations structurelles se sont opérées dans le monde de l’entreprise au cours des dernières décennies ? Dans cette deuxième partie, nous mobilisons les analyses de plusieurs sociologues du travail pour rendre compte de ces grandes mutations et de leurs effets.
- Pauline Gillard

La prise en charge des souffrances au travail en maison médicale

Cette étude s’ancre dans un travail empirique sur la prise en charge globale et interdisciplinaire des souffrances au travail des patients des maisons médicales. Dans cette troisième partie, nous présentons les objectifs, la question de recherche et la méthodologie à laquelle nous avons recouru. Puis, nous analysons les données recueillies auprès de travailleurs et de patients de maisons médicales.
- Pauline Gillard

Bien-être au travail et prévention des risques psychosociaux

Depuis 1996, la loi sur le bien-être au travail constitue le cadre législatif en matière de prévention des risques professionnels et de protection de la sécurité et de la santé des travailleurs.
- Pauline Gillard

Santé au travail et action syndicale

Qu’elles soient mises en œuvre dans les entreprises privées, les administrations ou les associations, les formes contemporaines de managements tendent à positionner les travailleurs et travailleuses dans un « face-à-face direct et solitaire avec l’organisation » [efn_note]Y. Miossec, Y. Clot, « Le collectif de travail : entre fragilité et ressource », in A. Thébaud-Mony et al., Les risques du travail. Pour ne pas perdre sa vie à la gagner, La Découverte, 2015.[/efn_note]. Un enjeu majeur pour l’action syndicale en matière de santé au travail.
- Pauline Gillard

Conclusions et perspectives

Au cours de l’année écoulée, les travailleurs et travailleuses de la Fédération des maisons médicales ont déployé un processus d’éducation permanente structuré autour de la problématique des souffrances au travail. Destiné aux soignants et soignantes des(…)

- Pauline Gillard

Bibliographie

V. Amboldi, « Et si la santé des travailleuses devenait une priorité ? », www.cepag.be, février 2016. P. Bérastégui, « Les accidents du travail mortels en hausse dans 12 États membres », European Trade Union Institute, www.etui.org, novembre 2022. P.(…)

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Actualités n° 101

Edito 101

To do list Débordés, pas le temps, la tête remplie de listes des choses à faire pour le boulot, pour l’engagement citoyen, pour la vie privée… Même quand on s’oblige à s’arrêter, c’est comme une autoroute(…)

- Fanny Dubois

Florence Caeymaex : « Nous avons la possibilité, mais aussi la responsabilité de notre façon d’être dans le monde »

Florence Caeymaex est professeur de philosophie à l’université de Liège et membre du comité consultatif de bioéthique de Belgique. Elle nous donne sa définition de l’éthique et des valeurs qu’elle mobilise. Elle nous interroge également sur les choix qui déterminent notre vie en société. Propos recueillis par Pascale Meunier, rédactrice de Santé conjuguée.
- Pascale Meunier

Travail sur soi ou enjeu politique?

Les circonstances extérieures à l’individu – inégalités, crises, publicité, précarité… – ont des effets délétères visibles sur sa santé mentale mais qui restent néanmoins peu reconnus. Quand on veut, on peut ? On tend surtout ainsi à le surresponsabiliser et à déresponsabiliser le collectif.
- Mélanie Lannoy

Femmes et sans-abri, la double peine

L’Ilot a mené une étude-action[efn_note]E. Blogie, Sans-abrisme au féminin : sortir de l’invisibilité. Recherche-action sur les violences faites aux femmes les plus précaires (sans-abri) et préfiguration d’un centre de jour pour femmes, L’Ilot asbl, janvier 2022, https://ilot.be.  [/efn_note] sur les femmes en situation de sans-abrisme à Bruxelles. Ses constats sont sans appel : le nombre de femmes sans-abri ou mal logées est largement sous-évalué et l’offre de services ne leur est pas adaptée alors qu’elles subissent plus de violences – notamment liées au genre – que leurs homologues masculins.
- Élodie Blogie

Quelles leçons tirer des inondations ?

Plus d’un an après les crues qui ont ravagé la région de Liège, qu’avons-nous appris de ces événements pour mieux agir et réagir ? Ancrées dans leur quartier, les maisons médicales ne sont-elles pas de potentielles actrices de la résilience territoriale face au changement climatique ?
- Sophie Wiedemann