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Femmes et sans-abri, la double peine


Santé conjuguée

 

Le premier jour, Cindy a pris la direction de l’administration communale. La procédure d’expulsion était arrivée à son terme, sans qu’elle sache comment arrêter l’engrenage. « Je me suis retrouvée dehors, avec mes gros sacs, raconte-t-elle pour la énième fois. On n’explique nulle part ce qu’on doit faire quand on tombe à la rue. Le seul truc auquel j’ai pensé, c’est d’aller à la commune, leur dire “je n’habite plus ici, je suis sans-abri”. On m’a simplement radiée. » La première nuit, Joëlle l’a passée dans une station de métro. Station Porte de Namur. La première de dix-neuf nuitées – Joëlle connaît précisément le nombre – avant de trouver le chemin des services d’aide et d’hébergement d’urgence. « La rue, c’est une horreur pour les femmes, insiste-t-elle. C’est très dangereux, il faut toujours être en éveil. »///2
Les parcours de Cindy et Joëlle semblent tristement « banals » dans le secteur du sans-abrisme. « Perte d’emploi, séparation, déménagement », énumère Cindy Meirsschaut, aujourd’hui sortie de la rue depuis quatre ans, et devenue pair-aidante////3. « J’ai perdu soixante kilos et je suis tombée dans l’alcool. J’ai toujours tout géré toute seule et là, c’est l’alcool qui a géré ma vie », se remémore-t-elle. Pour Joëlle, c’est une succession de décès de personnes très proches qui l’a fait « partir en vrille », selon ses mots. Des basculements qui ressemblent à ceux de leurs compagnons de galère masculins. Et pourtant. Les trajectoires des femmes qui perdent leur chez-soi sont systématiquement marquées par les violences.

 

Un sans-abri sur cinq est une femme, vraiment ?

21 %. Le dernier dénombrement des personnes sans-abri et mal logées à Bruxelles a eu lieu dans la nuit du 8 au 9 novembre dernier. Il n’a pas encore livré ses résultats. Si l’on s’en tient aux derniers chiffres disponibles, datant de novembre 2020, les femmes représentaient 20,9 % de la population recensée (1 110 personnes identifiées comme « femmes »)4. Or, la méthodologie du dénombrement ne tient pas compte de ce qu’on appelle le « sans-abrisme caché ».
39 %. L’hébergement chez des proches (« sans-abrisme caché ») est la première forme d’absence de chez-soi en Wallonie et en Flandre (35 % des personnes sans-chez-soi), selon les dénombrements effectués par la Fondation Roi Baudouin5. Les femmes (39 %) et les jeunes/enfants (33 %) sont plus représentés dans ces catégories qu’en rue ou dans les services d’accueil.

Les violences, cause majeure du
sans-abrisme des femmes…

Dans le secteur, on a coutume d’évoquer le chiffre de 50 % : une femme sur deux prise en charge dans les services d’accompagnement pour personnes sans-abri y arrive parce qu’elle fuit des violences conjugales ou intrafamiliales. Mais si on remonte dans les histoires de vie des femmes sans-chez-soi, les violences fondées sur le genre apparaissent dans 100 % des cas : violences dans l’enfance, dont des incestes, violences dans le pays d’origine poussant à l’exil (excision, mariage forcé, etc.), violences sur le trajet de l’exil, violences conjugales, sexuelles, exploitation économique, jusqu’à la prostitution forcée voire la traite des êtres humains. Cindy parle beaucoup de sa dépendance à l’alcool comme facteur central de sa dégringolade. Mais elle n’omet pas les violences quotidiennes de son compagnon de l’époque : « On buvait tous les deux, puis il me frappait… bien comme il faut. J’appelais la police quasiment une fois par mois. Mais à la fin, ils arrivaient trois, quatre heures plus tard. En me disant “De toute façon, à quoi ça sert, vous allez le reprendre !” En fait, ils avaient raison, je le quittais… puis je buvais à nouveau, et je re-craquais. Mais bon, quand même, j’étais là, la tête en sang et c’est tout ce qu’ils trouvaient à me dire. »///6
Dans sa revue de la littérature sur le sans-abrisme des femmes7 menée en 2021, la Fédération européenne des associations internationales travaillant avec des sans-abri (FEANTSA) liste des schémas récurrents menant les femmes au sans-abrisme. Une partie de ces éléments (manque de logements adéquats et abordables, logements surpeuplés, pauvreté) sont à raccrocher aux désavantages systémiques des femmes dans nos sociétés. Les femmes sont statistiquement plus pauvres que les hommes. Mais, parallèlement, la FEANTSA souligne que « presque toutes les analyses européennes ou internationales sur le sans-abrisme des femmes pointent les violences conjugales, les violences fondées sur le genre ou les abus comme une des causes majeures du sans-abrisme des femmes ».

… encore aggravées en rue

Toute personne sans-abri est malheureusement exposée à des violences graves (vol, racket, agression) et voit son espérance de vie chuter///8. Néanmoins, les femmes encourent un risque majeur, omniprésent, que n’encourent pas – ou dans des proportions moindres – les hommes vivant et dormant dans l’espace public : les viols et agressions sexuelles. En France, la Fondation Lecordier avance qu’environ une femme sans abri sur trois a été agressée, tandis que l’association Entourage estime qu’une agression sexuelle sur une femme sans-abri a lieu toutes les huit heures en France///9. Cette menace est telle qu’elle structure la façon dont les femmes en situation de sans-abrisme vont occuper l’espace public.
D’abord, elles vont tout faire pour éviter la rue, surtout si elles ont des enfants. Elles sont hébergées chez une cousine, une amie, jonglent entre les solutions de fortune pour éviter d’épuiser leur réseau. En découle une errance épuisante, susceptible d’aggraver leur situation et qui passe complètement sous les radars du secteur de l’aide aux personnes sans-abri. C’est ce qu’on appelle le « sans-abrisme caché ». Quand, malgré tout, certaines femmes basculent dans la rue, elles vont adopter diverses stratégies visant à se protéger des agressions. Certaines cherchent à se rendre invisibles.
Dans le groupe de travail mis en place par L’Ilot (voir ci-contre), plusieurs femmes avec une expérience de sans-abrisme ont révélé leurs stratégies. L’une d’entre elles raconte qu’elle conserve une apparence soignée et passe ses journées dans les magasins, comme si elle faisait les boutiques, mais « sans un sou en poche ». Une autre a passé plusieurs mois à l’aéroport de Zaventem : une femme assoupie sur une valise n’attire pas l’attention. À l’inverse de ce processus d’invisibilisation, les associations notent aussi des femmes qui se masculinisent, voire qui dégradent volontairement leur hygiène pour repousser les agresseurs potentiels.

La protection du couple ou du groupe

De ses trois années en rue, Cindy rappelle souvent l’importance du groupe et explique qu’elle a pratiquement toujours été en couple. Des petits arrangements qui ont généralement un « coût », mais qui garantissent une forme de protection. D’autres « petits arrangements » sont bien connus des femmes qui vivent à la rue : les propositions d’une nuit au chaud, d’un bon bain, ne manquent pas, notamment aux abords des centres d’accueil. « De toute façon, dès qu’il y a trop de femmes quelque part, il y a toujours des hommes qui rôdent, résume Joëlle. Ils attendent à la sortie pour te proposer une douche, soi-disant ! Ou pour te filer un billet pour que tu fasses la pute. 10, 20 euros, ils savent que quand tu n’as rien, c’est toujours ça de pris. »
Les liens entre vie en rue et prostitution sont une réalité autant qu’un tabou dans le secteur. D’un côté, l’activité prostitutionnelle précarise et expose davantage au risque de perte de logement et, d’un autre, cette même activité permet de gagner de l’argent ou de dormir au chaud lorsqu’on est une femme à la rue. C’est d’autant plus le cas lorsqu’il s’agit de trouver de quoi payer le produit auquel on est dépendante. Le sexe peut même devenir monnaie d’échange pour obtenir sa dose, quand ce n’est pas le groupe tout entier qui utilise la (souvent) seule femme de la bande pour « payer » le produit… La stigmatisation et l’autostigmatisation se déclinent alors par couches successives – « SDF », « prostituée », « toxico », etc. – et tendent à éloigner les femmes des services d’aide et de soins, surtout pour les mères ou les femmes enceintes (ex)consommatrices10.

 

Un centre d’accueil de jour
par et pour elles

En 2023, L’Ilot ouvrira un centre d’accueil de jour, bas seuil, pour femmes. Ce dispositif non mixte, le premier à Bruxelles, vise à offrir un espace sécurisant et un moment de répit à celles qui n’ont pas de chez-soi. Les services proposés viseront d’une part à répondre aux besoins de base : se réchauffer, manger, prendre une douche, laver ses vêtements, avoir des vêtements neufs, conserver ses affaires dans une consigne. Il s’agira aussi d’un espace de soins du corps, de l’esprit, des liens aux autres. D’autre part, le centre proposera un accompagnement psychosocial visant la réouverture des droits, le retour en logement et, plus globalement, l’autonomisation et l’émancipation des femmes. L’équipe sera formée aux enjeux croisés de genre, violences faites aux femmes et grande précarité. Ce projet a été pensé avec des professionnels et professionnelles de terrain, des académiques et un groupe d’expertes du vécu, soit une dizaine de femmes ayant été sans chez soi. Cindy et Joëlle, citées dans l’article, font partie de ce groupe. Il continue d’être convoqué ponctuellement jusqu’à l’ouverture prévue au printemps 2023, dans les locaux de L’Ilot sur le parvis de Saint-Gilles.

Un secteur qui s’éveille
aux questions de genre

Face à ces violences répétées, et aux multiples stratégies de survie et d’évitement que les femmes mettent en place, comment (ré)agit le secteur ? Pendant longtemps, il s’est construit sur une image stéréotypée du sans-abri : un homme, d’un certain âge, qui consomme de l’alcool (ou d’autres substances) et dort sur un trottoir. Cette absence de prise en compte du public féminin se perçoit jusque dans les infrastructures elles-mêmes, souvent vétustes et difficiles à améliorer : absence de douches distinctes pour les femmes, dortoirs mixtes pour les siestes, etc. L’espace y est en permanence occupé par une population très masculine et se révèle très insécurisant. Mais, depuis peu, de plus en plus de structures prennent des initiatives pour toucher davantage le public féminin. Ainsi, des moments en non-mixité ont été créés dans les asbl de réduction des risques pour personnes dépendantes aux drogues, Transit et Dune, dans les centres de jour DoucheFLUX et La Rencontre, tandis que L’Ilot s’apprête à ouvrir un centre d’accueil de jour uniquement pour femmes.
Du côté des services d’hébergement, il existe certes plusieurs maisons d’accueil pour femmes, avec ou sans enfants. Malgré tout, les places continuent de manquer cruellement. Une étude récente de la Fédération des maisons d’accueil et des services d’aide aux sans-abri (AMA)///11 sur les enseignements de la crise sanitaire a rappelé que tous les services du secteur accueillent, dans les faits, des victimes de violences conjugales et intrafamiliales. Or, si les maisons spécialisées sont formées, les services d’hébergement généralistes devraient eux aussi être mieux outillés. La crise du covid-19 a, paradoxalement, eu des effets bénéfiques. Le New SamuSocial a par exemple décidé de scinder les centres d’hébergement pour femmes et pour hommes. La création d’un centre uniquement pour femmes, avec un hébergement 24 h/24, qui a été conservé après la période de crise, permet aux femmes hébergées de se sentir davantage en sécurité et de se poser réellement.
La nouvelle crise, socioéconomique celle-là, fait craindre le pire en termes d’augmentation de la pauvreté, mais aussi de régression pour les droits des femmes. On sait qu’en période de crise, les couples évitent les séparations pour conserver un double revenu. Si rien n’est mis en place, des femmes resteront auprès de leur conjoint violent… Et de nombreuses mamans solos – le groupe le plus à risque de précarité – risquent bien de se trouver dans l’incapacité de payer leurs factures d’énergie, voire leur loyer. Et de venir grossir les rangs des femmes sans chez-soi ?


1. E. Blogie, Sans-abrisme
au féminin : sortir de
l’invisibilité. Recherche-action
sur les violences faites aux
femmes les plus précaires
(sans-abri) et préfiguration
d’un centre de jour pour
femmes, L’Ilot asbl, janvier
2022, https://ilot.be.
2. S. Mignon, « Sansabrisme
: la vie sans répit
d’une femme en rue »,
Le Soir, 13 janvier 2022.
Nous nous permettons d’en
citer des extraits.
3. M. Allart, S. Lo Sardo,
La pair-aidance en Fédération
Wallonie-Bruxelles. État des
lieux. Guide méthodologique,
https://smes.be.
4. N. Horvat, M. Striano,
Dénombrement des personnes
sans-abri et mal logées en
Région de Bruxelles-Capitale.
6° édition, Bruss’help, mai
2021, www.brusshelp.org.
5. Fondation Roi Baudouin,
Dénombrement du sansabrisme
et de l’absence de
chez-soi, rapport global 2021,
https://kbs-frb.be.

6. E. Blogie, op cit.
7. J. Bretherton, P. Mayock,
Women’s homelessness.
European evidence review,
FEANTSA, mars 2021,
www.feantsa.org.
8. La moyenne d’âge au
moment du décès était
de 48 ans, et même de
45 ans pour les personnes
qui vivaient toujours
en rue au moment de
leur décès. Rapport
d’activité 2015, collectif
Les Morts de la Rue,
http://mortsdelarue.brussels.
9. L. Meysenq, « J’ai été
violée 70 fois en 17 ans de
rue » : le grand tabou des
agressions sexuelles sur les
femmes SDF », France Info,
le 17 septembre 2017.

10. Femmes*, genre et
assuétudes : synthèse des
constats de terrain dans la
Région de Bruxelles-Capitale,
Document de travail du
15 septembre 2022,
Fedito Bruxelles,
https://feditobxl.be.
11. AMA, L’accueil,
l’hébergement et
l’accompagnement des
victimes de violences
conjugales et intrafamiliales :
les enseignements de la crise
sanitaire, septembre 2022,
www.ama.be.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée,