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Quelles leçons tirer des inondations ?


Santé conjuguée n°101 - décembre 2022

Un territoire résilient a la capacité d’anticiper tout type de perturbation, d’agir pour en atténuer les effets ou en éviter l’apparition1. Que nous enseigne l’expérience de la maison médicale d’Angleur à ce sujet, elle qui fut une actrice essentielle de la survie, de la solidarité et de la bonne santé des habitants ?
Jeudi 15 juillet 2021. Le niveau de l’Ourthe et de la Meuse monte et en quelques heures les cabinets de consultation sont couverts de boue. À la cave, les dossiers médicaux hébergés dans les serveurs informatiques sont noyés… Après trois jours de nettoyage intensif, l’équipe rouvre ses portes et assure la continuité des soins : un petit miracle pour cette équipe qui compte alors quatre personnes ! Certes, elle fonctionne avec des bouts de ficelle, le matériel médical est hors d’état de même que les stocks.
Comme partout ailleurs dans les environs, le réseau téléphonique est coupé. Difficile donc pour les patients de prendre rendez-vous… « Le mieux pour nous, c’était de rester sur place. De 8 heures à 19 heures, toute l’équipe était là ! On a travaillé onze heures par jour, week-end compris pendant deux semaines. On était fatigué, raconte Xavier Patti, infirmier et habitant du quartier. Les services d’urgence étaient débordés. Il n’y avait pas de police, pas d’armée, pas de pompiers… Rien ! Pendant la nuit où l’eau montait, structurellement rien n’a été organisé. Tous les services ont mis quatre, cinq jours à venir. »

Continuité des soins et
solutions d’urgence

À Angleur, loin des projecteurs, le quartier de Kinkempois présente une vulnérabilité particulière. C’est un endroit peu doté d’équipements publics et de réseau associatif. « Derrière le terminal où l’on répare les trains, décrit Anne-
Marie Dale, médecin généraliste, on n’imagine pas qu’il y a des maisons ». À cause de cet enclavement, beaucoup moins de gens sont venus apporter leur aide. Comment faire savoir à ces habitants que la maison médicale est rouverte ? L’équipe de soignants se lance dans un vaste porte-à-porte dans les rues d’Angleur. Elle trouve des solutions de dépannage pour des patients sous oxygène et pour d’autres, âgés, équipés de systèmes de téléassistance désormais inopérants. Elle s’enquiert des personnes isolées ou vulnérables. Avec des trousses de premiers soins, elle soigne tous ceux et celles qui l’interpellent, qu’ils soient inscrits ou pas à la maison médicale : principalement des coupures occasionnées par le nettoyage des décombres et des morsures d’animaux de compagnie en panique. Les médecins prescrivent à tour de bras. Tension, diabète, pilule contraceptive… les traitements ont aussi pris l’eau. Problème : la pharmacie locale est hors d’état. Des allers-retours s’organisent à vélo vers des officines liégeoises. Les aides alimentaires et au nettoyage affluent dans le quartier. Des douches sont installées à proximité de la maison médicale. Il y a des couacs. « Un truc auquel ils n’avaient pas pensé, ce sont les w.-c. ! J’ai téléphoné à je ne sais combien de personnes pour en avoir », raconte Xavier Patti. Des sandwichs restés au soleil pendant des heures rendent des gens malades…
D’autres maisons médicales de la région ont ouvert un dispensaire à Kinkempois et ont reçu des patientes et des patients relogés ailleurs, d’anciens et anciennes stagiaires ont aidé à trier les médicaments encore utilisables à la pharmacie. La maison médicale d’Angleur, en lien avec les acteurs socioculturels pour les activités de santé communautaire notamment, s’arrange pour assurer la continuité des soins de kinésithérapie, dépannant ainsi des confrères inondés eux aussi. Des actes qui font écho aux grands principes de la résilience territoriale.

La résilience territoriale

Le Centre ressource du développement durable (CERDD)2 pointe des facteurs qui facilitent cette forme de résistance et d’adaptation, dont :

  • Connaître les risques et les vulnérabilités de son territoire.
  • Prendre en compte le territoire dans toutes ses dimensions (économiques, sociales et environnementales) à travers une démarche intégrée, transsectorielle.
  • S’appuyer sur les forces locales, les structures et les acteurs existants.
  • La résilience ne se réduit pas à l’autonomie, mais s’appuie sur des alliances notamment entre les territoires urbains et ruraux, entre tous les acteurs du territoire et les habitants.
  • Chaque élément du système territorial doit pouvoir remplir plusieurs fonctions (…).

La maison médicale s’est adaptée en dépassant largement le champ habituel des actions curatives. Connaissant les vulnérabilités d’un certain nombre d’habitants et d’habitantes, elle a élargi cette attention et veillé à des besoins d’urgence sanitaire, d’hygiène, de soins, d’inclusion sociale et de télécommunication, dans une approche transsectorielle et en s’appuyant sur les forces locales, les structures et les acteurs existants.
L’appartenance à l’intergroupe liégeois des maisons médicales favorise les contacts entre les travailleurs des différentes maisons médicales de la région, ce qui a permis à celle d’Angleur d’activer très rapidement un large réseau solidaire. C’est parce qu’elle était déjà dans une logique d’action communautaire, en réseau avec les autres acteurs sociaux et culturels locaux, qu’elle a pu trouver des solutions réactives et originales. « On a mis en place des choses auxquelles on n’avait pas nécessairement pensé, comme les rappels de vaccin anti-tétanos », dit Xavier Patti. On remarquera que la solidarité concrétisée par la Sécurité sociale et le système au forfait a joué un rôle d’alliance entre territoires inondés et non inondés : les maisons médicales d’Angleur et de la région ont pu soigner les personnes qui en avaient besoin, sans se soucier de leur inscription, et se montrer solidaires envers les kinés du quartier. La solidarité était aussi à l’œuvre entre des patients de plusieurs maisons médicales qui ont cuisiné et livré des plateaux-repas au domicile des sinistrés//3.
Un an et demi après les événements, la maison médicale d’Angleur continue d’observer leur impact sur la santé globale des habitants et en particulier la santé mentale. « Aujourd’hui encore, des gens pleurent dans la salle d’attente quand il pleut, des adultes comme des enfants », constate Anne-
Marie Dale. Des familles sont éclatées. Après la pollution des sols par les hydrocarbures, que les habitants ne peuvent désormais plus cultiver, sont apparues des moisissures dans les maisons aux murs encore imbibés d’eau et sans chauffage durant le rude hiver 2021. « Les gens sont “toujours dedans”, notent Anne-Marie Dale et Xavier Patti. On constate beaucoup de dépressions, de burn-out administratifs et liés aux travaux ainsi qu’une augmentation des violences conjugales. On n’est pas encore en temps de post-crise. » Des parents solos ont risqué de perdre la garde de leur enfant, faute de logement ; des personnes à mobilité réduite dont le scooter était noyé ont fait face à des procédures rigides de renouvellement du matériel de la part des mutuelles…
L’équipe a pris acte des besoins accrus de prise en charge psychosociale : « On a ouvert un peu plus largement le secteur social après les inondations pour aider à dresser les constats, contacter les compagnies d’assurances, prendre des photos… », poursuit Xavier Patti. Devant l’ampleur de la tâche, de nouveaux collègues ont été embauchés.

Apprendre, s’adapter, changer

La maison médicale d’Angleur a démontré des capacités d’apprentissage et d’adaptation inédites. Mais s’il est souhaitable d’apprendre de nos expériences, il ne faut pas pour autant chercher à devenir un acteur de résilience à tout prix et isolément4. Une équipe de soins de première ligne ne peut pas « remplir plusieurs fonctions » indéfiniment. D’abord à cause du risque évident d’épuisement. Ensuite parce qu’il ne s’agit pas uniquement de bonnes pratiques et de solutions techniques à l’échelle locale, mais également de politiques publiques à effet de levier.
L’équipe de la maison médicale signale notamment la fermeture de quatre des six casernes de la protection civile en 2019 par mesure d’économie au niveau fédéral//5, la nécessité d’une politique intercommunale de prévention des inondations et, à un niveau macro, la nécessité de stopper l’artificialisation des sols, les activités énergivores et polluantes compte tenu des limites terrestres. Ainsi, d’autres acteurs doivent prendre le relais au regard de leurs compétences, assumer leurs responsabilités, réguler et investir structurellement à la hauteur des enjeux afin de ne pas répéter le même niveau de dégâts. De plus, ils doivent tenir compte des apprentissages engrangés par les personnes concernées et par les acteurs de terrain lors de cette catastrophe de 2021.
Les maisons médicales ont été parties prenantes de la diminution des dégâts dès la première heure et doivent être considérées comme parties prenantes des discussions collectives à avoir sur la manière de les éviter à l’avenir. « Les autorités ont déjà analysé les responsabilités par une commission6, mais il n’y a pas eu par après de briefing de tous les acteurs de terrain pour débattre de ce que l’on pourrait faire », regrette Anne-Marie Dale. Cela permettrait de mieux prendre en considération les conséquences invisibles de la catastrophe dans le débat public et dans les sphères décisionnelles. Qu’il s’agisse de pourvoir aux besoins vitaux des habitants ou de l’ampleur des problématiques sociales et de santé mentale à moyen et long terme7 ou encore du besoin relevé d’aménager les fonctionnements institutionnels, sanitaires et sociaux habituels tels que la justice et les mutuelles.

Travail mémoriel

Pour le CEREMA, « il s’agit d’apprendre, à travers les retours d’expériences, des perturbations successives pour augmenter l’ensemble des capacités à résister, à absorber, à recouvrer et à évoluer, à se transformer. Les choix doivent idéalement être collectifs et s’inscrire dans des trajectoires de transition écologique qui garantissent les besoins essentiels et le non-dépassement des limites planétaires »///8.
De notre échange avec l’équipe d’Angleur émergent plusieurs pistes. Pour les maisons médicales : sauvegardes informatiques hors serveur local, stockage de sacs de sable dans chaque commune inondable pour éviter la pénétration des eaux dans les bâtiments, mise en place d’une pharmacie centrale régionale avec un stock de médicaments disponibles. L’équipe souhaite également rencontrer les autres maisons médicales qui ont vécu cette catastrophe afin de prendre du recul, de mutualiser et renforcer leurs apprentissages. Ce qui rejoint les dernières préconisations du CERDD concernant la résilience territoriale :

  • Une politique territoriale sur le long terme plutôt que de réagir dans l’urgence une fois la crise survenue.
  • Intégrer les citoyens et les citoyennes : d’une vision pessimiste, d’une « déprise » du territoire à l’engagement, la participation, et la formulation d’un récit commun. La résilience ne peut se penser ni se faire sans la participation de tous.
  • Travailler sur la mémoire des traumatismes et sur la mémoire collective, qui permet aussi de comprendre la spécificité d’un territoire.

Intégrer les citoyens et les citoyennes dans les discussions signifie également de le faire avec les patients et les patientes, comme nous y invitent la déclaration d’Alma Ata et la Charte d’Ottawa : « Les professionnels et les services de santé doivent modifier leurs attitudes et leur organisation : considérer l’individu comme un tout, et porter l’attention sur les besoins collectifs. Les professionnels devraient interpeller les secteurs influençant la santé, et être soutenus dans cette voie par les pouvoirs publics. Ils devraient aussi reconnaitre leurs limites, s’ouvrir à d’autres compétences, d’autres savoirs, d’autres valeurs : ceux des profanes et ceux de disciplines n’appartenant pas au champ médical »///9.
Plus près de nous, l’inspirant carnet A vau-l’eau10 a été rédigé par des sinistrés des bords de Vesdre. Pourquoi pas, avec les patients touchés eux aussi par ces inondations, le lire et compléter ces recommandations, conseils solidaires et pragmatiques ?


1. La boussole de la
résilience : repères pour
la résilience territoriale,
Cahier du CEREMA,
2020. Le CEREMA est
un établissement public
français sous la tutelle du
ministère de la Transition
écologique et de la
Cohésion des territoires,
accompagne l’État et les
collectivités territoriales
pour l’élaboration,
le déploiement et
l’évaluation de politiques
publiques d’aménagement
et de transport.

2. La résilience territoriale :
enjeux et applications,
www.cerdd.org.
3. P. Meunier,
« Inondations : des patients
solidaires », Santé conjuguée
n° 96, septembre 2021.

4. Sur les fortes limites de
la notion de résilience :
S. Rufat, Critique de la
résilience pure, 2011.
5. H. Messoudi,
Inondations : pourquoi la
réforme de la Protection civile
est-elle pointée du doigt ?,
16 juillet 2021,
www.rtbf.be.
6. Parlement wallon,
Rapport de la Commission
d’enquête parlementaire
chargée d’examiner les causes
et d’évaluer la gestion des
inondations de juillet 2021
en Wallonie, 24 mars 2022,
www.wallonie.be.
7. Les problématiques
de santé mentale
sont aggravées si les
institutions publiques
n’en tiennent pas compte,
cf. M. -A. Corbille et al.,
Appropriation des notions
de vulnérabilité et de
résilience : enseignements
de 3 territoires inondables,
La Houille blanche, Revue
internationale de l’eau,
EDP Sciences, 2018.
8. Cahiers du
CEREMA, op. cit.
9. Action communautaire
en santé : un observatoire
international des pratiques,
SEPSAC, 2009.
10. www.peupleet-
culture-wb.be.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°101 - décembre 2022

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Bibliographie

V. Amboldi, « Et si la santé des travailleuses devenait une priorité ? », www.cepag.be, février 2016. P. Bérastégui, « Les accidents du travail mortels en hausse dans 12 États membres », European Trade Union Institute, www.etui.org, novembre 2022. P.(…)

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Actualités n° 101

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