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Conclusions et perspectives


Santé conjuguée n°101 - décembre 2022

Au cours de l’année écoulée, les travailleurs et travailleuses de la Fédération des maisons médicales ont déployé un processus d’éducation permanente structuré autour de la problématique des souffrances au travail. Destiné aux soignants et soignantes des maisons médicales et à un plus large public, il visait à questionner l’ampleur du phénomène et à comprendre ses causes organisationnelles, institutionnelles et sociétales en prenant appui sur des situations de mal-être au travail rapportées par des patients et patientes de maisons médicales. Cette étude constitue donc le fruit d’un travail collectif alliant partage de savoirs « chauds » (savoirs expérientiels) et « froids » (savoirs théoriques) sur les effets du travail sur la santé dans une société fondée sur l’individualisation croissante des relations sociales et de travail et sur un système de normes contraignantes de rentabilité financière et de performance individuelle.

Les paroles des professionnels de santé que nous avons recueillies mettent au jour la diversité des pathologies physiques et mentales directement liées aux conditions dans lesquelles les patients et patientes des maisons médicales travaillent : affections mentales (stress, dépression, burn-out…) liées aux modes de management toujours plus éprouvants et contrôlants à l’œuvre dans les secteurs privé (usines, banques…), public (administrations, CPAS, enseignement…), marchand (aide et soins en maison de repos, dans le milieu hospitalier…) et non marchand (associations, mutualités, syndicats…) ; troubles musculosquelettiques notamment liés à l’intensification du travail et à l’(auto)évaluation des performances des travailleurs dans les secteurs de la construction, du transport, de la logistique, de la grande distribution… et qui touchent aussi les femmes qui exercent majoritairement le travail domestique non rémunéré dans la sphère privée ; cancers professionnels notamment liés à l’exposition à des agents chimiques toxiques et au travail de nuit ; etc.
Ces récits soulignent aussi l’augmentation des souffrances au travail – corroborée par les chiffres sur l’explosion du nombre de travailleurs et travailleuses en incapacité de longue durée – et la place croissante qu’elles occupent dans les consultations de médecine générale, de kinésithérapie, de psychologie… et lors des contacts avec les accueillantes ou les assistantes sociales. Par ailleurs, les soignants rapportent que l’absence d’emploi, cumulée à la précarité économique, touche une grande partie de la patientèle des maisons médicales et entraine aussi des conséquences redoutables sur la santé physique et mentale des personnes concernées.

Que dire alors de l’affirmation selon laquelle il y aurait un angle mort entre les pratiques de soins en maison médicale et le monde du travail ? Bien qu’elles ne rendent pas exhaustivement compte des réalités et pratiques à l’échelle du mouvement des maisons médicales, les données que nous avons collectées semblent attester de l’importance qu’y représente la prise en charge psychomédicosociale des souffrances au travail, constituant le « pain quotidien » de certaines équipes. La globalité et l’interdisciplinarité caractérisent leurs pratiques de soins et la problématique du mal-être au travail n’y déroge pas. Si tous les soignants et soignantes ne posent pas systématiquement la question du travail aux patients, ils et elles estiment établir souvent des liens entre le travail et la santé.

Cela dit, plusieurs soignants et soignantes pointent les limites de leurs approches thérapeutiques : ils et elles interrogent la portée du certificat médical et des rapports psychomédicaux qu’ils rédigent, questionnent leur périmètre d’action en comparaison à celui des médecins-conseils, des conseillers en prévention-médecins du travail et des médecins spécialistes, mettent en exergue leur manque de formation sur les pathologies d’origine professionnelle, la complexité des procédures administratives et leur connaissance limitée des évolutions de la législation relative à l’incapacité de travail ainsi que le manque de prise qu’ils et elles estiment avoir sur les aspects organisationnels et sociétaux du travail.

En effet, les approches thérapeutiques que rapportent les soignants et soignantes – qu’il s’agisse du colloque singulier soignant/patient ou de leur travail en interdisciplinarité – font, dans une certaine mesure, écho à la tendance à médicaliser des problématiques sociales et à négliger leur dimension politique. Bien que la prise en charge individuelle et interdisciplinaire des souffrances au travail vécues par les patients soit indispensable pour les mettre à l’abri d’un contexte de travail maltraitant et leur permettre de prendre du recul par rapport à celui-ci, elle ne peut se suffire à elle-même pour agir sur une problématique caractérisée par l’imbrication de facteurs sociétaux, organisationnels et individuels. Les pratiques des soignants et soignantes gagneraient à s’articuler davantage à des initiatives collectives de prévention, de formation, de réflexion critique et d’action collective pour réaffirmer le droit à la santé au travail et œuvrer à son application. Qu’elles ciblent les risques professionnels, le droit social et le droit du travail, la législation sur le bien-être au travail ou les ressorts de l’action syndicale, toutes ces pistes prennent à contre-pied le renvoi des personnes à leur seule responsabilité individuelle et au renforcement de leurs ressources personnelles. Elles nous poussent au contraire à (re)considérer le travail comme une question politique qui nous concerne toutes et tous et à nous réapproprier les questions démocratiques de son utilité sociale et écologique et du temps que nous souhaitons y consacrer. Elles ouvrent ainsi une voie pour retrouver du sens au travail et pour s’émanciper collectivement, dans le monde du travail et au-delà, du poids de l’idéologie managériale et des normes d’efficacité productive et de performance individuelle que nous avons intériorisées.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°101 - décembre 2022

Le travail, c’est la santé ?

La dégradation des conditions de travail entraine des conséquences redoutables – quand elles ne sont pas fatales – sur la santé physique et mentale des travailleurs et travailleuses. Au cours des dernières années, le nombre de pathologies liées à des méthodes d’organisation du travail toujours plus éprouvantes a explosé et cette tendance ne semble pas prête de s’inverser. Dans cette première partie, nous parcourons quelques données chiffrées pour prendre la mesure du phénomène à l’échelle nationale, européenne et mondiale.
- Pauline Gillard

Étude : Travailler… au péril de sa santé ?

Introduction n° 101   Le travail occupe une place centrale dans nos vies et détermine pour une large part notre santé, selon les conditions dans lesquelles il s’exerce. Qu’il s’agisse d’un emploi, d’un volontariat, de travail(…)

- Pauline Gillard

Quelles mutations dans le monde du travail ?

Tous les indicateurs de santé au travail exposés dans la première partie de cette étude sont au rouge. Comment expliquer les atteintes croissantes du travail à la santé physique et mentale des travailleurs et travailleuses ? Quelles transformations structurelles se sont opérées dans le monde de l’entreprise au cours des dernières décennies ? Dans cette deuxième partie, nous mobilisons les analyses de plusieurs sociologues du travail pour rendre compte de ces grandes mutations et de leurs effets.
- Pauline Gillard

La prise en charge des souffrances au travail en maison médicale

Cette étude s’ancre dans un travail empirique sur la prise en charge globale et interdisciplinaire des souffrances au travail des patients des maisons médicales. Dans cette troisième partie, nous présentons les objectifs, la question de recherche et la méthodologie à laquelle nous avons recouru. Puis, nous analysons les données recueillies auprès de travailleurs et de patients de maisons médicales.
- Pauline Gillard

Bien-être au travail et prévention des risques psychosociaux

Depuis 1996, la loi sur le bien-être au travail constitue le cadre législatif en matière de prévention des risques professionnels et de protection de la sécurité et de la santé des travailleurs.
- Pauline Gillard

Santé au travail et action syndicale

Qu’elles soient mises en œuvre dans les entreprises privées, les administrations ou les associations, les formes contemporaines de managements tendent à positionner les travailleurs et travailleuses dans un « face-à-face direct et solitaire avec l’organisation » [efn_note]Y. Miossec, Y. Clot, « Le collectif de travail : entre fragilité et ressource », in A. Thébaud-Mony et al., Les risques du travail. Pour ne pas perdre sa vie à la gagner, La Découverte, 2015.[/efn_note]. Un enjeu majeur pour l’action syndicale en matière de santé au travail.
- Pauline Gillard

Conclusions et perspectives

Au cours de l’année écoulée, les travailleurs et travailleuses de la Fédération des maisons médicales ont déployé un processus d’éducation permanente structuré autour de la problématique des souffrances au travail. Destiné aux soignants et soignantes des(…)

- Pauline Gillard

Bibliographie

V. Amboldi, « Et si la santé des travailleuses devenait une priorité ? », www.cepag.be, février 2016. P. Bérastégui, « Les accidents du travail mortels en hausse dans 12 États membres », European Trade Union Institute, www.etui.org, novembre 2022. P.(…)

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Actualités n° 101

Edito 101

To do list Débordés, pas le temps, la tête remplie de listes des choses à faire pour le boulot, pour l’engagement citoyen, pour la vie privée… Même quand on s’oblige à s’arrêter, c’est comme une autoroute(…)

- Fanny Dubois

Florence Caeymaex : « Nous avons la possibilité, mais aussi la responsabilité de notre façon d’être dans le monde »

Florence Caeymaex est professeur de philosophie à l’université de Liège et membre du comité consultatif de bioéthique de Belgique. Elle nous donne sa définition de l’éthique et des valeurs qu’elle mobilise. Elle nous interroge également sur les choix qui déterminent notre vie en société. Propos recueillis par Pascale Meunier, rédactrice de Santé conjuguée.
- Pascale Meunier

Travail sur soi ou enjeu politique?

Les circonstances extérieures à l’individu – inégalités, crises, publicité, précarité… – ont des effets délétères visibles sur sa santé mentale mais qui restent néanmoins peu reconnus. Quand on veut, on peut ? On tend surtout ainsi à le surresponsabiliser et à déresponsabiliser le collectif.
- Mélanie Lannoy

Femmes et sans-abri, la double peine

L’Ilot a mené une étude-action[efn_note]E. Blogie, Sans-abrisme au féminin : sortir de l’invisibilité. Recherche-action sur les violences faites aux femmes les plus précaires (sans-abri) et préfiguration d’un centre de jour pour femmes, L’Ilot asbl, janvier 2022, https://ilot.be.  [/efn_note] sur les femmes en situation de sans-abrisme à Bruxelles. Ses constats sont sans appel : le nombre de femmes sans-abri ou mal logées est largement sous-évalué et l’offre de services ne leur est pas adaptée alors qu’elles subissent plus de violences – notamment liées au genre – que leurs homologues masculins.
- Élodie Blogie

Quelles leçons tirer des inondations ?

Plus d’un an après les crues qui ont ravagé la région de Liège, qu’avons-nous appris de ces événements pour mieux agir et réagir ? Ancrées dans leur quartier, les maisons médicales ne sont-elles pas de potentielles actrices de la résilience territoriale face au changement climatique ?
- Sophie Wiedemann