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Maison médicale et enjeux de santé publique


Santé conjuguée n°99 - juin 2022

En 2015, les Nations unies ont voté les dix-sept Objectifs pour un développement durable, plus ambitieux que les Objectifs du millénaire pour le développement, votés en 2000. L’idée était d’aller vers un monde plus juste, meilleur à vivre pour la population et plus durable pour la planète. Tous ces objectifs peuvent être atteints s’il y a la volonté politique. La crise du Covid-19 a montré que les gouvernements pouvaient prendre des mesures fortes quand ils le voulaient.

Deux grands dangers menacent la santé des populations présentes et futures : les inégalités croissantes et le réchauffement climatique. Chacun pourrait avoir des conséquences bien plus dramatiques sur la population mondiale que la pandémie de Covid-19. Les politiques néolibérales voulues par quelques-uns et qui se sont imposées dans le monde ont une très lourde responsabilité sur le développement de ces deux dangers.

Les inégalités ne cessent de croitre depuis les années 1970. Il y a de plus en plus de richesse dans le monde, mais il y a de plus en plus de pauvres. On a bien montré qu’il y avait un lien entre ces inégalités et le mal-être, la perte de cohésion sociale, la mauvaise santé, la violence, la prostitution… En 2020, on a vu la plus forte augmentation annuelle de milliardaires dans le monde. Les dix plus riches ont vu leur richesse doubler pendant la pandémie alors que la majorité de la population s’appauvrissait ! Cinquante pour cent de la population de la planète possède 2 % des richesses et 1 % en possède la moitié [1] ! La baisse des revenus des plus pauvres est responsable de 21 000 décès chaque jour [2] ! L’espérance de vie ne cesse de se creuser entre les quartiers riches et les quartiers pauvres. Quand on prend le métro à Londres en direction de l’Est, l’espérance de vie diminue d’un an à chaque station [3]. En juillet 2020, le rapporteur des Nations unies sur la pauvreté et les droits de l’homme affirmait que la pauvreté était un choix politique. La pauvreté n’est pas due au manque de ressources, mais à sa distribution inégale [4].

La pollution menace notre planète, la plus belle connue à ce jour dans l’univers, et selon l’Organisation mondiale de la santé, le réchauffement climatique est la plus grande menace pour la santé à laquelle l’humanité est confrontée [5]. On estime qu’actuellement, la pollution de l’air est responsable de sept millions de morts chaque année dans le monde. Soixante pour cent des animaux vertébrés sauvages ont disparu depuis 1970 selon le World Wildlife Fund (WWF). Un million d’espèces sur les huit millions existantes sont menacées de disparaître dans les prochaines décennies…

Depuis le début de l’année, notre équipe réfléchit au rôle de la maison médicale par rapport à ces deux enjeux mondiaux. L’équipe, à l’initiative de notre comité du plan global a dressé l’inventaire de ce que nous avions déjà fait (beaucoup plus contre les inégalités que contre le réchauffement climatique) et exploré les pistes nouvelles de ce que nous pourrions mettre en place en équipe, avec les patients et avec d’autres associations partenaires.

Des soins égaux pour toutes et tous

La lutte contre les inégalités sociales se joue tant au niveau collectif qu’au niveau individuel, au sein de la maison médiale et en lien avec des partenaires locaux, de quartier, de secteurs. L’installation de la maison médicale dans une zone défavorisée donne évidemment un premier signal, tout comme la mise en place, très précoce à Bautista van Schowen, du mode de financement au forfait.

L’équipe s’est élargie à d’autres métiers que les soins médicaux proprement dits : médiateur en santé, assistante sociale, psychologue, diététicienne, esthéticienne sociale, kinésithérapeute pratiquant l’ostéopathie, dentistes pratiquant le tiers payant, avec accès souvent favorisé à ces services. Et avec un système de remboursement privilégié pour les coopérateurs.

Tout en maintenant notre volonté de garder une mixité sociale parmi nos patients, nous veillons à rester accessibles aux plus défavorisés, particulièrement aux consommateurs d’héroïne, aux sans-papiers, sans mutuelle ou dépendant de Fedasil… Pour certains de nos patients déstructurés, nous avons abandonné le système de rendez-vous. Une part importante de nos réunions d’équipe est consacrée à ces publics spécifiques. Nous essayons de traduire cette forme d’accueil inconditionnel dans nos murs par l’architecture de nos locaux, l’offre de café dans la salle d’attente. Par une qualité professionnelle de l’accueil également : chaleur humaine, écoute active, humour aussi, soutien à l’autonomisation des patients et renvoi d’une image positive d’eux-mêmes, encouragement au regard critique sur la technologie médicale, attention particulière à leurs droits… Tout en assurant des visites à domicile. Une coopérative de patients a été mise sur pied ainsi qu’une banque de médicaments et une collecte de médicaments génériques auprès des délégués. Une collecte de vêtements également.

Plus occasionnellement, la maison médicale participe à des campagnes de prévention, d’éducation à la santé et de promotion de la santé dans le but de toucher le public le plus large possible. Nous sensibilisons les patients aux avantages du statut BIM. Un groupe de patients diabétiques centré sur les plus défavorisés s’est créé. Sans parler des collaborations avec les CPAS ou d’autres institutions ni de l’interpellation régulière des politiques locaux.

Les attentions portées au public en difficulté sont nombreuses et individualisées : démarche proactive avec certains patients qui viennent trop rarement ; suivi de chaque diabétique ; prise de rendez-vous en deuxième ligne avec des spécialistes compétents et démocratiques ; accompagnement dans des démarches juridiques, comme l’aide à la jeunesse, la justice de paix… D’un point de vue économique, nous soutenons la prescription de médicaments génériques, prêtons du matériel médical, nous finançons certains traitements couteux. Nous aidons les patients dans leurs démarches administratives et la remise en ordre de leur statut.

Nous avons tracé d’autres pistes que nous voudrions promouvoir : développer une démarche de recueil de dysfonctionnements de notre société par rapport aux publics fragiles pour les garder en mémoire et mener des actions d’interpellation ou de témoignage, lutter contre la fracture numérique, renforcer les actions qui génèrent du lien, actualiser nos revendications par rapport aux politiques.

Des changements inévitables

En tant que maison médicale, nous devons aussi contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique, même si nous disposons de peu de leviers. À l’échelle de notre centre, nous avons déjà marqué quelques étapes : installation de panneaux solaires et de vannes thermostatiques programmées, aménagement d’un garage pour les vélos, tri de nos déchets. Ici aussi il reste énormément à faire ! Les pistes sont nombreuses : réduction générale de l’empreinte écologique de la maison médicale (eau, gaz, électricité, photocopies, déplacements en voiture), prescription attentive à la dimension écologique et limitation du matériel jetable, information de nos patients sur ces thématiques alliant santé et climat ; soutien d’associations engagées… Outre les consultations, les canaux de communication sont nombreux : une rubrique dans le journal de la maison médicale, son site internet, un téléviseur dans la salle d’attente, des soirées-débats… Mais surtout il nous semble que nous devons plus nous former pour mener des actions dans ce champ important : là aussi nous avons quelques pistes.

 

[1L. Chancel, T. Piketty, E. Saez, G. Zucman, World equality report 2022, World Inequality Lab, 2021.

[2“Wealth of world’s 10 richest men doubled in pandemic, Oxfam says”, BBC, 17 janvier 2022.

[3N. Hawkes, “Solving the mystery of health inequality”, BMJ 2015 ; 350.

[4P. Alston, The parlous state of poverty eradication : Report of the special rapporteur on extreme poverty and human right, Human Rights Council, 2020.

[5OMS, Changement climatique et santé, www.who.int.

Cet article est paru dans la revue:

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