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C’est quand qu’on soigne ?


Santé conjuguée n°99 - juin 2022

Il me semble que j’ai toujours eu envie de photographier les personnes que je soignais. L’idée m’a effleurée dès mes premières visites à domicile, et elle ne m’a pas lâchée ensuite. Pourtant elle me dérangeait un peu…

Madeleine Camus a travaillé à la maison médicale Couleurs Santé entre 2016 et 2018 et vient de terminer des études à Institut national supérieur des arts du spectacle et des techniques de diffusion (INSAS). Elle pratique également la photographie depuis plusieurs années. En septembre 2021, elle a présenté à Couleurs Santé son exposition Patiences, une série de portraits d’usagers et d’usagères de la maison médicale, accompagnés de leurs récits de vie. Elle tient à remercier Natalia, Nora, Christine, Josefa, Juan, Jacques, Lahouaria, Salah et William pour leur confiance.

C’était une envie artistique, personnelle, un peu égoïste même. Je ne suis pas photographe de formation, qu’aurais-je fait de ces portraits, à part les conserver dans un coin de disque dur ? J’étais surtout très mal à l’aise à l’idée de profiter de ces relations de soin, avec tout ce qu’elles contiennent de confiance, mais aussi de rapport de pouvoir, pour réaliser un projet personnel.

Ces raisons me suffisaient pour ne rien mettre en place, pour ne même pas l’envisager. Mais l’envie ne me quittait pas. Je voulais garder quelque chose des rencontres, des corps, des visages, des lieux dans lesquels ils évoluent et des histoires qu’ils transportent avec eux. À ce moment de ma vie, aucun endroit ne me semblait aussi riche en récits que celui-là.

Au bout de deux ans, j’ai cessé de travailler comme kiné. J’ai décidé d’arrêter le soin pour reprendre des études artistiques et j’ai passé le concours d’une école de théâtre. Ce n’était une surprise pour personne, c’était même la suite exacte du plan minutieusement programmé de ma vie. Quand quelqu’un me demandait la raison de ce brusque changement de carrière, je déroulais mon script habituel en répondant que non, pas si brusque, oui oui, je veux faire les deux métiers depuis longtemps, et oui, ah oui, le corps, c’est vraiment le lien entre les deux, bien sûr.

C’était vrai. Mais en réalité, quitter la maison médicale était aussi, d’une certaine façon, un aveu d’échec. Je n’en pouvais plus. Ce métier me fatiguait. Soigner me fatiguait. Je faisais le constat, douloureux, que je me voyais de moins en moins le pratiquer à long terme, malgré tout le sens que j’y trouvais. En comparaison, revenir à une pratique artistique me semblait d’une futilité terrible. Lors de l’entretien que j’ai passé pour le concours d’entrée, une professeure m’a d’ailleurs demandé si je ne pensais pas que « l’art aussi pouvait prendre soin ». J’ai eu envie de hurler. De lui dire qu’elle était idiote. Que le soin c’était les visites à domicile et les patientes et les patients précaires, que mon retour au théâtre était un choix égoïste, mais que voilà, c’était comme ça, un point c’est tout.

Je n’ai évidemment pas dit ça. J’ai dit ce que je pensais être attendu de moi pour rentrer dans une école d’art. Quelque chose comme oui, on se soigne nous-mêmes et oui, oui, on soigne aussi le public et oui, ah oui, surtout, quand c’est bien fait, peut-être même qu’on soigne le monde, hein, oui, bien sûr (notons bien que je n’en pensais pas un mot, que mon opinion a quand même légèrement évolué depuis et, surtout, que j’ai appris par la suite que j’aurais très probablement pu dire la vérité et être prise quand même). Je suis entrée dans l’école, l’envie est revenue de suite et, avec elle, le constat qu’elle me posait bien moins de problèmes déontologiques. Je n’étais plus kiné, il n’y avait plus de relation de soin, moins d’autorité potentielle. Je pouvais devenir photographe. Ça m’a semblé une liberté immense. J’ai contacté l’équipe pour proposer et organiser le projet : une exposition, qui aurait lieu à la maison médicale (Couleurs Santé en organise régulièrement, généralement des œuvres d’usagers et d’usagères), constituée de portraits photo que j’aurais pris au domicile des patientes et des patients, ainsi que d’extrait de récits de vie qu’ils et elles auraient accepté de me confier.

Je me souvenais des histoires qui m’avaient été racontées, pendant deux ans, semaine après semaine. Des histoires qui comportaient beaucoup de souffrance, mais aussi beaucoup d’amour. Des petites histoires qui racontaient souvent la grande. Des histoires qui avaient été répétées inlassablement pendant des années, ou qui sortaient parfois pour la toute première fois. Elles racontaient la tendresse, la famille, la solitude, les corps qui font mal, la vieillesse, les rapports de classe, les migrations ou les déplacements. Je voulais les faire sortir de ces maisons, de ces appartements, de ces chambres où je les avais entendues. Leur donner la possibilité de devenir récits.

Mes anciens et anciennes collègues m’ont aidée à organiser les rendez-vous. J’ai retrouvé celles et ceux qui avaient été « mes » patientes et mes patients, dont j’avais été plus ou moins proche, mais aussi d’autres que je connaissais de loin, ou que je n’avais jamais rencontrés. Sauf que cette fois, je n’étais pas là pour les soigner. Ou peut-être que si ?

Je suis retournée chez elles et eux, alors que j’étais partie de la maison médicale depuis presque trois ans (une certaine pandémie était passée par là entre-temps), avec mon appareil photo et mon nouveau micro enregistreur, spécialement acheté pour l’occasion. En bonne élève, j’avais préparé dans un petit carnet tout un tas de questions inspirées du travail de photographes de rue, de sociologues, d’artistes divers, mais en réalité, la plupart du temps, je n’ai pas eu à les poser.

Les histoires n’ont pas besoin d’aide. Elles savent très bien sortir toutes seules si quelqu’un est là pour les écouter. Toutes les soignantes et tous les soignants le savent. Et savent aussi qu’ils et elles n’ont pas toujours le temps, ou l’énergie, pour les entendre en entier.

Pour la première fois, j’avais tout le temps du monde. J’étais là pour ça. J’ai pris un plaisir immense à faire ces portraits, à retranscrire ces entretiens, à en choisir des extraits (que j’ai volontairement peu « montés » ou corrigés, dans le but de donner à entendre les différents langages et les mouvements de pensée de chacun et chacune), et à les partager. D’abord à la maison médicale, pour les personnes photographiées, leurs proches et l’équipe soignante, et ensuite à Schaerbeek, au Théâtre Océan Nord, avec lequel j’ai également un lien tout particulier et où l’exposition a tourné quelques semaines plus tard, dans le cadre du festival Mouvements d’Altérités.

Mais cet article n’est pas un happy ending. Il n’est pas là pour raconter comment je me suis réconciliée avec mon désir de faire de l’art en découvrant qu’il pouvait aussi soigner.

Je n’ai pas réglé la question de l’éthique. Je n’ai pas réglé la question de l’ego, ni la question du pourquoi et pour qui et dans quel but et à quoi ça peut bien servir. Je n’ai certainement pas réglé la question du système marchand et sélectif dans lequel s’inscrivent nos pratiques culturelles, qui est à la racine de toutes les autres (personne ne me le demande ceci dit, mais j’aime bien me donner des objectifs inatteignables, il paraît que c’est très mauvais pour la santé mentale).

Je n’ai pas non plus réglé la question du soin, de l’épuisement, de la peur de ne plus jamais avoir l’énergie pour, malgré l’envie grandissante d’y revenir. Je sais seulement ceci, et c’est peut-être déjà beaucoup : je n’aurais pas pu faire ces portraits pendant que j’étais encore soignante à Couleurs Santé. Mais pas non plus, il me semble, si je n’y avais jamais travaillé. Ils sont le résultat d’une brèche, d’une faille, entre la relation de soin et le projet artistique. J’ai trouvé une fêlure, j’y ai sauté à pieds joints, hop, en plein dans le trou, et c’est pour l’instant le seul endroit où je peux me tenir debout.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°99 - juin 2022

Santé et droits culturels

Si l’on compare la Déclaration d’Alma-Ata, la Charte d’Ottawa ou la Déclaration de Jakarta avec les référentiels des droits culturels tels que la Déclaration de Fribourg ou le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, on constate à quel point ces textes construisent un sens commun.
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Un centre culturel sans lieu

Comment un petit centre culturel peut-il contribuer à permettre l’exercice des droits culturels à une population alors qu’il ne dispose pas d’infrastructure, pas de salle de diffusion, pas de programmation ?
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La démocratie culturelle, un déterminant de la santé ?

La démocratie culturelle comme horizon, mais aussi comme chemin pour fédérer les luttes, pour définir et conduire les conflits porteurs d’un déploiement des dimensions culturelles de l’ensemble des droits humains.
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L’art de soigner

Passe-temps pour les uns, passion pour les autres, l’art et la culture font du bien à l’âme. Le monde de la santé – à commencer par la psychiatrie – a amorcé une reconnaissance des vertus de l’art sur la santé des patients. Plus largement, c’est la santé de tous les citoyens qui est favorisée par les pratiques culturelles et créatives.
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L’école de la nuit

Après quarante années de travail de nuit, ce n’est pas l’épuisement qui reste dans ma mémoire d’infirmière puis de cadre, bien que ce soit l’aspect le plus inconfortable, mais le souvenir engourdi des heures passées à réfléchir seule dans ma salle de soins et les interminables discussions avec les patients et mes collègues.
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Lever de rideau sur le burn-out

Né de la rencontre d’un groupe de patients réunis par leur thérapeute, le spectacle de théâtre-action Brûlés de l’intérieur raconte l’expérience du burn-out qu’ils et elles ont traversée. Soutenue par la Compagnie Maritime, cette création originale témoigne de leur vécu pour sensibiliser et mieux comprendre les ressorts de cette autre épidémie du moment.
- Pauline Gillard

Introduction du n°99

La culture embrasse plusieurs définitions : celles de civilisations, d’idéologies, de connaissances, de comportements, de caractéristiques. On parle aussi volontiers de culture ouvrière, de culture d’entreprise, de culture de masse, de culture populaire, de culture générale, de(…)

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Histoire d’un moment cabossé

Mon spectacle devait sortir en février dans un théâtre que nous appellerons X. Or le directeur revient sur sa promesse verbale et annule quatre accueils de projets, dont le nôtre. Le théâtre Z alors me propose de venir chez lui, mais le spectacle devra sortir début décembre. Formidable, sauf que c’est deux mois plus tôt, et que le metteur en scène est peu libre et que le dramaturge a de sérieux problèmes de santé…
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David Murgia : « Un artiste, un auteur raconte bien plus de choses sur l’humanité quand il choisit des personnages en situation extrême de fragilité »

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Ces histoires qui donnent sens

Seraing, octobre 2002. Ce n’était pas l’Ardenne, d’où je venais, ses vallées et ses pâtures, ses villages paysans d’il y a vingt ans… Ce n’était pas l’Afrique, où je voulais aller, dans mon imaginaire de jeune médecin nourri aux images de l’humanitaire de MSF.
- Jean-Luc Belche

C’est quand qu’on soigne ?

Il me semble que j’ai toujours eu envie de photographier les personnes que je soignais. L’idée m’a effleurée dès mes premières visites à domicile, et elle ne m’a pas lâchée ensuite. Pourtant elle me dérangeait un peu…
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Actualités n°99

Edito Sc 99

Vincent Lindon, président du jury, ouvrait le Festival de Cannes avec ces mots : « La culture n’est pas une aimable excroissance ni un futile ornement de la société, elle n’est pas en marge. Elle en(…)

- Fanny Dubois

Carine Thibaut : « Les luttes ne s’arrêtent jamais parce qu’elles sont dans la continuité d’un débat sur l’injustice, sur l’inégalité »

Greenpeace défend activement l’environnement depuis un peu plus de cinquante ans, mais son champ d’action s’étend à de nombreux autres pans de notre société. La porte-parole de l’antenne belge de l’ONG en rappelle les valeurs.
- Pascale Meunier

Assuétudes, soins de santé et Covid-19

Le coordinateur d’une structure santé-social bas seuil dresse un état des lieux des conditions de vie des usagers et usagères de drogues en pleine crise sociosanitaire. « Fin avril 2020, nous sommes au cœur du confinement, les usagers de drogues en situation de sans-abrisme sont terriblement fragilisés et violentés par la situation sanitaire. Les déplacements dans l’espace public sont interdits, plus de ressources issues de la mendicité ou du travail au noir, plus d’approvisionnement de drogues, plus d’accès aux toilettes publiques, aux services sociaux, aux centres de jour, aux bains publics, aux poubelles des restaurants, peu d’information sur la situation… »
- Camille Fortunier

L’immense combat du Syndicat des immenses

Le Syndicat des immenses en 12 500 signes ? C’est impossible, tant nos actions depuis trois ans ont été nombreuses, riches et variées ! Mais l’on va docilement se plier à l’exercice, tout en invitant instamment les curieux et autres intéressées à visiter notre site www.syndicatdesimmenses.be.
- Laurent d'Ursel

Maison médicale et enjeux de santé publique

En 2015, les Nations unies ont voté les dix-sept Objectifs pour un développement durable, plus ambitieux que les Objectifs du millénaire pour le développement, votés en 2000. L’idée était d’aller vers un monde plus juste, meilleur à vivre pour la population et plus durable pour la planète. Tous ces objectifs peuvent être atteints s’il y a la volonté politique. La crise du Covid-19 a montré que les gouvernements pouvaient prendre des mesures fortes quand ils le voulaient.
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Réfugié ou migrant ?

Ukraine, Méditerranée, Afghanistan, Syrie, Manche… Ces endroits ne sont pas célèbres pour leurs paysages uniques, mais parce qu’ils font régulièrement la une des journaux. Ce sont des zones de départ, des zones de passage, et surtout des zones où des humains risquent leur vie.
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