FEDERICO DESSI : « nous ne sommes pas là juste pour soigner, nous sommes là aussi pour témoigner et changer les choses »
Pascale Meunier
Santé conjuguée n°112 - septembre 2025
Médecins du monde est né en France en 1980 et la section belge en 1998. Comme le rappelle son directeur, le cœur du combat de l’ONG est l’accès à la santé, la santé pour tous de manière inconditionnelle. Tant en Belgique qu’à l’étranger.
Qu’est-ce qui singularise le travail de Médecins du monde ?
Nous allons où les autres ne vont pas. Nous travaillons avec un esprit humanitaire dans des situations de conflits, parfois de catastrophes naturelles, au plus près des populations les plus démunies. Le réseau Médecins du monde1 intervient aujourd’hui dans une septantaine de pays, dont la République démocratique du Congo, l’Ukraine, la Syrie, et à Gaza. Nous allons au cœur du combat avec des équipes mobiles, parfois des bases avancées, en soutien de nos partenaires et acteurs locaux. Nous voulons être là où l’État n’est pas et là où le manque d’accès aux soins est le plus grave. Nous envoyons des professionnels humanitaires internationaux belges ou d’autres nationalités, mais de plus en plus nous essayons d’appuyer les populations locales, les structures de santé locales. Nous essayons au maximum de renforcer, même dans l’urgence, les structures de santé, les systèmes en place, de redynamiser ces structures qui parfois sont abandonnées ou endommagées à cause d’un conflit ou d’une catastrophe.
Et en Belgique ?
Nous allons au-devant des réfugiés, des migrants, notamment des migrants irréguliers, des personnes sans abri, des usagers de drogues : tous ces publics qui pour une raison ou une autre n’ont pas accès aux soins de santé de manière régulière. Sur ce terrain, nous ne sommes pas les seuls non plus évidemment… On s’adapte au territoire, à ce qui existe déjà ou n’existe pas et aux partenariats possibles. Dans plusieurs provinces, nous développons des antennes de soin. Ce sont des choses très basiques, souvent une seule permanence par semaine pour offrir une petite porte d’entrée aux personnes qui n’ont pas d’autres moyens d’accéder aux soins. Il y en a trois en Flandre : à Bruges, Zeebrugge et Ostende, et trois en Wallonie : à Namur, La Louvière et Mons. Ces antennes sont hébergées dans d’autres structures, par exemple un CPAS. En partenariat avec la plateforme citoyenne BelRefugees et la Croix-Rouge, nous gérons le hub humanitaire qui accueille 300 à 400 personnes par jour à Bruxelles. En parallèle, une clinique mobile qu’on appelle le médibus assure une permanence par semaine dans plusieurs hot spots, plusieurs sites de la capitale où la concentration de personnes sans abri ou de personnes dans le besoin est forte, comme la gare du Midi ou la porte de Hal.
La santé sexuelle et reproductive est aussi un axe important de votre travail.
C’est un combat historique de Médecins du monde qui présente plusieurs aspects. Le droit à l’avortement est acquis en Belgique, même si parfois il peut y avoir des difficultés, des barrières d’accès. Nous voudrions d’ailleurs que le gouvernement respecte sa promesse de voter une nouvelle loi élargissant le champ, l’accessibilité et les droits à l’avortement. Dans plusieurs pays du monde, en revanche, c’est interdit et tabou. Nous essayons donc de travailler sur le changement des perceptions et des attitudes. Il y a aussi tout ce qui concerne la planification familiale, la contraception, la sensibilisation et l’information sur les risques, par exemple, d’infections sexuellement transmissibles. On sait que certains publics ont moins accès à l’information et ne vont pas pouvoir faire certains choix. Cela peut potentiellement les mettre en danger ou les amener vers des situations qu’ils ne souhaitent pas : des grossesses non désirées, des maladies transmissibles, par exemple.
C’est le sens du projet Adobus, à Colfontaine ?
Oui. On dénombre dans cette région deux fois plus de grossesses précoces – chez les moins de vingt ans – que la moyenne nationale. Peut-être à cause d’un moindre accès à certaines informations, à des facteurs socio-économiques ou d’éducation… Notre idée est d’aller vers ces adolescents et adolescentes dans la cour de récréation, où ils peuvent participer à des activités ludiques en extérieur et aborder des thématiques liées à la santé sexuelle et reproductive en groupe, consulter à bord de notre minibus nos collaborateurs ou volontaires en toute confidentialité, échanger avec eux, se confier sur des sujets légers ou plus graves tels que des violences à domicile, du harcèlement, etc. Nous leur fournissons également des contraceptifs (préservatifs, pilule), nous les orientons à la demande vers des services appropriés pour effectuer un test de grossesse par exemple. Nous réfléchissons à étendre ce dispositif à d’autres établissements scolaires.
Le soin est au cœur de vos missions, mais pas sans le faire savoir…
Chaque fois qu’une personne est exclue de l’accès à la santé, chaque fois qu’une personne est victime de la violation d’un droit humain et que cela affecte sa santé physique ou sa santé psychologique, nous nous sentons en devoir d’en parler. Car nous ne sommes pas là juste pour soigner, nous sommes là aussi pour témoigner et pour essayer de changer les choses. Une partie de notre travail, c’est d’analyser ces situations de santé, ces besoins humanitaires et de dénoncer, de bousculer parfois. Nous faisons beaucoup de plaidoyers, nous essayons de convaincre les pouvoirs, les gouvernements de changer leur politique, d’intervenir pour résoudre certains problèmes de santé et en même temps nous essayons de sensibiliser le grand public, de l’informer sur la situation, de l’indigner, de le mobiliser pour faire face aux injustices que nous constatons.
Médecins du monde est reconnu comme un expert ?
En Belgique, nous participons à des tables de concertation. Je pense que nous sommes reconnus comme un acteur expérimenté dans la santé des exclus, la santé notamment des migrants irréguliers, la santé des personnes sans abri ou sans chez soi, la santé et la réduction des risques pour les usagers de drogues. Nous sommes suffisamment implantés sur le territoire, suffisamment connus pour que des cabinets fédéraux ou régionaux nous consultent. Nous avons une connaissance fine des contraintes de nos publics et également des fournisseurs de soins, de leurs difficultés, que parfois les politiques n’ont pas parce qu’ils travaillent à un autre niveau.
Le gouvernement coupe dans les budgets sociaux. L’aide humanitaire n’y échappe pas ?
Nous sommes très inquiets de la décision de diminuer la réduction d’impôts pour les donateurs qui soutiennent des associations, des fondations, etc. Non seulement nous couvrons des besoins que l’État ne couvre pas, en partie avec des subsides de l’État certes, mais potentiellement à frais moindres que si tout était assuré par le système public. Nous sommes aussi capables de mobiliser des volontaires. En fait, nous agissons un peu comme un catalyseur des énergies, de la bonne volonté, de l’effort qu’une partie assez importante de la société belge veut faire. En créant des entraves à ce rôle de catalyseur, nous sommes privés d’outils de mobilisation. Et en même temps l’État n’est pas prêt à reprendre la main. Le risque, c’est que des services tombent dans le vide. On s’attend à beaucoup de dégâts dans les mois et les années qui viennent. Déjà la limitation de la durée du chômage à deux ans qui va se mettre en place fin d’année… On s’attend à une augmentation des publics vulnérables : une partie des personnes concernées pourraient se retrouver à la rue ou sombrer dans des situations de santé mentale compliquées. Par rapport à la migration, le gouvernement précédent avait déjà décidé de ne plus fournir automatiquement une place d’accueil aux demandeurs d’asile hommes non accompagnés. Le gouvernement reconnait des demandes d’asile valables et ouvre les dossiers, mais ces personnes sont laissées sans logement. Médecins du monde dénonce depuis quatre ans cette politique de non-accueil. Récemment, le Conseil d’État des Pays-Bas a rendu un arrêt2 : les autorités néerlandaises ne peuvent plus utiliser de procédure Dublin pour renvoyer vers la Belgique des demandeurs d’asile s’il s’agit d’hommes seuls. Cet État voisin déclare qu’il y a « défaillance systémique des autorités belges en matière d’accueil et de protection des droits de ce groupe » ! Et cela va probablement empirer vu les décisions qui sont en train d’être prises pour limiter la possibilité de regroupement familial.
L’absence de gouvernement à Bruxelles a aussi des conséquences ?
Nous sommes aussi concernés par l’absence de gouvernement bruxellois depuis plus d’une année et en général par la situation fragile des comptes de la Région. Pour certains subsides et financements, les indicateurs sont à la baisse ; cela va toucher les secteurs sociaux et sanitaires. Nous plaidons pour le maintien des investissements dans ces secteurs car le nombre de personnes dans le besoin ne cesse d’augmenter. Fin 2022, on dénombrait un peu plus de 7000 personnes sans abri dans la capitale. Fin 2024, on était presque à 10 000. Les inégalités économiques augmentent parce que les droits sociaux sont graduellement réduits, à cause de l’individualisme de la société peut-être, du coût des loyers… il y a plusieurs facteurs. Le gouvernement fédéral, les gouvernements régionaux, même les communes doivent réfléchir dans leurs politiques économiques et sociales aux causes, aux racines de la pauvreté, de l’exclusion, de la vulnérabilité, de l’isolement. Et agir. Pour le moment en tout cas, les conséquences sont là et il faut qu’ils continuent à soutenir les acteurs comme Médecins du monde qui y répondent en bout de chaine. Nous, on met le sparadrap sur la plaie, mais on aimerait que les problèmes soient résolus à la source. Que l’on sorte d’une logique palliative.
Votre plaidoyer vise aussi l’aide internationale.
Nous demandons aux gouvernements belges et à l’Union européenne d’utiliser tous les moyens diplomatiques pour assurer le respect des droits humains, le respect du droit international humanitaire et la protection du personnel de santé et du personnel humanitaire dans les zones de conflit. Depuis deux ans, nous réclamons un cessez-le-feu à Gaza, parce que c’est la seule manière d’en finir avec la violence et d’assurer la couverture des besoins humanitaires. Nous demandons un accès humanitaire inconditionnel alors qu’il est aujourd’hui fortement entravé par l’armée israélienne. La force, la position diplomatique tant européenne que belge ne s’est pas focalisée sur une résolution de cette crise. Nous voulons que l’Union européenne et la Belgique en fassent plus. Elles peuvent faire beaucoup plus. Et au-delà de Gaza, les mêmes principes doivent s’appliquer en République démocratique du Congo, en Ukraine, au Sahel, au Soudan et dans toutes les autres crises actuelles. Le deuxième point, c’est de maintenir, voire augmenter, le financement de l’aide internationale. Nous déplorons la décision du gouvernement belge de le réduire de 25 % et nous plaidons pour que l’Union européenne maintienne aussi, voire qu’elle augmente, sa part. L’aide humanitaire et l’aide au développement, si elles sont bien dépensées, ciblées aussi sur le renforcement des capacités locales et le travail en partenariat avec les acteurs locaux, c’est non seulement une manière de répondre aux besoins immédiats, mais également un moyen de créer des solutions pour l’avenir et notamment concernant la santé. On l’a vu avec le covid-19 : la santé de la planète entière est liée ; investir dans le développement et le renforcement des systèmes de santé, notamment des pays africains, est aussi une façon d’investir dans notre propre santé future.
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°112 - septembre 2025
L’intelligence artificielle (IA) n’est plus une promesse lointaine ni une curiosité réservée aux laboratoires de recherche : elle est déjà entrée dans nos pratiques de soins, souvent sans que nous en ayons pleinement conscience. Qu’il s’agisse d’un(…)
Dans le monde des soins, « intelligence artificielle » (IA) est sur toutes les lèvres. Des logiciels d’aide au diagnostic aux chatbots de santé, cette technologie promet de transformer la pratique médicale. Faut-il craindre que la consultation et(…)
Au sein de nos structures d’accueil et d’hébergement pour ainés d’HUmani à Montigny-le-Tilleul, Courcelles et Châtelet, nous avons mené deux tests de dispositifs de détection des chutes. Ces dispositifs sont au cœur d’une préoccupation majeure en(…)
Bien que son déploiement en Europe ne soit pas encore aussi avancé qu’aux États-Unis ou en Chine, l’introduction de l’intelligence artificielle à l’hôpital pourrait avoir de nombreuses retombées dans des domaines aussi divers que la médecine(…)
L’image est à l’origine des premières applications de l’IA dans le domaine de la santé : analyse de l’ECG six dérivations (Kardia mobile en Belgique), détection des apnées du sommeil et radiologie. La dermatoscopie est en cours(…)
La collecte massive des données de santé, leur traitement algorithmique, leur partage croisé entre acteurs publics et privés, leur transfert au-delà des frontières de l’Union européenne soulèvent des interrogations majeures. À qui appartiennent-elles réellement ? Quelles garanties(…)
Comment présenteriez-vous l’IA ? L’intelligence artificielle porte extrêmement mal son nom ! Elle n’est ni une intelligence ni artificielle. C’est un outil, une machine. Nous avons trois formes d’intelligence : une intelligence analytique (on analyse, on fait des opérations(…)
Le numérique repose sur trois grandes composantes techniques, interconnectées entre elles, appelées les trois tiers : les terminaux utilisateurs, avec lesquels nous interagissons pour accéder aux services numériques (ordinateurs, smartphones, objets connectés, téléviseurs intelligents, etc.) ; les équipements(…)
Dans les décennies à venir, le vieillissement de la population mondiale entrainera un accroissement de la demande de soins. Par ailleurs, grâce aux progrès de la médecine, la qualité des soins s’est améliorée. Le taux de(…)
Si l’intelligence artificielle ne menace pas directement l’existence d’Homo sapiens, elle risque bien, en déployant des techniques d’optimisation, de prédiction et de manipulation à grande échelle, de remettre en cause le fondement même de nos Lumières :(…)
La neuropsychiatrie vise à comprendre et à traiter les troubles mentaux en articulant neurosciences et pratique clinique. L’essor des approches computationnelles a introduit des outils capables de traiter des volumes de données d’une ampleur et d’une(…)
Interpellant initialement les facultés de médecine, l’Organisation mondiale de la santé a défini en 1995 leur responsabilité sociale comme « l’obligation d’orienter la formation qu’elles donnent, les recherches qu’elles poursuivent et les services qu’elles dispensent, vers les(…)
Actualités 112
Le soin, acte de résistance et lueur d’espoir de paix sociale. Depuis près de deux ans, dans la bande de Gaza, 62 000 personnes ont été tuées, dont 18 000 enfants ; 155 000 personnes ont été blessées, dont 45 000 enfants. Près de(…)
Qu’est-ce qui singularise le travail de Médecins du monde ? Nous allons où les autres ne vont pas. Nous travaillons avec un esprit humanitaire dans des situations de conflits, parfois de catastrophes naturelles, au plus près des(…)
Le néolibéralisme est un courant de pensée qui s’est développé au début des années 1980. Tout comme le libéralisme économique, il souhaite réduire le rôle de l’État. Il critique aussi le modèle de l’État-providence, soutenant que l’État(…)