Aller au contenu

Introduction n°112


Santé conjuguée n°112 - septembre 2025

L’intelligence artificielle (IA) n’est plus une promesse lointaine ni une curiosité réservée aux laboratoires de recherche : elle est déjà entrée dans nos pratiques de soins, souvent sans que nous en ayons pleinement conscience. Qu’il s’agisse d’un logiciel qui signale une anomalie sur une radiographie, d’un chatbot qui répond aux questions d’un patient ou d’un système intégré au dossier médical électronique qui alerte sur un risque de décompensation, l’IA est là, discrète, mais puissante. Pour beaucoup de soignantes et de soignants, cette présence soulève à la fois curiosité, inquiétude et scepticisme. Peut-on encore parler d’un simple outil, ou sommes-nous déjà face à une transformation profonde de nos métiers ?
Ce dossier de Santé conjuguée propose de prendre le temps de comprendre cette mutation. Comprendre, d’abord, en prenant du recul historique. Car l’IA médicale n’est pas née hier : depuis la fin des années 1960, chercheurs et cliniciens tentent de mécaniser une partie du raisonnement médical, alternant succès et désillusions. Des premiers systèmes experts aux modèles d’apprentissage profond, des diagnostics différentiels d’INTERNIST-1 aux prouesses biochimiques d’AlphaFold, l’histoire de l’IA en santé raconte autant de promesses que de limites.
Comprendre, ensuite, en explorant ses usages actuels. L’analyse d’images médicales a sans doute ouvert la voie la plus spectaculaire, mais les applications se multiplient : dépistage précoce, aide au diagnostic, orientation des patients, personnalisation des traitements, automatisation des tâches administratives. Dans un quotidien marqué par la surcharge et la complexité, ces outils apparaissent comme de précieux alliés. Mais ils ne sont jamais neutres. Ils reflètent les données dont ils se nourrissent, avec leurs biais, leurs angles morts et parfois leurs injustices. À l’heure où l’IA peut contribuer à renforcer ou à réduire les inégalités d’accès aux soins, le regard critique des soignants est plus nécessaire que jamais.
Comprendre, enfin, en affrontant les questions éthiques, juridiques et environnementales qu’elle soulève. Qui est responsable si un algorithme se trompe ? Comment garantir la confidentialité des données de santé, ressource désormais stratégique et convoitée ? Comment préserver la confiance du patient dans un univers où la machine propose, suggère ou recommande ? Et comment concilier l’explosion de la consommation énergétique et en ressources naturelles de l’IA avec les impératifs de la transition écologique ? Ces interrogations ne sont pas abstraites : elles traversent déjà nos consultations, nos institutions, nos choix politiques.
Ce dossier ne se contente pas de dresser un état des lieux. Il ouvre aussi des pistes d’action. Car l’IA ne remplacera pas les soignants, mais elle changera celles et ceux qui sauront l’utiliser. Plutôt que de subir ces technologies, il nous revient de les apprivoiser, de les encadrer et de les orienter vers ce qui fait le cœur de notre métier : la relation humaine, l’écoute, la capacité à interpréter et à accompagner. L’IA peut libérer du temps médical, rééquilibrer la place de la clinique, réhumaniser nos pratiques, à condition que nous restions aux commandes.
C’est pourquoi ce numéro donne la parole à des praticiens, des juristes, des philosophes, des chercheurs et des acteurs de terrain. Ensemble, ils éclairent les apports et les limites de l’IA, ses promesses et ses dérives, ses conditions d’usage responsable. Ce n’est pas un guide technique ni un plaidoyer pour ou contre, mais une invitation à la réflexion collective.
Nous vivons un moment charnière. L’intelligence artificielle peut devenir un outil de soin au service de toutes et tous, ou au contraire un facteur de déshumanisation et de dépendance. La différence dépendra largement de notre capacité à garder un esprit critique, à exiger transparence et équité, et à inscrire ces innovations dans une éthique du soin.
Alors, ouvrons ce dossier avec curiosité et vigilance. Car derrière les acronymes et les algorithmes, c’est bien une question simple qui se pose : quelle médecine voulons-nous construire pour demain, et quelle place voulons-nous y donner aux machines ?

 

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°112 - septembre 2025

Introduction n°112

L’intelligence artificielle (IA) n’est plus une promesse lointaine ni une curiosité réservée aux laboratoires de recherche : elle est déjà entrée dans nos pratiques de soins, souvent sans que nous en ayons pleinement conscience. Qu’il s’agisse d’un(…)

- François Roucoux

L’IA médicale, toujours en quête de maturité

À près de soixante-cinq ans, l’IA médicale ne prend pas sa retraite, mais cherche la maturité. Pour comprendre le moment charnière que nous vivons, je vous propose un voyage depuis ses balbutiements dans les années 1960 jusqu’à son essor actuel, en passant par ses succès, ses échecs et les défis éthiques qu’elle soulève.
- François Roucoux

L’IA en maison de repos : entre promesse et prudence

On parle souvent de l’IA comme d’une révolution inévitable, capable de transformer en profondeur nos manières de soigner, de surveiller, d’interagir. Mais si la technologie évolue, c’est aussi à nous, professionnels de terrain, de la mettre à l’épreuve de la réalité des établissements, de nos équipes, de nos résidents.
- Frédéric Huel

IA à l’hôpital : des risques sous-estimés ?

Grâce au soutien financier des autorités publiques régionales et fédérales, les hôpitaux belges intègrent progressivement l’intelligence artificielle en vue d’améliorer la qualité des soins et d’alléger la charge de travail des soignants. Quels défis se cachent derrière ces promesses et quelles réponses y apporter ?
- Pauline Gillard

Quel usage des outils d’IA en maison médicale ?

Un logiciel labellisé belge présente une fonctionnalité de retranscription de la consultation utilisant des outils d’intelligence artificielle. Le microphone de l’ordinateur enregistre la conversation de l’anamnèse, la description de l’examen physique, les prescriptions et conseils donnés au patient. Le tout résumé dans le dossier médical informatisé (DMI). Un gain de temps et une qualité qui semblent au rendez-vous, avec la perspective d’un meilleur contact avec le patient… Appréciable, mais non sans poser de nombreuses questions.
- Dr Benjamin Fauquert

IA et données de santé : quels garde-fous ?

L’intelligence artificielle s’impose aujourd’hui comme un levier de transformation structurant du système de santé. Les cas d’usage se multiplient, nourris par une promesse d’optimisation, de personnalisation et de fluidification de la décision clinique. Cependant, cette évolution des pratiques repose sur un actif désormais stratégique : les données de santé.
- Emeraude Camberlin

Les enjeux éthiques de l’IA dans les soins de santé

Chirurgienne et chercheuse en philosophie au Centre de bioéthique de l’UNamur, Geneviève Guillaume analyse la question de la décision médicale. Elle pointe les risques liés au mésusage des outils d’intelligence artificielle par des soignantes et des soignants.
- Marinette Mormont

Impacts du numérique et de l’intelligence artificielle

Souvent associé à des mots comme « virtuel » ou « immatériel », le numérique repose sur une infrastructure bien physique, non sans conséquences sur l’environnement. L’intelligence artificielle contribue également aux dégâts.
- Jules Delcon

Des principes à la pratique

Au moment où l’IA devient une composante à part entière des soins de santé, les prestataires de soins jouent un rôle central dans l’équilibre entre innovation et responsabilité éthique. Le leadership de l’Organisation mondiale de la santé, soutenu par des institutions telles que le Delft Digital Ethics Centre, offre un cadre solide pour garantir que les technologies d’IA respectent les principes éthiques et améliorent véritablement les soins aux patients.
- Jeroen van den Hoven, Stefan Buijsman

La fin de l’individu

Le philosophe et romancier Gaspard Kœnig s’est posé la question de l’évolution de l’individu et de ses libertés à l’ère de l’intelligence artificielle. Il a mené une enquête de plusieurs mois, interrogé des professeurs, entrepreneurs, intellectuels, politiques, économistes, artistes et même un magicien à travers le monde. Il a rencontré des gens enthousiastes et d’autres inquiets, et présenté la synthèse de ses investigations dans un livre[efn_note]G. Kœnig, La Fin de l’individu. Voyage d’un philosophe au pays de l’intelligence artificielle, Alpha/Humensis, 2019, 2024.[/efn_note].
- Dr André Crismer

IA et neurosciences au service de la santé mentale

L’intelligence artificielle peut sembler éloignée de notre humanité, alimentant l’idée qu’elle serait peu adaptée au bien-être psychologique. Pourtant, ses capacités d’analyse et de modélisation ouvrent aujourd’hui des perspectives concrètes en neurosciences cliniques, et plus particulièrement en neuropsychiatrie.
- Camille Dieu

Vers la démocratie technique en santé

Depuis une trentaine d’années, une nouvelle forme de responsabilité est mise en avant dans le domaine de la santé par de nombreux auteurs et institutions : la responsabilité sociale en santé. Une manière de la définir est de l’entendre comme l’engagement des professionnels dans la « démocratie en santé ». L’un de ses enjeux est de penser l’intelligence artificielle en termes de « milieux ».
- Alain Loute, Louis Van Maele

Actualités 112

Au-delà de la peur

Le soin, acte de résistance et lueur d’espoir de paix sociale. Depuis près de deux ans, dans la bande de Gaza, 62 000 personnes ont été tuées, dont 18 000 enfants ; 155 000 personnes ont été blessées, dont 45 000 enfants. Près de(…)

- Fanny Dubois

FEDERICO DESSI : « nous ne sommes pas là juste pour soigner, nous sommes là aussi pour témoigner et changer les choses »

Médecins du monde est né en France en 1980 et la section belge en 1998. Comme le rappelle son directeur, le cœur du combat de l’ONG est l’accès à la santé, la santé pour tous de manière inconditionnelle. Tant en Belgique qu’à l’étranger.
- Pascale Meunier

Arizona, sécheresse garantie

Une synthèse de différentes analyses produites par des médias, partenaires sociaux, associations ou chercheurs, et construite à partir de la roue des déterminants de la santé, brosse les effets prévisibles de nos nouveaux gouvernements sur la population. Cible majeure : l’emploi.
- Emeline Goris, Marinette Mormont

Jeunes patients et maladies chroniques

Tu es jeune, tu te débrouilleras bien… C’est ce que j’entends souvent, mais ce n’est pas ce que je ressens. » Le récent rapport « Jeune et atteint d’une maladie chronique en Belgique » identifie clairement les obstacles structurels(…)

- Jolien Robijns

La démarche ASCOP

Concept anglo-saxon apparu dans les années 1990, le goal oriented care (GOC) est soutenu par la Fondation roi Baudouin depuis 2019. Traduite en français par « aide et soins centrés sur les objectifs de la personne » (ASCOP), cette approche peut traverser toute la pratique et accompagner, entre autres, certaines situations complexes, de polypathologie, de fragilité ou de perte d’autonomie.
- Pascale Meunier