Aller au contenu

L’IA en maison de repos : entre promesse et prudence


Santé conjuguée n°112 - septembre 2025

On parle souvent de l’IA comme d’une révolution inévitable, capable de transformer en profondeur nos manières de soigner, de surveiller, d’interagir. Mais si la technologie évolue, c’est aussi à nous, professionnels de terrain, de la mettre à l’épreuve de la réalité des établissements, de nos équipes, de nos résidents.

Au sein de nos structures d’accueil et d’hébergement pour ainés d’HUmani à Montigny-le-Tilleul, Courcelles et Châtelet, nous avons mené deux tests de dispositifs de détection des chutes. Ces dispositifs sont au cœur d’une préoccupation majeure en maison de repos : assurer la sécurité des résidents tout en respectant leur autonomie et leur intimité.
Le premier test concernait un système de capteurs 3D et d’algorithmes de mouvement, fixe, mural, installé dans les chambres, couvrant l’intégralité de l’espace. Il s’agit d’une technologie pensée pour alerter le personnel en temps réel en cas de chute. Son ambition : allier qualité des soins, autonomie des ainés et efficacité organisationnelle. Ce système propose plusieurs fonctionnalités : détection des chutes, bien sûr – lourdes comme molles –, mais aussi surveillance des sorties de lit, détection d’absences prolongées, levée de doute à distance et même analyse post-incident. En cas d’alerte, une notification est envoyée automatiquement au personnel, permettant d’intervenir rapidement. Le système est aussi conçu pour s’adapter à l’aménagement de la chambre et pour couvrir les situations à risque dans des zones non captées, comme les salles de bains.
La levée de doute permet aux soignants de vérifier une situation en direct sans entrer dans la chambre, préservant ainsi l’intimité du résident. Un tableau de bord centralisé offre une vue d’ensemble de toutes les chambres équipées, et les séquences enregistrées après un incident permettent d’analyser les circonstances exactes d’une chute, dans un objectif de prévention.
En théorie, c’est très prometteur. Dans la pratique, le test a montré des résultats en demi-teinte. Si bon nombre de chutes réelles ont été détectées, et si les équipes ont pu intervenir plus rapidement, les faux positifs ont été nombreux. Des mouvements brusques ou anodins étaient parfois interprétés à tort comme des incidents. Cela a conduit à une surcharge d’alertes et à une perte de confiance du personnel dans la fiabilité du dispositif. À l’inverse, quelques chutes – rares, mais notables – n’ont pas été détectées. En somme, la sensibilité du système, bien qu’en progrès, reste perfectible.

Maintenir la confiance

À cela s’ajoute une dimension importante : la perception par les résidents et leurs familles. Bien que le système n’enregistre pas d’images conventionnelles, son apparence de caméra suscite des inquiétudes légitimes. Certains résidents se sont sentis observés, surveillés. L’acceptabilité sociale de ces outils dépend étroitement de la qualité de la communication autour de leur fonctionnement, de leur finalité et de la façon dont les données sont traitées. Le respect de la vie privée ne peut être relégué au second plan. Il en va de la confiance, de la dignité et de la relation entre les soignants et les résidents.
Enfin, un point d’attention important concerne le traitement des données personnelles par les systèmes d’intelligence artificielle. Ces dispositifs collectent de nombreuses informations sensibles sur les résidents, qui doivent impérativement être traitées dans le respect des exigences de confidentialité, de sécurité et du règlement général sur la protection des données. Si ces outils sont souvent hébergés dans le cloud, il est essentiel de garantir que les données sont anonymisées, sécurisées et qu’elles ne peuvent en aucun cas être utilisées en dehors du cadre strictement défini par les institutions de soin. La confiance passe aussi par la transparence sur ce que deviennent les données collectées.
Un second test a été mené, cette fois avec un dispositif portable sous forme de bracelet. Présenté comme flexible, fiable et bien moins coûteux que les solutions fixes, il promettait une installation sans travaux et une détection des chutes « lourdes et molles » en tout lieu. Ici encore, les objectifs sont louables : sécuriser les patients tout en rassurant les équipes.
Mais les constats sont similaires au premier test : un taux élevé de faux positifs, des chutes réelles parfois non détectées et une adhésion des résidents limitée. Plusieurs d’entre eux, pourtant identifiés à risque, refusaient de porter le bracelet ou adoptaient des comportements de rejet. Cette non-adhésion, combinée à la charge inutile générée par les fausses alertes, rendait difficile l’intégration du dispositif dans les pratiques du personnel.
Dans les deux cas, c’est moins la promesse qui est en cause que le niveau actuel de maturité technologique. Les algorithmes doivent encore progresser. La sensibilité des capteurs, leur capacité à distinguer une chute d’un geste anodin, reste à perfectionner. Il ne s’agit pas de rejeter ces outils, mais de reconnaitre leur statut de prototypes en évolution. À terme, je reste convaincu que ces solutions deviendront incontournables – pour autant que leur modèle économique puisse s’adapter aux contraintes financières des établissements et à la capacité contributive des résidents.
Certaines structures rapportent des effets positifs suite à l’implémentation de dispositifs de détection de chutes : capacité à mieux comprendre les causes des incidents, amélioration du sentiment de sécurité chez les résidents et soutien au travail des professionnels, notamment pour affiner les traitements. Ces retours soulignent le potentiel de ces technologies. Il reste toutefois essentiel de poursuivre les évaluations dans des contextes variés et sur le long terme, afin de confirmer ces bénéfices dans des conditions indépendantes du cadre promotionnel initial.
D’autres usages de l’IA se développent dans le secteur du soin : suivi des constantes vitales, anticipation des risques médicaux, automatisation de tâches administratives ou de reporting qualité. Des projets comme Naozora, robot d’animation japonais doté d’intelligence artificielle, ont attiré l’attention. Si je n’ai pas moi-même implémenté un tel dispositif dans nos structures, je peux reconnaitre l’attrait de ces approches, à condition de garder un regard critique et une exigence éthique constante. L’intelligence artificielle peut être un formidable outil de soutien, elle peut contribuer à sécuriser, à anticiper, à documenter, mais qu’elle ne doit jamais faire écran à la relation humaine.

Soulager les équipes

Un autre domaine dans lequel l’intelligence artificielle montre un potentiel majeur est le soulagement de la charge administrative des équipes soignantes. Infirmières, aides-soignantes, kinésithérapeutes, ergothérapeutes, logopèdes, mais aussi tout le personnel de réactivation passent aujourd’hui un temps considérable à retranscrire leurs observations dans des dossiers informatisés ou papiers. Or des solutions d’IA, notamment vocales, pourraient permettre d’automatiser et de faciliter la rédaction de ces observations, peu importe l’endroit où l’on se trouve dans l’établissement. Ce gain de temps précieux pourrait être réinvesti dans ce qui fait le cœur du métier de soignant, et particulièrement en maison de repos : la relation humaine, l’écoute, la présence. En ce sens, l’intelligence artificielle représente aussi une réponse à deux défis cruciaux : la pénurie de personnel et la pénibilité du travail. Elle ne remplace pas le soin, elle le rend plus accessible et plus humainement soutenable. Elle ne remplacera jamais un regard, une présence, un mot rassurant. Elle ne peut se déployer qu’à la condition de renforcer – et non d’affaiblir – la qualité de la prise en charge humaine.
L’IA en maison de repos est déjà là, à tâtons, en version bêta. À nous de l’accueillir avec discernement, d’en définir les usages, les limites, et les conditions de mise en œuvre. Ce travail critique, d’expérimentation et d’ajustement est essentiel pour que l’innovation technologique serve réellement le mieux vieillir de nos résidents, et soutienne celles et ceux qui les accompagnent chaque jour.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°112 - septembre 2025

Introduction n°112

L’intelligence artificielle (IA) n’est plus une promesse lointaine ni une curiosité réservée aux laboratoires de recherche : elle est déjà entrée dans nos pratiques de soins, souvent sans que nous en ayons pleinement conscience. Qu’il s’agisse d’un(…)

- François Roucoux

L’IA médicale, toujours en quête de maturité

À près de soixante-cinq ans, l’IA médicale ne prend pas sa retraite, mais cherche la maturité. Pour comprendre le moment charnière que nous vivons, je vous propose un voyage depuis ses balbutiements dans les années 1960 jusqu’à son essor actuel, en passant par ses succès, ses échecs et les défis éthiques qu’elle soulève.
- François Roucoux

L’IA en maison de repos : entre promesse et prudence

On parle souvent de l’IA comme d’une révolution inévitable, capable de transformer en profondeur nos manières de soigner, de surveiller, d’interagir. Mais si la technologie évolue, c’est aussi à nous, professionnels de terrain, de la mettre à l’épreuve de la réalité des établissements, de nos équipes, de nos résidents.
- Frédéric Huel

IA à l’hôpital : des risques sous-estimés ?

Grâce au soutien financier des autorités publiques régionales et fédérales, les hôpitaux belges intègrent progressivement l’intelligence artificielle en vue d’améliorer la qualité des soins et d’alléger la charge de travail des soignants. Quels défis se cachent derrière ces promesses et quelles réponses y apporter ?
- Pauline Gillard

Quel usage des outils d’IA en maison médicale ?

Un logiciel labellisé belge présente une fonctionnalité de retranscription de la consultation utilisant des outils d’intelligence artificielle. Le microphone de l’ordinateur enregistre la conversation de l’anamnèse, la description de l’examen physique, les prescriptions et conseils donnés au patient. Le tout résumé dans le dossier médical informatisé (DMI). Un gain de temps et une qualité qui semblent au rendez-vous, avec la perspective d’un meilleur contact avec le patient… Appréciable, mais non sans poser de nombreuses questions.
- Dr Benjamin Fauquert

IA et données de santé : quels garde-fous ?

L’intelligence artificielle s’impose aujourd’hui comme un levier de transformation structurant du système de santé. Les cas d’usage se multiplient, nourris par une promesse d’optimisation, de personnalisation et de fluidification de la décision clinique. Cependant, cette évolution des pratiques repose sur un actif désormais stratégique : les données de santé.
- Emeraude Camberlin

Les enjeux éthiques de l’IA dans les soins de santé

Chirurgienne et chercheuse en philosophie au Centre de bioéthique de l’UNamur, Geneviève Guillaume analyse la question de la décision médicale. Elle pointe les risques liés au mésusage des outils d’intelligence artificielle par des soignantes et des soignants.
- Marinette Mormont

Impacts du numérique et de l’intelligence artificielle

Souvent associé à des mots comme « virtuel » ou « immatériel », le numérique repose sur une infrastructure bien physique, non sans conséquences sur l’environnement. L’intelligence artificielle contribue également aux dégâts.
- Jules Delcon

Des principes à la pratique

Au moment où l’IA devient une composante à part entière des soins de santé, les prestataires de soins jouent un rôle central dans l’équilibre entre innovation et responsabilité éthique. Le leadership de l’Organisation mondiale de la santé, soutenu par des institutions telles que le Delft Digital Ethics Centre, offre un cadre solide pour garantir que les technologies d’IA respectent les principes éthiques et améliorent véritablement les soins aux patients.
- Jeroen van den Hoven, Stefan Buijsman

La fin de l’individu

Le philosophe et romancier Gaspard Kœnig s’est posé la question de l’évolution de l’individu et de ses libertés à l’ère de l’intelligence artificielle. Il a mené une enquête de plusieurs mois, interrogé des professeurs, entrepreneurs, intellectuels, politiques, économistes, artistes et même un magicien à travers le monde. Il a rencontré des gens enthousiastes et d’autres inquiets, et présenté la synthèse de ses investigations dans un livre[efn_note]G. Kœnig, La Fin de l’individu. Voyage d’un philosophe au pays de l’intelligence artificielle, Alpha/Humensis, 2019, 2024.[/efn_note].
- Dr André Crismer

IA et neurosciences au service de la santé mentale

L’intelligence artificielle peut sembler éloignée de notre humanité, alimentant l’idée qu’elle serait peu adaptée au bien-être psychologique. Pourtant, ses capacités d’analyse et de modélisation ouvrent aujourd’hui des perspectives concrètes en neurosciences cliniques, et plus particulièrement en neuropsychiatrie.
- Camille Dieu

Vers la démocratie technique en santé

Depuis une trentaine d’années, une nouvelle forme de responsabilité est mise en avant dans le domaine de la santé par de nombreux auteurs et institutions : la responsabilité sociale en santé. Une manière de la définir est de l’entendre comme l’engagement des professionnels dans la « démocratie en santé ». L’un de ses enjeux est de penser l’intelligence artificielle en termes de « milieux ».
- Alain Loute, Louis Van Maele

Actualités 112

Au-delà de la peur

Le soin, acte de résistance et lueur d’espoir de paix sociale. Depuis près de deux ans, dans la bande de Gaza, 62 000 personnes ont été tuées, dont 18 000 enfants ; 155 000 personnes ont été blessées, dont 45 000 enfants. Près de(…)

- Fanny Dubois

FEDERICO DESSI : « nous ne sommes pas là juste pour soigner, nous sommes là aussi pour témoigner et changer les choses »

Médecins du monde est né en France en 1980 et la section belge en 1998. Comme le rappelle son directeur, le cœur du combat de l’ONG est l’accès à la santé, la santé pour tous de manière inconditionnelle. Tant en Belgique qu’à l’étranger.
- Pascale Meunier

Arizona, sécheresse garantie

Une synthèse de différentes analyses produites par des médias, partenaires sociaux, associations ou chercheurs, et construite à partir de la roue des déterminants de la santé, brosse les effets prévisibles de nos nouveaux gouvernements sur la population. Cible majeure : l’emploi.
- Emeline Goris, Marinette Mormont

Jeunes patients et maladies chroniques

Tu es jeune, tu te débrouilleras bien… C’est ce que j’entends souvent, mais ce n’est pas ce que je ressens. » Le récent rapport « Jeune et atteint d’une maladie chronique en Belgique » identifie clairement les obstacles structurels(…)

- Jolien Robijns

La démarche ASCOP

Concept anglo-saxon apparu dans les années 1990, le goal oriented care (GOC) est soutenu par la Fondation roi Baudouin depuis 2019. Traduite en français par « aide et soins centrés sur les objectifs de la personne » (ASCOP), cette approche peut traverser toute la pratique et accompagner, entre autres, certaines situations complexes, de polypathologie, de fragilité ou de perte d’autonomie.
- Pascale Meunier