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Visages

Quand le projet politique prolonge naturellement le travail du soignant


1er avril 2011, Christian Legrève

Animateur à l’intergroupe liégeois et responsable du service éducation permanente de la Fédération des maisons médicales.

Neuf témoignages face à la caméra. Neuf manières de vivre le rapport entre le projet politique et la pratique quotidienne d’un métier dans la relation d’aide. Travailleur social, médecin, instituteur, accueillant…

« Y a un truc magique… ». C’est par ces mots que démarre le documentaire. Une jeune femme pleine d’enthousiasme, de lucidité et détermination décrit son travail de psychologue en maison médicale. La part d’elle-même qu’elle n’y abandonne pas. « Parce qu’il faut se protéger pour pouvoir continuer à être empathique… » dira cette autre, médecin généraliste.

En quoi la grille de lecture politique, éven-tuellement l’engagement, permettent-ils de donner sens à ces métiers ? Et cette lecture, d’où vient-elle ? Comment est-elle née ? Qu’est-ce qui la fait évoluer ? Comment se confronte-t-elle à la réalité ? Aux autres lectures ? Comment se traduit-elle au quotidien ? Quels sont les mots pour décrire le projet ? Voila les questions que la Fédération des maisons médicales voulait aborder dans un petit film documentaire produit à l’occasion du congrès et qui a été projeté en guise d’introduction aux ateliers.

Parce que nous pensons qu’il faut aussi donner vie au projet politique. Il est porté au quotidien par des hommes et des femmes. Sans toutefois les limiter à l’anecdote, les engagements ont une histoire, un contexte et des visages qu’il est utile de montrer. Pour dépasser les clichés sclérosants.

Et le portrait est plutôt encourageant. Il y a des manières de penser son rôle en rapport avec un projet politique qui sont soutenantes, libres et responsables.

Violence

« On est soignant avant tout » et ce n’est pas une position facile. À la base, « il y a de l’indignation, c’est sûr… Et un sentiment d’impuissance ». Et c’est en reliant les deux qu’on arrive à construire une vision politique qui permet de tenir le coup. Parce que, sans ça, comment supporter la violence des situations qu’on accompagne ?

Il y a le flot… Ça n’arrête pas. Il faut éviter de devenir cynique, de s’épuiser, de désespérer de soi-même et des autres. Il y a les rôles et le cadre. On en voudrait d’autres, c’est sûr. On ne peut pas s’en satisfaire. Ce n’est supportable que si on peut le lire dans un sens de transformation. Mais la réalité est là, et c’est dans ce monde-ci qu’il faut exercer son métier.

Ce métier, c’est avant tout de (re)mettre les gens debout. Qu’ils prennent conscience de leurs ressources, de leurs forces et de leurs manques, et se mettent en chemin avec ça, dans le monde tel qu’il est, pour le changer. Cette action là, elle se mène parfois à travers de toutes petites choses, mais qui comptent. Qui modifient le cours des évènements. Qui font rupture.

L’action politique est donc un prolongement naturel du travail du soin. On ne peut pas s’arrêter à l’aide individuelle. « On est confronté à quelque chose de l’ordre du système, qui suppose l’existence d’inégalités ». Mais le passage n’est pas toujours possible. « Ce n’est pas à chaque consultation qu’on peut établir le rapport au politique ». Ça suppose, en tous cas, de mettre en perspective et en question le rôle qu’on joue comme professionnel de la santé. Il y a un devoir de lucidité.

L’histoire de cette mise en question, c’est souvent l’articulation entre une pratique intelligente et une formation intelligente. Les chemins sont toutefois multiples et mêlent les histoires familiales, les rencontres marquantes et les opportunités saisies. Les modalités de l’action sont diverses. Telle s’investit dans une compagnie de théâtre-action, tel autre dans une association qui mène un travail de revendication avec les plus pauvres. Celle-ci est conseillère communale, celle-là députée régionale, cette autre déléguée syndicale. Celui-ci est un citoyen attentif, un consommateur éclairé et exigeant.

Illuminés ?

Qu’est-ce qu’ils ont, en fait, ces gens ? Ils ont été piqués ? Ils travestissent la vérité ? Ils se racontent des histoires ?

Ils n’ont pas l’air de faire partie du monde qu’on nous décrit à longueur de journée. Qui serait le vrai monde. Celui des vieux cyniques et des jeunes opportunistes, des hommes de paille et des femmes de pouvoir, du plaisir immédiat, du désenchantement et de la perte des valeurs. Pas non plus celui des schtroumfs ou de la belle au bois dormant. Ils sont clairvoyants et investis, optimistes et pragmatiques. On peut se demander s’ils existent vraiment, s’ils sont représentatifs.

J’ai l’impression d’en rencontrer beaucoup au quotidien. Non pas que nous soyons nombreux, dans l’absolu. Mais un mouvement comme celui des maisons médicales, des initiatives alternatives, des projets culturels ou des mouvements citoyens que je côtoie repose sur l’énergie de ces gens-là, qui s’y reconnaissent et s’y retrouvent.

Sans doute n’allons-nous pas voir demain de grandes avancées dans les combats pour l’égalité, la justice, la démocratie de fait, la sagesse et la beauté. Mais nous pouvons continuer à construire la convergence heureuse des mouvements qui les portent, et des gens qui les soutiennent. Nous ne sommes pas rien. Nous n’avons pas disparu. Et nous devons être fiers de ce qui nous habite, pour que ça nous dépasse.

Le dernier slow

Ces gens ne sont pas des caricatures de ce qu’on appelle aujourd’hui avec mépris le militant. Ce ne sont pas des curés de gauche psycho-rigides ou des poètes malodorants. Ce sont des personnes de cette époque, vivantes, amusantes, qui aiment et qui s’aiment. De belles personnes. J’ai aimé chacune d’entre elles pour la nuance qu’elle apporte à ce que nous appelons l’engagement.

Au bout du compte, ce qu’apporte le projet politique, c’est une certaine distance, indispensable, et presque forcément portée par le sens du dérisoire et l’humour. Comme celui de ce médecin qui a entendu parler du slow working. Une théorie décroissante du travail. Un éloge de la lenteur, de la mesure, de la réduction des ambitions et de l’économie des moyens. « Je pense que je suis devenu un slow worker… » sera la conclusion.

Cet article est paru dans la revue:

n° 56 - avril 2011

Dessine-moi un centre de santé !

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique, et des pages « actualités », consacrées à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, relations d’événements (colloques, parutions récentes), au récit d’expériences vécues...