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De l’idée à l’écrit collectif publié

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Santé conjuguée n° 77 - décembre 2016

Philippe Kinoo est psychiatre infanto-juvenile, psychothérapeute et responsable du KaPP, l’unité d’hospitalisation de psychiatrie infanto-juvénile aux Cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles. Il dépeint une pratique d’écriture collective en milieu pédopsychiatrique.

Nicole Dedonder : Peux-tu, en premier lieu, situer ton lieu de travail avant de nous parler de l’origine et du processus d’écriture collective de la pratique professionnelle de ton équipe ? Philippe Kinoo : Il s’agit d’un centre de jour pédopsychiatrique au sein des Cliniques universitaires Saint- Luc à Bruxelles. Ce centre accueille vingt-cinq enfants, âgés de quelques mois à douze ans, qui présentent d’importants troubles du développement et du comportement. Une vingtaine de professionnels de formations diverses y travaillent : éducateurs, enseignants, psychologues, logopède, infirmière, médecins. Après plusieurs années de fonctionnement (les dix ans du KaPP se profilaient), il nous a semblé intéressant de partager notre expérience en témoignant, par écrit, des multiples facettes de notre travail. Nous avions déjà publié des articles mais l’idée d’écrire ensemble un livre nous est apparue comme un défi à relever. Un groupe de quatre personnes s’est proposé pour constituer un comité de rédaction. Dans ce groupe, il y avait Danièle Van den Broeck, enseignante et animatrice d’ateliers d’écriture à l’école à l’hôpital. Lors d’un séminaire sur « L’écriture des pratiques professionnelles », ce groupe a eu l’occasion de rencontrer Réjane Peigny, animatrice chevronnée, formatrice aux ateliers d’écriture et membre fondatrice du réseau Kalame. La première étape de la collaboration avec Réjane a été l’organisation d’une journée institutionnelle dont le but était de déclencher un processus d’écriture commune. La première partie de la journée a été consacrée à des propositions pour débloquer l’acte d’écrire, jouer avec les mots, désacraliser l’écriture, bref, un moment d’échauffement. L’après-midi, répartis en petits groupes, nous avons démarré concrètement la mise en mot de notre pratique. Ensuite, nous avons poursuivi le travail, en solitaire pour certains, en groupe pour d’autres ou sous forme d’entretiens avec Danièle. Cette deuxième étape nous a pris quatre à cinq mois. Chaque écrit était relu par le comité de rédaction et, si nécessaire, retravaillé par l’auteur. Pour la troisième étape, nous avons décidé de recontacter Réjane. L’ensemble des écrits lui fut envoyé pour ce que nous avons appelé une « révision littéraire ». Comme Réjane nous a fait au moins quinze remarques par page (!), nous avons tous remis l’ouvrage sur le métier pendant plusieurs semaines… Le résultat fut au-delà de nos espérances puisque le manuscrit a été accepté, sans aucune demande de correction, aux éditions Erès , spécialisées dans le secteur médico-psycho-social. L’éditeur nous a même dit que malgré le nombre important d’auteurs, il y avait une réelle unité de ton. A la parution du livre, j’imagine que l’équipe a ressenti une certaine fierté. Quels ont été les effets de la réalisation d’un tel projet ? Je crois que ce travail a été possible parce qu’il y avait déjà un esprit d’équipe, forgé au fil du temps, dans un travail émotionnellement difficile avec des enfants très perturbés. L’écriture commune a renforcé le sentiment d’appartenance ainsi que les compétences de chacun. Elle a permis de prendre du recul, de se donner le temps d’écrire sa pratique avec ses acquis, ses doutes et ses questions. Elle a permis de lire attentivement les témoignages des autres et de renouveler son regard sur le travail de l’équipe. L’écriture a eu un effet libératoire. Circulent déjà des idées pour une suite… Les investissements dans ce projet ont sans doute été différents. Se sentait-on « obligé » d’écrire ? Non, mais chacun tenait à participer au projet. Les engagements étaient différents bien sûr, soit par rapport à la quantité de textes produits soit concernant la facilité ou non de mettre en mots. Notre équipe a heureusement l’habitude de vivre les différences non pas comme concurrentielles mais, au contraire, comme complémentaires. L’ambiance était détendue, chacun prenant sa place singulière avec plus ou moins de plaisir, plus ou moins de crainte, mais toujours dans le respect des limites individuelles qui ont d’ailleurs bien évolué durant ce long processus. Penses-tu que l’écriture collective de la pratique soit une forme de réflexion intéressante dans le domaine de la santé mentale ? Pour notre équipe, je pense que l’écriture collective a eu du sens car il s’agissait de faire la synthèse d’un travail, de témoigner et de partager une pratique assumée y compris dans ses doutes, ses difficultés et ses questions. Cette création collective rejoint notre façon de travailler au quotidien. En effet, au KaPP, chacun est libre et créateur dans son rôle et sa fonction mais à l’intérieur d’un cadre institutionnel clairement structuré. Nous avons aussi l’expérience du travail interactif. Je dirais donc que c’est un bon exercice pour une équipe en bonne santé. Et pour celle qui est malade ? Si une équipe se trouve dans des difficultés, je crois qu’il faut d’abord faire un travail de supervision. L’écriture est fascinante mais n’est pas thérapeutique en soi pour une équipe. Elle est un plus, une cerise sur le gâteau, quand l’ambiance est positive. Elle ne constitue pas, selon moi, un outil institutionnel thérapeutique. Pourquoi le choix d’un accompagnement par une professionnelle des ateliers d’écriture ? Cet accompagnement a été important à deux moments. Il a été nécessaire d’abord pour le déclenchement de l’écriture, pour donner confiance en soi, pour oser écrire. Les compétences spécifiques de Réjane ont été indispensables. Ensuite, son travail de révision littéraire avant publication nous a beaucoup aidés pour préciser la pensée, formuler le mieux possible en ne se réfugiant pas dans des textes techniques mais en gardant l’expression d’une pratique vivante, inachevée et insaisissable, comme le dit Jean Van Hemelrijck dans son avant-propos du livre.

Documents joints

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n° 77 - décembre 2016

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