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Un nouveau rapport aux médicaments


14 juin 2020, Hélène Dispas

permanente politique à la Fédération des maisons médicales de 2015 à mai 2020 et médecin généraliste en maison médicale

Mai 2040. Une (utopique ?) consultation pluridisciplinaire.

Je termine ma consultation avec Monsieur L., un patient que je connais depuis une vingtaine d’années. Un homme intelligent, cultivé, musicien. Un homme qui malheureusement entend des voix lui susurrant des choses méchantes à son propre égard, ou à l’égard du monde qui l’entoure, depuis plus de trente ans. Quand la musique ne peut les faire taire, il fume ou boit pour les apaiser. C’est ainsi qu’un cancer le grignote à petit feu, lentement mais sûrement. La liste de médicaments de Monsieur L. est impressionnante : anxiolytique, neuroleptique, antidépresseur, anticoagulant, immunothérapie, antihypertenseur, suppléments en fer et patchs de nicotine entre les rechutes de tabagisme. En plus, il prend des antidouleurs puissants pour son corps qui souffre de tensions insupportables.

Depuis une dizaine d’années, nous avons la chance d’avoir accueilli un pharmacien clinicien de première ligne qui consulte dans notre maison médicale deux fois par mois, grâce au partenariat de quartier qui a permis de l’engager sur plusieurs sites, en plus de son travail de pharmacien de référence en officine. Monsieur L. a accepté que l’on prenne des rendez-vous réguliers avec ce pharmacien, lui et moi, pour une consultation de pharmacothérapie.

Mon collègue pharmacien commence par définir toutes les interactions possibles entre ses différents médicaments et nous arrivons à la conclusion rapide qu’ils sont trop nombreux. Il cherche minutieusement tous les effets secondaires avec le patient, et nous prenons conscience que les nausées dont Monsieur L. se plaint depuis des années sont peut-être liées à son traitement. Nous invitons la psychologue également, et entamons une longue discussion avec Monsieur L. Il mange très peu et très mal. Il se sent seul et anxieux. Il voudrait arrêter de fumer, mais il n’y arrive pas. Notre dossier de santé électronique, maintenant structuré sous forme des objectifs de vie du patient (et non plus par pathologies), nous aide à structurer nos idées. Ce qu’il veut : pouvoir se promener avec ses enfants, calmer ses maux de tête pour écouter de la musique, et mourir dignement sans souffrances inutiles.

Salutogenèse

Grâce au programme de médecine intégrative qui est devenu obligatoire dans nos cursus en 2025, le pharmacien et moi réfléchissons ensemble avec Monsieur L. au concept de « salutogenèse » : comment entretenir la bonne santé plutôt que soigner les failles. Les conseils de bonnes pratiques du logiciel d’intelligence artificielle « EBM practice-net » reprennent les meilleurs traitements de naturopathie aux côtés des traitements conventionnels. Grâce à ces outils, nous décidons d’arrêter progressivement trois des médicaments de la liste et de les remplacer par des changements alimentaires, des traitements à base de plantes locales et des entretiens de systémique familiale avec la psychologue. Monsieur s’inscrit dans le club de marche du quartier et continue son traitement de kinésithérapie. Ses dernières années seront, nous l’espérons, plus apaisées malgré les angoisses existentielles bien naturelles dans un contexte palliatif.

Les tensions occasionnelles entre le patient et moi, ou au sein de notre équipe, sont devenues des sources d’apprentissage. Grâce à notre formation à l’interdisciplinarité, nous utilisons des plans de soin et trouvons des consensus lorsque nous percevons les choses différemment ou lorsque ne sommes pas d’accord sur les objectifs thérapeutiques. Le comité de patients partenaires nous a aidé à améliorer notre culture d’équipe.

La transition vers une Économie nouvelle résiliente

Le soir, je participe à la réunion du conseil d’entreprise de Belgium-Pharma. L’entreprise a été créée en 2023, dans le décours de la Grande Crise de 2020, grâce au Plan de relocalisation économique européen (PRE). Ce plan a permis de diminuer la dépendance étrangère des États européens, et la Belgique, grâce à son secteur pharmaceutique déjà florissant avant la crise, a pu relever le défi et se remettre à la production locale. Belgium-Pharma est issue de ce processus. Il ne s’agit pas d’une entreprise de l’ancien régime néolibéral, mais bien d’un des nouveaux modèles faisant partie du plan de transition vers l’Économie nouvelle résiliente (ENR). En effet, les importantes manifestations populaires de 2021-2023 (qui ont débuté suite aux révoltes des employés d’Amazon durant la crise du coronavirus) ont forcé l’ouverture des entreprises à la participation citoyenne et ont fait exploser les concentrations de pouvoir au profit de consortiums de microentreprises participatives à but lucratif limité aux intérêts du bien commun (dites « BLIC »). Désormais, chaque entreprise doit inclure un contre-pouvoir composé de représentants scientifiques indépendants, de professionnels et de citoyens du secteur concerné. Chez Belgium-Pharma, nous, patients, mutuelles, soignants, universitaires et commerciaux, sommes donc en concertation régulière pour arbitrer les intérêts scientifiques, économiques, écologiques et l’intérêt public des innovations. Le prix et la mise sur le marché sont, eux, négociés au niveau européen selon les mêmes démarches de concertations multipartites. Les règles de transparence ont mis fin aux accords secrets entre États et multinationales. L’homogénéisation fiscale européenne a évidemment beaucoup compté dans ce processus. Cela a demandé un changement culturel considérable, et il persiste de nombreuses difficultés (surtout en lien avec le secteur du lobby qui n’est toujours pas sous contrôle), mais l’exercice de la démocratie dans ce contexte me passionne.

La situation économique de la Wallonie et de Bruxelles s’est métamorphosée depuis la crise : de nombreux emplois ont été créés grâce à la transition du secteur pharmaceutique, mais aussi grâce au grand plan belge de souveraineté alimentaire. Le Green Deal version 4 pose un cadre très strict en matière de normes environnementales. Au sein d’un consortium comme Belgium-Pharma, le défi est de taille. Garantir des emballages stériles non polluants pour les produits pharmaceutiques a demandé de grands moyens technologiques et financiers, mais les avancées de la recherche sur les algues à propriétés conservatives ont permis des innovations importantes. La loi sur la délivrance des médicaments à l’unité a réduit considérablement le gaspillage (on peut acheter trois comprimés de paracétamol, par exemple). Enfin, le traitement et la réutilisation des microparticules chimiques dans les eaux usées ont permis de contrôler les taux de perturbateurs endocriniens, même si de nombreux progrès doivent encore être faits dans ce domaine.

Le nouvel État : un secteur de la santé apaisé et un rapport sain au médicament

La réunification de l’État et la Grande Simplification administrative de 2030 sont encore en chantier, mais au moins le secteur de la santé belge n’est plus divisé et semble davantage prêt à faire face aux nouvelles pandémies annoncées. Puisque le réchauffement climatique et la destruction environnementale n’ont pu être contrôlés, nous sommes en effet en état d’alerte permanent.

Le secteur de la santé a été renforcé en personnel : de nombreux aides-soignants, infirmiers et infirmières ont été recrutés. En effet, suite à la chute du gouvernement en 2021, la première ligne a enfin été remise à l’honneur : chaque citoyen est désormais inscrit chez un médecin généraliste ou dans une maison médicale, et les professions de première ligne ont été revalorisées. L’implication des pharmaciens dans le dépistage et l’éducation thérapeutique a modifié les comportements des citoyens : beaucoup moins de surconsommation médicamenteuse, beaucoup moins d’effets secondaires graves dus aux médicaments en vente libre ou d’hospitalisation liées aux médicaments ont été enregistrés. Enfin, l’interdiction d’achat de produits pharmaceutiques sur internet a été déterminante. Les économies considérables engendrées ont été réinvesties dans la prévention, mais aussi dans l’engagement de personnel hospitalier, qui n’est plus à bout de souffle. Des inégalités terribles persistent entre les salaires de certains médecins spécialistes et le reste du personnel de santé, mais le contre-pouvoir des syndicats progressistes grandit.

L’asbl Farmaka a rouvert ses portes en 2025. Elle a élargi ses activités. En plus des « visiteurs indépendants » qui informent les soignants sur les meilleurs comportements en matière de prescription, elle est aussi devenue responsable d’une chaire académique interuniversitaire et a en charge la formation pharmaceutique des étudiants en santé. Dans le module « futurs prescripteurs », on retrouve des cours transdisciplinaires pour les médecins, pharmaciens, sages-femmes et dentistes (depuis la réforme des études de santé, la création de troncs communs en santé a introduit la pluridisciplinarité dès la formation de base). Les délégués provenant des quelques firmes pharmaceutiques persistantes de l’ancien régime sont de moins en moins écoutés par les médecins, et les revues pseudo-scientifiques sponsorisées ont été interdites. Comme la publicité pour les médicaments est également interdite depuis peu, tout cela converge pour diminuer la consommation et la Belgique est au top des bons élèves européens.

La prévention dans toutes les politiques

Dès l’école maternelle, la santé est abordée sous toutes ses formes avec les élèves. Médiation et programmes d’apprentissage de ses émotions, éducation à l’alimentation saine et durable, prévention et réduction des risques en matière de tabac, alcool et drogues, programmes de dépistage des violences familiales et sociales, éducation à la citoyenneté et au sens de la vie en solidarité, santé sexuelle et sensibilisation à la question du genre, hygiène corporelle et sport obligatoire : la santé des citoyens s’améliore considérablement depuis la réforme de l’enseignement de 2030. Les ponts créés entre centres scolaires et maisons des aînés ont également eu un impact important sur la santé des plus âgés (on a notamment observé une très forte baisse du nombre de patients polymédiqués, en lien avec une réduction du stress).

La littératie en santé est un concept connu et largement répandu, qui est maintenant utilisé de manière courante. Le système de santé est donc devenu plus lisible et des milliers d’interprètes et d’accompagnateurs de santé (référents de proximité) ont été formés pour guider les patients tout au long de leurs parcours de soin. Là encore, l’impact sur la consommation de médicaments est flagrant. Les heures de formations des aidants proches sont comprises dans leur statut social, et ils apprennent donc les bases nécessaires pour délivrer les soins au domicile.

L’accent n’a pas encore suffisamment été mis sur la réduction des inégalités sociales qui restent le déterminant majeur de la santé des populations, mais espérons que le plafonnement des revenus individuels permettra une redistribution plus égalitaire dans les années qui viennent. Le grand vote de 2040 à ce sujet doit encore avoir lieu…

Quand je regarde le chemin parcouru depuis 2020, je ne peux m’empêcher de voir la crise du coronavirus comme un élément moteur du changement. Les trois années qui ont suivi ont été difficiles et les révoltes sociales durement réprimées, mais de grandes batailles ont été gagnées grâce à cette prise de conscience brutale de la fragilité du système sur lequel fonctionnait l’ancien régime. La route est longue, mais la construction de la résilience est en marche.

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Cet article est paru dans la revue:

n°91 - juin 2020

Les médicaments : une marchandise pas comme les autres

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique et des pages « actualités » consacrés à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, récits d’expériences...

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