« Le désir de prendre des médicaments est sans doute le fait qui différencie l’homme de l’animal », écrivait William Osler10. L’homme a probablement oublié qu’en grec pharmakon signifiait le remède, mais aussi le poison. Comme drug, en anglais, signifie à la fois médicament et drogue.
Les gens pensent souvent qu’un médicament est un produit chimique qui guérit. Il est pourtant très rare qu’un médicament guérisse : le plus souvent, on le prescrit dans un but symptomatique (combien d’anxiolytiques pour soulager un stress, un chagrin d’amour ou un deuil ?), préventif, ou pour stabiliser une situation. Le principe des traitements préventifs est de traiter un grand nombre pour que quelques-uns en tirent un bénéfice. C’est intéressant pour les producteurs, car les personnes à risque sont beaucoup plus nombreuses que les personnes malades.
Tous ont des effets secondaires
Les médicaments ont contribué aux plus beaux succès de la médecine de ces vingt dernières années (traitement du SIDA, de l’hépatite C, de la polyarthrite rhumatoïde, de la mucoviscidose), mais ils ont aussi des effets plus sombres. Au Royaume-Uni, 6,5 % des hospitalisations sont dues aux effets secondaires des médicaments, dont certains très courants : aspirine, anti-inflammatoires, diurétiques1. Les effets secondaires augmentent avec l’âge, de même que leur consommation : aux États-Unis, en moyenne tous les jours, les patients de 65 ans consomment quatorze médicaments et ceux de 80 ans en consomment dix-huit2 !
Plus de 2 millions d’enfants sont nés avec des anomalies génitales avant que l’on découvre qu’elles étaient dues au diéthylstilboestrol prescrit comme traitement (inefficace) du risque de fausse couche3. Plus de 10 000 autres sont nés avec des malformations sévères des membres avant d’identifier le responsable – la thalidomide – utilisé comme somnifère et anti-nauséeux pendant la grossesse4.
Il y a quelques années, on recommandait aux femmes ménopausées un traitement hormonal pour les protéger de l’ostéoporose et des maladies cardiovasculaires. En traitant 10 000 femmes, on évitait cinq fractures et six cancers du côlon… mais on induisait huit cancers du sein, sept accidents cardiaques, huit accidents vasculaires et huit embolies pulmonaires5.
Le rofecoxib (Vioxx®) mis sur le marché en 1999 était un nouvel anti-inflammatoire plus cher, mais soi-disant moins toxique pour l’estomac. Il a été retiré en 2004. Selon Peter Gøtzsche, cofondateur de la Collaboration Cochrane, il aurait provoqué 120 000 morts dans le monde6, 7. En septembre 2019 s’est ouvert en France le procès pénal du benfluorex (Médiator®), de la firme Servier : 6 743 cas de valvulopathies et 1 273 cas d’hypertension artérielle pulmonaire lui sont imputés (chiffres de 2015) et au moins 1 300 personnes en seraient mortes (chiffre de 2009)8. Dès 1997, la revue Prescrire critiquait le maintien sur le marché de ce médicament du diabète que des médecins prescrivaient hors indication, comme amaigrissant. L’Agence française du médicament a suspendu sa commercialisation en 2009.
Une des principales causes de mortalité
Les médicaments sont la troisième cause de mortalité en Occident, après les maladies cardiaques et les cancers, selon Peter Gøetsche. Ils mangent aussi une partie de plus en plus importante des caisses de la Sécurité sociale. En Belgique, en 2018, leur coût représentait 4,7 milliards d’euros, soit 19 % du budget de l’Inami9. Une partie aurait pu servir pour d’autres dépenses sociales (l’inégalité tue), engager du personnel, constituer des stocks de matériel sanitaire pour la pandémie qui nous frappe. Ce détournement d’argent, indirectement, tue aussi.
- M. Pirmohamed et al., “Adverse drug reactions
as cause of admission to hospital: prospective analysis of 18 820 patients”, BMJ n°329, 2004. - D. Loxterkamp, “We have met the enemy”, BMJ n°349, 2014.
- PJ. Steer, “Giving steroids before elective caesarean section”, BMJ n°331, 2005.
- D. Smithells, “Was the thalidomide tragedy preventable?”, Lancet n°351,1998.
- « Hormonothérapie de la ménopause : des risques cardiovasculaires », Prescrire n°23, 2003.
- « Retrait du Vioxx® », Prescrire n°25, 2005.
- P. Gøtzsche, Deadly Medicines and Organised Crime. How big pharma has corrupted health care, P. Gøtzsche, 2013.
- « Désastre du
Mediator® : beaucoup de temps perdu et de vies gâchées », Prescrire n°39, 2019. - www.inami.fgov.be.
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°91 - juin 2020
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