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Vers une consommation plus responsable ?


Santé conjuguée n°97 - décembre 2021

Les maisons médicales ne sont pas exclusivement des structures où l’on dispense des soins de santé. Elles peuvent également être appréhendées comme des lieux dans lesquels des pratiques soucieuses de l’environnement et de la justice sociale s’observent.

Quelles sont les habitudes de consommation des soignants dans les maisons médicales ? Plutôt globales ou locales ? Équitables, écologiques ou sans label ? Fin octobre 2021, les 127 maisons médicales membres de la Fédération ont été invitées à répondre de manière anonyme à un sondage sur leurs habitudes de consommation et à positionner leur équipe par rapport à la place accordée aux produits locaux, écologiques ou issus du commerce équitable [1]. Treize d’entre elles ont répondu et l’échange s’est poursuivi par téléphone. Il est sans doute hasardeux d’en tirer des conclusions généralisables, mais ce coup de sonde met pour la première fois en lumière une variété de pratiques et rend compte des réflexions qui animent ces collectifs de santé.

Des pratiques variées

Qu’il s’agisse du thé, du café, du chocolat ou des produits d’entretien, les marchandises « standards » (c’est-à-dire celles qui ne sont ni labellisées du commerce équitable ni écolabellisées) semblent remporter la préférence des soignants en maison médicale.

Un peu plus de la moitié des maisons médicales interrogées optent pour du café non labellisé. Ce choix repose parfois sur de fausses représentations quant au prix des produits issus du commerce équitable, comme dans cette maison médicale implantée dans le Brabant wallon. « Suite au sondage, un médecin a proposé d’acheter du café Oxfam. Jusqu’à présent, nous considérions que c’était plus cher, mais après comparaison du prix au kilo, nous nous sommes aperçu que la différence était minime. La prochaine fois que j’irai faire des courses, je prendrai ce café et nous verrons si les autres membres de l’équipe le remarqueront ou pas ! », confie la gestionnaire.

Car le choix du café relève aussi d’une question de goût, comme en témoigne cette animatrice en santé communautaire d’une maison médicale luxembourgeoise : « Je pense que, dans notre équipe, tout le monde s’accorde sur les grands principes du commerce équitable et de l’écologie. Mais lorsqu’il faut se priver de son petit confort personnel, cela se complique. Mettre en œuvre ces principes revient parfois à renoncer au goût du café que l’on apprécie ». Cet aspect est bien connu des acteurs du commerce équitable et constitue parfois un de leurs arguments de vente. Stephan Vincent, administrateur délégué de la coopérative belge Ethiquable, qui distribue des produits certifiés de l’agriculture paysanne biologique et du commerce équitable provenant d’une quarantaine de coopératives de producteurs locaux et du Sud [2], explique : « Dans un pays comme la Belgique où les gens sont très sensibles à l’aspect gustatif et au plaisir de bien manger, une porte d’entrée est de miser sur le fait que nos produits ont été primés pour leur haute qualité gustative et de les inviter à les goûter. Dans l’achat de nourriture, il y a un côté émotionnel. Parfois on est prêt à payer un peu plus pour un produit, pas nécessairement pour faire plaisir aux petits producteurs ou à la planète, mais parce qu’on le trouve vraiment bon ».

Des freins logistiques

Dans les équipes sensibles aux questions du commerce équitable et de l’écologie, les contraintes logistiques compliquent parfois la mise en œuvre des bonnes intentions, comme le rapporte l’accueillante d’une maison médicale namuroise : « Idéalement, nous devrions remplacer les dosettes de lait en plastique que nous utilisons avec notre café par du lait frais, mais l’ennui c’est qu’il tourne assez rapidement. Nous ne parvenons pas à intégrer cette gestion ménagère dans notre quotidien. Il faudrait presque faire un tableau des tâches comme en famille pour que cela puisse s’organiser. Mais on est toujours moins ordonné au travail que chez soi ». Comme d’autres personnes qui ont expérimenté le transfert de pratiques environnementales de leur vie privée à leur vie professionnelle, elle estime « qu’il est plus facile de mettre en place des pratiques environnementales dans la sphère domestique », ce que relèvent également Gaëtan Brisepierre et Anne Desrues dans leur analyse [3].

Dans cette même maison médicale, quand l’équipe a souhaité réduire le volume de ses déchets, elle s’est vite heurtée à d’autres questions pratiques : « Il y a trois ou quatre ans, on a essayé de faire une année “zéro déchet” en mettant en place un compost. Mais ce sont des questions logistiques qui nous ont compliqué la tâche : qui va le vider et quand ? Cela a duré un an, puis nous l’avons abandonné », regrette l’accueillante.

Dans les maisons médicales qui optent à la fois pour des produits standards et pour des produits labellisés, d’autres critères entrent encore en ligne de compte. Leurs choix s’opèrent en fonction du magasin, du temps disponible, de celui ou celle qui fait les courses, etc.

Le poids du collectif

Les initiatives qui reposent sur l’engagement d’un seul soignant peinent à se pérenniser, comme en témoigne la gestionnaire d’une maison médicale du Brabant wallon : « Un collègue apportait de temps en temps du produit vaisselle qu’il fabriquait lui-même, mais c’est une initiative qui n’a pas perduré ». Stephan Vincent pointe également la limite des engagements individuels : « Il est important de faire remonter la conscience du développement durable ou du commerce équitable au niveau du pouvoir décisionnel de l’organisation. Il faut un engagement à ce niveau-là. Si ce sont uniquement quelques employés qui s’engagent, il arrive que l’entreprise ou l’association ne passe plus commande lorsqu’ils changent de fonction ou d’employeur ».

À l’inverse, l’engagement collectif des équipes est parfois très fort et se traduit par la mise en œuvre de projets très aboutis, comme l’illustre l’accueillante d’une jeune maison médicale liégeoise : « L’écologie figure parmi les fondements de notre maison médicale. Avant sa création, nous étions déjà tous impliqués soit dans des groupes d’achats locaux, soit dans des projets de maraîchage. Cette attention, nous l’avons appliquée à notre projet en proposant des fruits locaux et de saison en salle d’attente, en utilisant une carafe d’eau munie d’un filtre à charbon plutôt que des bouteilles. Nous avons aussi opté pour des entreprises qui parcourent peu de kilomètres pour nous livrer du café et du lait. Plus récemment, nous avons également réfléchi à prendre une part dans une coopérative de légumes liégeoise ».

La méthode des petits pas

Dans une maison médicale implantée dans le Brabant wallon qui accordait jusqu’à présent peu d’attention aux produits équitables et écologiques, plusieurs soignants ont réagi aux enjeux soulevés par le sondage. Ils se réuniront prochainement pour susciter la réflexion de l’ensemble de l’équipe.

Aux équipes ambitieuses qui souhaitent adopter de nouvelles habitudes de consommation, Stephan Vincent recommande d’adopter la méthode des petits pas : « Il est conseillé de commencer par quelque chose dont on sait quasiment avec certitude que cela va être un succès et par quelque chose qui ne met pas en péril l’organisation, comme le café, le sucre ou le lait pour changer peu à peu les habitudes de la manière la plus souple et la moins intrusive possible. Tout en y associant la notion de plaisir personnel à l’occasion de moments festifs, joyeux et où les émotions sont positives ».

Plusieurs maisons médicales ont entamé ce changement progressif en adoptant des petits gestes quotidiens, à l’instar de cette maison médicale namuroise : « Nous allions tous chercher un sandwich à midi. Puis nous nous sommes tous un peu conscientisés et maintenant la plupart des collègues amènent leur boîte à tartines. Il y a beaucoup de personnes dans l’équipe qui font leurs courses dans des coopératives locales et c’est devenu naturel et partagé par tous que l’on achète des produits plus éthiques dans notre maison médicale », raconte l’accueillante.

De même, dans une maison médicale luxembourgeoise, « une sensibilisation progressive s’est opérée depuis des années. Cela a commencé par de petites choses. Par exemple, lors des balades que nous organisons tous les mois, nous avions l’habitude d’offrir une bouteille d’eau en plastique à chaque participant. Désormais, on leur prête des gourdes et on les lave après chaque sortie. On veille aussi à ce que les collations soient sans emballage ou au minimum saines et produites localement. Ce n’est pas systématique, mais c’est une attention portée à toutes sortes de petites choses », explique l’animatrice en santé communautaire.

Agir globalement

L’engagement des maisons médicales ne s’arrête pas là. Plusieurs d’entre elles font part de leur volonté d’agir à une échelle plus globale.

À Bruxelles, des soignants ont pris appui sur le réseau de leur maison médicale pour élargir leur champ d’action et y associer d’autres personnes sensibles aux questions environnementales. Un médecin rapporte : « À l’initiative de travailleurs de la maison médicale et de personnes extérieures s’est créé un groupe qui s’appelle les Green Tigers dont l’objectif était de développer un site internet et de favoriser la diffusion d’informations sur les actions à mener pour lutter contre le changement climatique. Le groupe a également pu utiliser les locaux de la maison médicale pour organiser des réunions, des projections, etc. ». Aujourd’hui, suite au départ de plusieurs travailleurs, le site n’est plus mis à jour, mais il reste accessible et regroupe de nombreuses ressources vidéo destinées à éveiller les consciences [4].

Dans une équipe luxembourgeoise, les récentes inondations ont contribué à la prise de conscience de l’urgence climatique. « Nous avons décidé d’étendre notre réflexion au système de santé, confie l’animatrice en santé communautaire. Et nous pourrions aussi entamer une réflexion sur les enjeux écologiques liés au matériel médical, en ce qui concerne la gestion des déchets par exemple. »

Dans une maison médicale namuroise, le point de départ de la réflexion n’est autre que la crise sanitaire : « Après la survenue de l’épidémie de Covid, nous avons pris conscience que nous ne pouvions pas rester indifférents à ce qu’il se passe et que nous devions absolument faire quelque chose pour le climat, en changeant notre philosophie. Nous souhaitons ajouter une dimension d’engagement pour le climat et la justice sociale à notre projet et l’ancrer dans une prise de conscience de l’inadéquation du système capitaliste en matière de santé individuelle, sociale et planétaire. Nous sommes en train d’y travailler, mais ce n’est pas évident. Cela passera par des pratiques telles que la prescription de moins de médicaments, une meilleure information des patients sur l’importance de consommer des produits frais plutôt qu’ultra-transformés, etc. Nous dédierons cinq journées de travail pour tenter d’aboutir à un projet porté par l’ensemble de l’équipe », décrit l’accueillante.

Un terrain fertile

A priori, les maisons médicales constituent un terrain propice au développement de nouvelles habitudes de consommation. Leur taille, leur mode d’organisation fondé sur l’absence de hiérarchie et l’autogestion, leur adhésion à la charte des maisons médicales et aux valeurs qu’elle promeut sont autant de facteurs qui favorisent l’adoption de pratiques plus respectueuses de l’environnement et plus justes socialement. En effet, dans les petites structures, les travailleurs ont tendance à mieux se connaitre et à être « plus autonomes dans la gestion logistique de leur environnement de travail », notent Gaëtan Brisepierre et Anne Desrues [5]. Le caractère non hiérarchisé et autogéré des maisons médicales contribue aussi à donner une plus grande place aux initiatives des travailleurs qui sont invités à s’impliquer activement dans la politique de leur organisation.

Si les soignants en maison médicale semblent encore majoritairement privilégier les produits standards aux produits écolabellisés et issus du commerce équitable, les enjeux de justice sociale et plus encore les enjeux écologiques animent les équipes que nous avons pu interroger. De la mise en œuvre de quelques petits gestes quotidiens à l’adoption d’une approche plus globale, l’engagement prend des formes très différentes qui gagneraient à s’inspirer les unes des autres et, qui sait, inciter le mouvement des maisons médicales à ajouter l’écologie au rang de ses valeurs fondamentales.

 

[1Sondage réalisé du 25 octobre au 5 novembre 2021

[3G. Brisepierre, A. Desrues, Le transfert de pratiques environnementales domicile/travail, 2018, www.librairie.ademe.fr.

[5Op cit.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°97 - décembre 2021

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