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Solayman Laqdim : «  La souffrance psychique est une thématique transversale au-delà des seules politiques de santé, et beaucoup d’indicateurs sont au rouge. »


Santé conjuguée n°116 - septembre 2026

Depuis février 2023, Solayman Laqdim a endossé le rôle de Délégué général aux droits de l’enfant, pour la Fédération Wallonie Bruxelles. Aujourd’hui, il se définit plus simplement comme « défenseur » des droits des enfants. Ce rôle de protecteur et d’amplificateur de la voix des enfants l’amène à poser un regard panoramique sur notre société, sur la manière dont elle considère les mineurs d’âge et répond à leurs besoins. Dans un entretien courant juillet 2026, il explique sa fonction, évoque des priorités, notamment en termes de santé mentale et s’exprime sur quelques sujets de l’actualité politique.

La fonction de « délégué général aux droits de l’enfant » vient de passer le cap de ses 35 ans d’existence. Vous assurez ce rôle depuis un peu plus de trois ans. Quel regard posez-vous sur la fonction et ses évolutions ?

Rappelons d’abord que Délégué général aux droits de l’enfant est une institution indépendante des autorités politiques, administratives, mais aussi par rapport à l’associatif. Et il faut garder cette posture. Notre boussole, notre balise est la Convention internationale relative aux droits de l’enfant. Notre objectif est de faire en sorte que les droits des enfants soient respectés le plus possible en Belgique francophone. J’ai d’ailleurs une homologue flamande avec qui je collabore énormément, notamment sur les enjeux fédéraux et bruxellois.
Pour ma part, je m’inscris dans la continuité de mes deux prédécesseurs. D’abord Claude Lelièvre, le bâtisseur, celui qui a dû mettre en place cette fonction, en 1991. L’étape est toujours très difficile, parce qu’au début, les balises manquent.
Nous pouvons être fiers en Belgique francophone : nous avons toujours été assez pionniers au niveau des droits de l’enfant. Mon institution a été la deuxième au Monde à voir le jour, après la Norvège. Aujourd’hui, ce type de fonction existe dans quasiment tous les pays du Conseil de l’Europe. À l’époque, c’était très novateur.
Claude Lelièvre a gagné une forme de « succès d’estime » de l’institution. Il venait du secteur de la protection de la jeunesse et a beaucoup travaillé avec ce secteur-là. Et il a aussi dû gérer ce moment difficile et intense au niveau de l’opinion publique et des médias : l’affaire Dutroux. À sa suite, Bernard Devos a pris le relais. Il a élargi le spectre de l’intervention au-delà de l’aide et de la protection de la jeunesse. Il a voulu faire exister la question de la participation des jeunes, notamment. Avec un premier rapport sur la pauvreté et la manière dont elle affecte les droits de l’enfant1. Voilà en très bref, ce que je retiens de ces mandats.

De quelle manière prenez-vous le relais de ces deux figures marquantes ?

Je m’inscris dans cet héritage-là, tout en étant moi. Il ne faut jamais vouloir être la réplique de ceux qui nous ont précédés, parce qu’on sera une mauvaise copie de toute façon. Pour continuer à faire exister les droits de l’enfant, moderniser l’institution était très important pour moi. Accompagner le temps en quelque sorte. Nous n’étions, par exemple, nulle part au niveau numérique. Or, il faut mobiliser ces outils tout en restant en résonance avec les gens, en interaction, en parlant avec son cœur.
Je reste très humble dans ma prise de fonction. J’ai travaillé vingt ans dans le secteur de l’aide et de la protection de la jeunesse avec des publics très abîmés, très fragilisés, très vulnérables ; ce que, malheureusement, l’exclusion fait de pire. Mais je ne pars pas du principe que je connais les situations, parce que les choses changent à une vitesse folle et que les plus grandes expertes ce sont les personnes qui vivent ces situations. Je passe l’essentiel de mon temps sur le terrain, aux quatre coins de Bruxelles et de la Wallonie. D’autant qu’une des critiques formulées par rapport à l’institution était son côté un peu trop bruxello-centré.
Cela fait trois ans et demi que je suis défenseur des droits de l’enfant. Ce qui veut dire pour moi : aller à la rencontre des publics, les écouter très attentivement, confronter cela à la documentation disponible, le traduire en recommandations qui tiennent compte du contexte dans lequel les autorités administratives et politiques œuvrent. Avec l’équipe, nous essayons d’éviter les slogans, les incantations, les demandes disproportionnées. Nous essayons d’être dans le vrai. Et faire ces visites de terrain est très important pour permettre de valider ou d’infirmer certaines hypothèses. Il faut d’abord être à l’écoute et puis faire des recommandations percutantes, mais aussi opérationnelles.
Quand le contexte n’est pas bon, et quand parfois vous n’avez pas des personnes qui sont réceptives, c’est très compliqué. Il faut faire preuve de stratégie. Plusieurs personnes dans mon équipe travaillent sur de la stratégie. La présence médiatique permet aussi d’être plus impactant. Les visites de terrain, elles, permettent un travail de validation.
Entre les ambitions qu’on se donne dans les textes légaux et les moyens qui sont octroyés, il y a un gros gap. Défenseur des droits de tous les enfants, sans aucune distinction, j’ai une attention particulière pour les plus vulnérables. En Belgique francophone, malheureusement, les enfants et les familles qui en ont le plus besoin, ont le moins accès à la santé, aux activités, aux loisirs, aux sports, à l’offre scolaire, etc.

Vous venez de transformer votre titre de « délégué général » en « défenseur des droits de l’enfant ». Pourquoi ce choix ?

Ce changement d’appellation s’inscrit dans la logique historique. Claude Lelievre avait déjà voulu changer le nom en « défenseur des droits de l’enfant », lorsqu’il y a eu la réforme en 20022. Parce que l’appellation « délégué général » ne dit pas vraiment ce qu’on fait.
Si l’appellation « délégué général » reste juridiquement fondée – aujourd’hui, le décret ne parle pas de « défenseur des droits de l’enfant » -, nous voulions mieux dire aux enfants ce que nous faisions, c’est-à-dire : « défendre vos droits ». Alors finalement, pourquoi ne pas s’appeler défenseur des droits de l’enfant, qui est l’appellation qui existe en France ? Rien n’empêchera la prochaine – car j’espère que ce sera une femme qui me succédera – de prendre le nom de défenseure ou de défenseuse des droits de l’enfant. Cela lui appartiendra.
Le mandat est limité à six ans, renouvelable une fois. Pour ma part, j’ai dit à l’équipe : je suis un intérimaire, je mise sur six ans, tant mieux si on me refait confiance pour six autres années. Mais ce n’est pas un but en soi.

Vous avez intitulé votre dernier rapport annuel « Des maux aux mots »3 et vous y mettez l’accent sur la santé mentale des jeunes. Pourquoi vous préoccupe-t-elle particulièrement ? Comment pensez-vous qu’il faille agir ?

Je préfère parler de souffrance psychique que de santé mentale ; parce qu’à mon sens, on perçoit alors mieux l’étendue des politiques au-delà de la santé qu’on devrait mettre en œuvre. En effet, il y a d’abord un lien très fort avec la pauvreté. Et la première chose à faire en la matière, c’est le préventif, c’est-à-dire mener des politiques sociales ambitieuses qui soutiennent. Par exemple, on sait qu’il y a un lien très fort entre l’accès à un logement décent et le basculement dans la pauvreté ; que les publics à risque sont les ménages monoparentaux, les jeunes qui sortent d’institutions et doivent prendre leur autonomie, etc. Il faut un effort de solidarité à l’égard de ces publics. Il y a aussi un lien très fort entre souffrances psychiques et migration ; un lien très fort entre la question LGBTQIA+ et la santé mentale, à cause de l’isolement social et des discriminations qui laissent des traces.
La question du genre doit aussi nous interpeller. À cet égard, je viens de visiter une institution de pédopsychiatrie où il n’y avait que des jeunes filles ; et toutes avaient subi des violences sexuelles. Je pensais que c’était une spécificité du projet pédagogique de l’institution ; en fait, pas du tout ! En abordant la problématique des souffrances psychiques, on peut faire plein de liens, y compris avec les enfants en situation de handicap. La souffrance psychique est une thématique transversale, et beaucoup d’indicateurs sont au rouge.
Un enfant sur sept est en très grande souffrance psychique, chez nous. Et parmi eux, 10% vont tenter de se suicider. Une étude de la mutualité Solidaris44qui a suivi des jeunes hospitalisés après une tentative de suicide, montre que la plupart n’avaient bénéficié d’aucune aide avant leur tentative – et plus terrible encore, que 40 % d’entre eux n’ont eu aucune aide à la sortie de l’hôpital. Si on regarde l’anxiété, la dépression, le stress, la consommation des antidépresseurs chez les 12-18 ans… les indicateurs sont alarmants. La situation est catastrophique, je parle d’épidémie de santé mentale chez les jeunes, mais les adultes ne vont pas mieux. On oublie souvent les enfants dont les parents sont en souffrance psychique, ce qui a également des conséquences sur leur bien-être.

Quand on est confronté à ce type de souffrance, demander de l’aide, trouver la bonne porte, n’est pas non plus chose facile.

D’autant que l’offre est saturée au niveau des services de santé mentale et qu’il y a des problèmes d’accessibilité financière ou géographique. La distribution n’est pas la même selon les territoires. Il y a eu un effort avec le renforcement des soins psychologiques de première ligne, mais la question de la programmation reste un vrai enjeu, c’est-à-dire faire correspondre l’offre et la demande sur chaque territoire. Aujourd’hui, des psychologues sont présents sur certains territoires, mais pas forcément là où le besoin est le plus grand, et sont difficilement mobiles. Et puis il y a la demande elle-même, en effet. Il faut aller à la rencontre de ces publics en souffrance.
Une fois qu’on a agi sur tous les déterminants sociaux pour éviter le basculement, il faut renforcer ce qui existe : faire en sorte de réduire les délais d’attente dans les services de santé mentale, renforcer les réponses ambulatoires et de crise. Pas besoin de réinventer la roue ! Mais, en Belgique, nous sommes les champions d’une certaine absurdité institutionnelle : le dialogue interdépartemental entre administrations est très compliqué. Parfois des solutions existent, mais ne sont pas opérationnalisables, parce que le système se court-circuite lui-même : découpage des compétences, priorités concurrentes, mise en concurrence des budgets.
On assiste aussi, en particulier pour les cas les plus lourds, à un renvoi entre départements – une sorte de ping-pong où personne ne prend vraiment en charge le jeune, ou alors la réponse donnée n’est qualitativement pas bonne.
Par exemple, aujourd’hui, beaucoup de jeunes en souffrance psychique, voire psychiatrique finissent en IPPJ (institution publique de protection de la jeunesse). Ça fait un bon moment qu’on parle de ces jeunes à la croisée des secteurs. Et ces situations ne font qu’augmenter. On voit les limites de notre organisation du paysage institutionnel.

Est-ce que ça veut dire que vous êtes pour un système qui centralise davantage ?

Oui et non. Ca dépend comment c’est fait. Souvent, quand on fusionne, c’est pour faire des économies ; si c’est seulement cela qu’on vise, ça ne vaut pas la peine. Mais avoir un pilotage de politique publique plus cohérent, là, je signe directement. Je regarde beaucoup ce qui se passe au nord du pays : tout n’y est pas bon, il y a des choses très interpellantes, mais aussi des domaines où ils arrivent à rationaliser sans s’opposer sur des questions de compétences, parce qu’ils ont déjà fait ce travail de transversalité.

Vous avez évoqué la problématique de la pauvreté, de la vulnérabilité socio-économique dans laquelle vivent nombre de jeunes et leurs familles. La pauvreté infantile fait de plus en plus l’objet d’une attention particulière. Quel regard posez-vous sur cette approche ?

Je suis très clair là-dessus : il n’y a pas d’enfants pauvres, il y a des enfants dans des familles pauvres. Si on veut agir sur la précarité infantile, il faut absolument prendre en compte toute la dynamique familiale.
Alors, il existe des mesures qui permettent de lutter contre ce que l’on appelle la précarité infantile, par exemple la gratuité des cantines scolaires : des mesures ciblées sur les enfants, mais qui impactent directement les familles. À cet égard, on assiste à des marches arrière terribles sur les repas scolaires. C’est d’autant plus paradoxal qu’au niveau européen, on a pris des engagements dans le cadre de la Garantie enfance, à l’horizon 2030, notamment de rendre les milieux d’accueil plus accessibles, d’aller vers la gratuité des cantines scolaires. La Belgique signe ça, parle d’une voix à l’extérieur, et en interne, on fait l’inverse ! C’est très interpellant.
Certaines personnes – et croyez-moi, c’est parfois encore ancré, même dans le secteur social – partent du principe qu’il y a des pauvres, qu’il y en a toujours eu, qu’il faudra gérer, mais qu’on ne va rien changer fondamentalement. Certains raisonnent ainsi : la pauvreté comme identité en soi, avec laquelle il faut faire. Moi, je pars du principe que ce n’est pas le cas, que c’est une identité par défaut, que nous sommes des êtres dynamiques, qu’il faut agir sur l’institutionnel, le réglementaire, mais aussi sur l’environnement social pour changer la donne, et qu’on peut aller vers plus de justice sociale, plus de solidarité, moins de charité. Même si j’ai du respect pour ceux qui pratiquent la charité, et même si la charité fait aussi de belles choses.

La fin de l’année scolaire dernière a été marquée par des mobilisations du monde de l’enseignement, des mouvements de grève dans les écoles. Que pensez-vous de ces actions ? Comment voyez-vous l’avenir ?

Par rapport aux actions, je suis sorti publiquement, notamment sur les violences policières subies par les jeunes. Mais sur la question du statut des enseignants, honnêtement, je ne suis pas légitime pour en parler : il y a des organisations syndicales pour les défendre, et je ne veux pas me substituer à elles. Ce que je peux dire, c’est que notre enseignement est caractérisé par des inégalités scolaires parmi les plus élevées de tous les pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) et un taux de redoublement parmi les plus élevés. Aujourd’hui, en cinquième secondaire, en Fédération Wallonie Bruxelles, plus de 50 % des jeunes de l’enseignement général ont déjà doublé au moins une fois. Dans le professionnel, 30 % du public a déjà doublé trois fois. Le redoublement est devenu statistiquement « normal ».
Le coût du redoublement pour la collectivité, c’est entre 400 et 600 millions d’euros par an, alors qu’il a très peu d’impact sur la réussite scolaire ultérieure, qu’il crée de la surpopulation et affecte l’estime de soi. Et on nous dit qu’il n’y a pas d’argent. Pourtant, si on divisait par deux ce taux de redoublement, pour arriver autour de 25 %, ce qui est à peu près le niveau de la France, avec les 300 millions d’économies réalisées, on pourrait payer la cantine scolaire, les fournitures scolaires, plafonner les voyages scolaires…
Je regarde notre système de l’extérieur, et je me dis qu’il ne fonctionne pas bien. Pourtant, on investit beaucoup par élève. Donc oui, il faut réformer l’école. Plusieurs chantiers – le Pacte pour un enseignement d’excellence, entre autres – ont identifié toutes les difficultés. Et là, on fait marche arrière, souvent pour des raisons budgétaires. Je le déplore.

L’implication des jeunes dans ce chantier scolaire a de l’importance à vos yeux.

On est dans une société vieillissante qui accepte de moins en moins que les jeunes aient voix au chapitre. Depuis presque la nuit des temps, on considère que leur parole n’est pas légitime. Je suis d’ailleurs toujours très surpris de voir le peu de participation des jeunes au niveau de l’école. Prenez par exemple les plans de pilotage des écoles, avec les « contrats d’objectifs » visant à agir sur des problématiques spécifiques à l’école, combien d’écoles prennent en considération la parole des jeunes, alors que ce sont les principaux concernés ? Il y a un vrai combat pour faire exister la parole des jeunes ; pas de manière décorative ou symbolique, mais agissante, c’est-à-dire qui se traduit en actions concrètes. Et ça, c’est beaucoup plus compliqué.

En matière de soins de santé, un plan interfédéral des soins intégrés5 a identifié une série de groupes cibles, dont les femmes enceintes et leurs enfants lors des mille premiers jours, cette étape jugée cruciale jusqu’à deux ans. Qu’en pensez-vous ?

Je n’utilise pas l’expression des « mille premiers jours », parce que ça ouvre un autre débat éthique : c’est quand, le premier jour ? À la conception ou à la naissance ? Mais en tout cas, disons grosso modo que les trois premières années de vie d’un enfant, y compris quand la femme est enceinte, sont essentielles pour le développement cognitif des enfants. Aujourd’hui, on a suffisamment de recul pour le savoir. C’est donc une bonne chose de mettre le paquet là-dessus.
C’est pour ça que je plaide, par exemple, pour un milieu d’accueil accessible à toutes et tous. En Belgique francophone, les milieux d’accueil se sont développés davantage sur les territoires des communes où, dans les familles, les deux parents travaillent, donc souvent les communes les plus favorisées socio-économiquement. Le milieu d’accueil est venu se substituer au fait que les parents travaillaient, un peu comme une garderie.
Mais un milieu d’accueil est beaucoup plus que ça. On sait aujourd’hui qu’il impacte l’acquisition de vocabulaire, la réussite scolaire ultérieure, l’intégration sociale, le développement cognitif… Et pourtant, on réaffirme parfois qu’il faut donner la priorité aux parents qui travaillent. Non ! Il faut vraiment développer les milieux d’accueil partout et développer des politiques de périnatalité à l’attention des publics vulnérables. Il existe des initiatives aujourd’hui, mais avec des moyens dérisoires, souvent locales, reposant sur la bonne volonté de personnes très engagées. Et quand ces personnes partent, le dispositif disparaît, faute de stratégie de pérennisation.

Avec des politiques ciblées, n’y a-t-il pas un risque de stigmatisation ou de culpabilisation de certains parents, comme si on pointait leurs incapacités ?

Il faut faire attention à ça. Mais l’offre doit être disponible et accessible, et ça reste le droit des gens de ne pas y avoir recours. Ce n’est pas une obligation, mais il faut pouvoir leur offrir le service en cas de besoin. Je parlais tout à l’heure des cantines scolaires : certains disent qu’il faut cibler les écoles ou les enfants les plus défavorisés, mais il y a tout le poids de la honte à mettre les gens en position de devoir demander, alors qu’on peut l’éviter. Pour moi, il faut que ce soit universel pour éviter la stigmatisation, et tout ce que ça implique. Lorsqu’on met en place un système ciblé, beaucoup de gens ne sollicitent pas l’aide : se privent, reportent des soins de santé, renoncent à un week-end de vacances, plutôt que de se mettre dans la position de devoir demander.

Toujours dans l’actualité politique, la Ministre de l’Aide à la jeunesse ambitionne de réformer la prévention. Comment voyez-vous cette perspective ?

Sur la question de la prévention, pour l’instant, on a une note d’orientation de la Ministre Lescrenier qui indique une direction. Il y a des choses intéressantes dedans, tout n’est pas à jeter. Par exemple, le passage du service public qui organise la prévention au niveau du secrétariat général de la Fédération Wallonie Bruxelles, alors qu’il se trouve au niveau de l’aide à la jeunesse aujourd’hui. Cela a du sens : la prévention ne relève pas que de l’aide à la jeunesse, c’est intersectoriel ; aucun secteur n’a les réponses tout seul. Passer à un échelon plus transversal me semble une bonne chose.
Mais on parle aussi de refusionner deux instances : le Conseil de concertation intersectorielle et le Conseil de prévention, pour revenir à l’ancien système, celui qui préexistait avant la réforme de 2018. Or on connaît les limites de ce système, et en refaisant ça, la prévention risque de ne plus être une priorité ; et l’accent risque d’être remis sur la prise en charge, l’aide spécialisée, le côté curatif et protectionnel de l’Aide à la jeunesse. Le point fort des conseils de prévention, c’est justement qu’ils ouvraient vers d’autres secteurs — je pense aux CPMS (centre psycho-médico-sociaux), à l’ONE (Office de la naissance et de l’enfance), aux facilitateurs de l’enseignement, aux maisons de jeunes, etc. — et pouvaient inviter toute personne jugée intéressante pour le débat. Il y a un risque de perdre cette dimension intersectorielle.
Mais il n’y a pour l’instant qu’une note d’orientation. J’espère surtout qu’il n’y aura pas une diminution des moyens octroyés à la prévention, déjà réduits par rapport au budget global de l’Aide à la jeunesse. L’Aide à la jeunesse ne doit pas tout faire, mais elle doit prendre sa part. On attend de voir comment ça va se décliner.

Pour finir notre entretien, une question en forme de miroir que vous nous tendriez : quel regard portez-vous sur les maisons médicales et leurs actions ?

Les maisons médicales permettent la proximité. Beaucoup de dispositifs aujourd’hui s’éloignent de leurs publics – et j’irais même plus loin, s’éloignent de leur finalité, ce qui est plus interpellant. Je trouve que les maisons médicales jouent un rôle intéressant à plusieurs titres : un côté pluridisciplinaire, une accessibilité géographique et financière, un cadre et une déontologie qui permettent de mettre en sécurité et d’établir un lien de confiance pour des publics qui souvent n’activent pas leurs droits, parce que l’aide qu’ils sollicitent est perçue comme intrusive ou pénalisante.
L’idéal, c’est que les maisons médicales continuent à essaimer et à couvrir tous les territoires possibles. C’est la même chose dans d’autres secteurs : avoir une justice de proximité, une police de proximité, a beaucoup de sens. Mais ce n’est pas dans l’air du temps, malheureusement. On assiste à un mouvement de balancier dans l’autre sens. L’avantage d’un balancier, c’est qu’à un moment, il revient. Mais entre-temps, il fait des dégâts, et réparer les dégâts, ce n’est pas simple.

  1. Rapport thématique portant sur les incidences et les conséquences de la pauvreté sur les enfants, les jeunes et leurs familles, publié en novembre 2009. À retrouver sur https://rwlp.rtaweb.be/images/PUBLICATIONS/DGDE-rapport_pauvrete_12_.pdf
  2. Décret du 20 juin 2002, texte fondateur qui a profondément réformé et refondé l’institution du Délégué général aux droits de l’enfant (DGDE) en Communauté française de Belgique, en vue de renforcer son indépendance et son impartialité. Disponible sur https://gallilex.cfwb.be/textes-normatifs/26824
  3. « Des maux aux mots », rapport annuel 2024-2025 du Délégué général aux droits de l’enfant, disponible en ligne, aussi en version facile à lire et à comprendre (FALC) : https://www.defenseurdesenfants.be/rapports-annuels
  4. Étude disponible sur https://www.institut-solidaris.be/wp-content/uploads/2025/11/Synthese-Etude-sante-mentale-2025.pdf
  5. Pour en savoir plus sur ce plan, voir le site de l’Inami : https://www.inami.fgov.be/fr/professionnels/info-pour-tous/plan-interfederal-soins-integres

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°116 - septembre 2026

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