Comment rendre leurs places aux personnes concernées par les politiques sociales ainsi qu’à celles et ceux qui les accompagnent dans une société où les décisions politiques tendent à détruire les liens sociaux ? Quels pouvoirs d’agir pour quelle société ?
Les apports de la psychothérapie institutionnelle ainsi que des travaux sur les savoirs expérientiels et la pair-aidance ont largement influencé les modèles de travail socio-pédagogiques les plus efficaces. Les travailleuses et travailleurs sociaux, les soignantes et les soignants savent que le cloisonnement hiérarchique et les décisions managériales top down, les injonctions au projet et à l’insertion professionnelle sont contreproductives pour la qualité d’accompagnement des personnes. Ils amènent à porter un regard très critique sur le contexte politique actuel.
Une veillance aux petites choses
Un jeune travailleur social nous explique comment il en est arrivé à créer et porter dans son travail un T-shirt avec l’inscription : « Nous avons besoin de nous rassembler » et comment cette affirmation facilite pour lui le contact avec les politiques. Avec sa petite équipe chargée de la cohésion sociale aux abords de logements sociaux dans la périphérie bruxelloise, il est à l’écoute de la parole des habitants adultes et jeunes. Après le meurtre d’un jeune dans le quartier, la Commune a pris des dispositions sécuritaires non concertées et les jeunes se sont trouvés interdits de rassemblement. L’un d’entre eux explique que c’est pour lui et ses amis la double peine: « les événements violents se succèdent, dit-il. Les jeunes ont besoin de se rassembler pour se soutenir les uns les autres ». L’éducateur prend le jeune au mot et propose de créer des T-shirts avec cette phrase « on a besoin de se rassembler ». Cette réaction devant une parole inentendue ouvre soudain une brèche dans le refus des jeunes de « leur parler encore » ; ceux-ci donnent pour mission au travailleur social de porter leur désarroi vers les responsables locaux ; les projets collectifs reprennent.
Il s’agit d’abord de créer une ambiance, un substrat, un terreau d’où les liens naitront, une veillance aux petites choses. Alors qu’aujourd’hui, les associations d’accueil à bas seuil sont mises à mal, renvoyant à la rue leurs usagères, leurs usagers ; que des jeunes des quartiers périphériques sont assignés à l’isolement, etc., il faut soigner ce que le psychiatre Jean Oury appelait les entours : la gentillesse, la connivence, la complicité positive, le ne pas « avoir l’air de », mais « être là comme un chat qui dort ».
Ces petites choses, à prendre en compte à partir de différents prétextes, pâtissent d’une méconnaissance technocratique. Elles sont pourtant importantes pour faire exister le désir qui appartient à chacun, pour débusquer ce qui est irréductible aux autres, pour entendre ce qui ne va pas de soi.
« Être avec »
Ce qui est efficace au sein des collectifs est le plus souvent invisible et la rencontre facilite le changement. Car tout le monde a un potentiel soignant dans un collectif, dans une institution, de la femme de ménage à la direction. Dans l’approche initiée par le psychiatre François Tosquelles (1912-1994)///1, pour sortir les soignés de l’isolement, on crée un club, un atelier qui responsabilise chacun. L’administration, avec sa logique de contrôle, d’identification, d’atomisation des personnes, est tenue à distance. « Le chemin se fait en marchant ». Il n’y a pas de programme thérapeutique, c’est l’accompagnement qui soigne, « être avec ». La liberté de circulation est naturelle. On crée un espace d’accueil qui est aussi un espace d’échange. On constate par exemple, que les procédures trop complexes pour obtenir un crayon et du papier cassent les envies soudaines de dessiner.
Une approche capacitaire
Dans la mise en place de la psychothérapie institutionnelle, il ne s’agit ni d’imposer la participation par le haut, ni de postuler une fausse égalité sociale, mais une égalité de savoirs. Une autre inspiration plus récente va dans ce même sens. Portée par Catherine Tourette Turgis, enseignante et chercheuse, elle défend une approche capacitaire des soins. Son engagement est né entre la lutte contre l’épidémie de Sida et celle pour les droits des femmes. En 2009, elle crée une université des patients pour faire reconnaître leurs savoirs acquis. Comme beaucoup d’autres sur le terrain de l’action communautaire, elle constate dans ses groupes de parole que la souffrance des malades résulte des conditions de gestion de la maladie, que les malades ne sont pas le problème, mais font partie de la solution et sont opérateurs de la division du travail médical. À ses yeux, il n’y a pas d’un côté les vulnérables, et d’un autre les solides en santé.
Plus récemment encore, des travaux////2 ont ajouté à la reconnaissance et à l’identification des savoirs expérientiels des proches également. Réunir des groupes de savoirs mixtes est notamment de nature à conscientiser la valeur des connaissances des soignés et « anciens » soignés, qu’elles soient ou non formalisées, ainsi que leurs apports pour l’accompagnement des nouveaux malades.
À la lumière de ces expériences, nous comprenons que les visions et décisions managériales actuelles basées sur l’idée d’économiser l’argent public à court terme en responsabilisant les individus ne font qu’aggraver les problèmes et approfondir les fractures sociales.
Des savoirs situés au « pouvoir avec »
Les systèmes soignants évoqués ci-dessus sont applicables à différents contextes sociaux ; ceux des quartiers difficiles, de l’insertion des adultes, des jeunes vulnérabilisés et des enfants exclus par un système scolaire qui amplifie les inégalités sociales. Ces modèles reposent sur la reconnaissance de savoirs situés et la mobilisation d’un « pouvoir avec ».
Comme le montre le processus qui a amené Catherine Tourette Turgis à s’intéresser différemment aux patients/patientes et à leurs proches, les luttes féministes ont mis à l’honneur les savoirs expérientiels. En 1988, Donna Haraway, reprise notamment par la philosophe belge Isabelle Stengers, définit le concept de savoir situé face au savoir scientifique. Elle récuse la neutralité d’un regard qui resterait désincarné. Pour elle, tout savoir passe par un corps ; l’activité scientifique ne peut être considérée en dehors de son insertion sociale.
Les travaux de Donna Haraway inspire également Amy Allen, théoricienne des pouvoirs, pour distinguer trois types de pouvoir.
Le « pouvoir sur » (domination) s’incarne, par exemple, dans l’expérience de la domination du pouvoir médical sur les patientes et les patients, mais aussi des intervenantes et intervenants sociaux sur les personnes vulnérables et du politique sur les citoyens, citoyennes. Il préside un système excluant qui individualise les responsabilités. Il ampute l’accompagnement de son ancrage dans le contexte de l’accompagné, il prive de l’efficacité du collectif et du lien social lorsqu’il s’agit de prendre en compte des problèmes humains.
Le « pouvoir de » (capacité de), la capacitation, renvoie aux expériences d’accompagnement de la pair-aidance et aux recherches de reconnaissance des « savoirs situés » provenant des demandeurs d’aide et des proches aidants dans différents contextes.
Le « pouvoir avec » (solidarité), s’appuie sur le lien social et la solidarité. Il s’inscrit dans l’apport des collectifs à l’intérieur des institutions et de la société, pour insuffler des changements structurels et notamment faciliter et étendre les capacitations citoyennes. Ainsi, l’investissement dans le collectif prôné par la psychothérapie institutionnelle, à l’écoute de l’invisible, facilite la restauration du rapport à l’action des personnes vulnérabilisées et la mobilisation de leurs savoirs d’expérience.
Les collectifs facilitent aussi au niveau politique la conscientisation des problématiques locales, l’élaboration d’alliances et de réseaux de coopération, par le croisement de savoirs, l’écriture de diagnostics sociaux locaux et de plaidoyers.
- François Tosquelles est considéré comme un des inventeurs de la psychothérapie institutionnelle.
- Notamment au sein de la formation Pair-aidance : santé mentale et précarité organisée à l’UMONS d’avril 2015 et juin 2016. Lire : Pairs aidants, premiers pas …, par F. Dujardin, F. Van Leuven, L. Sandron, Y. Verbist, juin 2018, legrainasbl.org
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°116 - septembre 2026
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