Des enjeux de société sous-jacents
Fédération des maisons médicales et des collectifs de santé francophones
Santé conjuguée n°116 - septembre 2026
Pour mieux comprendre le sens des mesures prises par les gouvernements aujourd’hui aux affaires, il importe de les replacer dans un tableau d’ensemble. Retenons quelques lignes directrices qui semblent guider les politiques, avant de dresser une forme d'état des lieux concrets dans les pages qui suivent.
Qui est-ce ?
Qui sont les gouvernements à l’œuvre en Belgique, à l’issue des élections de juin 2024 ? Le Gouvernement fédéral dit « Arizona » est à la tête de notre État fédéral depuis le 3 février 2025 (NV-A, MR, Vooruit, Les Engagés, CD&V). En Région wallonne et en Fédération Wallonie Bruxelles, les nouveaux gouvernements étaient en place depuis un peu plus de six mois au moment de l’annonce de la composition de l’exécutif fédéral. Rassemblant le MR et Les Engagés, les coalitions francophones se situent à droite de l’échiquier politique et sont totémisées « Azur », du fait du mélange des bleus. Dans un timing relativement identique à la Wallonie et la FWB, le Gouvernement de la Communauté germanophone avait lui aussi été constitué autour d’une coalition tripartite réunissant les sociaux-chrétiens et les libéraux. Tandis que la Communauté flamande formait sa tripartite avec les protagonistes flamands du Fédéral : N-VA, Vooruit et CD&V. Les partenaires des gouvernements au Nord et au Sud finiront par former le niveau fédéral. Reste la Région bruxelloise. Après plus de 600 jours de crise politique et de maintien du précédent gouvernement en affaires courantes, elle s’est enfin dotée le 14 février 2026 d’un nouveau gouvernement regroupant sept partis : le MR, les Engagés, le PS, Groen, Vooruit, Anders (l’ex-OpenVLD) – et le CD&V, soit une coalition qualifiée d’Arc-en-ciel atypique 1. La prochaine échéance électorale pour l’ensemble de ces niveaux de pouvoir est fixée à 2029. Sauf revers, bien entendu.
Le capitalisme comme grille de lecture
Constatons en premier lieu que ces politiques approfondissent, amplifient ou systématisent une logique qui s’est progressivement installée bien avant elles : le capitalisme néo-libéral. D’aucuns le considèrent comme une appellation fourre-tout, juste utile à canaliser les griefs d’une société en crise, une forme d’épouvantail brandi à tout crin. Pourtant, si l’on veut bien s’y attarder, la grille de lecture qu’il génère fournit un outil d’analyse très instructif pour comprendre notre temps.
Penchons-nous sur la logique à l’œuvre, et en premier lieu sur ses fondements. Le capitalisme est un mode de production, une manière d’organiser la production des biens et des services. Il y a donc, par exemple, une production capitaliste de l’alimentation ou du savoir ou encore des soins. Mais qu’est-ce qui caractérise la manière capitaliste d’organiser ces productions ? Fondamentalement, deux aspects. Tout d’abord, celles et ceux qui produisent ne sont ni propriétaires de leurs outils de production, ni décisionnaires de ce qu’il faut produire et de comment on doit le faire. Pensons par exemple aux infrastructures d’hébergement numériques qui dictent l’accès aux savoirs ou encore à la spéculation financière sur les matières premières.
Ensuite ce qui est produit l’est pour engendrer un profit. Le capitalisme se définit ainsi comme un rapport social de domination destiné à l’accumulation par quelques-uns au détriment des autres.
Mais attention, le Capitalisme avec un grand « C » n’existe nulle part. Dans la réalité, ce sont des configurations situées historiquement, évolutives et dépendantes des institutions, des rapports de force qui se manifestent. Ainsi, le capitalisme que nous connaissons n’est, par exemple, pas le capitalisme industriel né au siècle passé. C’est une des raisons pour lesquelles la terminologie « capitalisme néo-libéral » désigne habituellement la configuration actuelle. Cette dernière se caractérise surtout par une association de trois traits : (1) une hégémonie de la finance dérégulée ; (2) une destruction du rapport salarial précédent et des conquis qui sécurisaient en partie les travailleuses et les travailleurs ; (3) une transformation du statut et du rôle de l’État, loin de l’État providence et orienté vers les marchés et leurs logiques, considérant les individus dans un rôle de vendeurs de produits (ce produit pouvant être eux-mêmes).
Les gouvernements Arizona et Azur approfondissent cette logique déjà à l’œuvre dans notre pays. Surtout, ils semblent la justifier comme inévitable.
L’austérité en fer de lance
L’État néo-libéral a recours à une arme budgétaire – l’austérité – mise en œuvre à tous les niveaux des politiques publiques et justifiée soit moralement, soit par la peur (de la dette, de la guerre, etc.). De ce fait, le Gouvernement fédéral entend sabrer dans les dépenses et ramener le déficit public belge sous le seuil de 3 % du produit intérieur brut – PIB – (contre 4,6 % en 2024). Il se conformerait alors aux exigences de la Commission européenne qui a ouvert une procédure pour « déficit excessif » à l’encontre de la Belgique, en juin 2024.
Dans cette perspective, les investissements dans la santé, dans l’éducation, dans la culture, etc., sont d’autant plus présentés comme du déficit. La logique est dite comptable et objective, elle est en fait politique et incarne un projet de société. La dette et les dépenses de l’État sont considérées a priori comme des problèmes ; et la solution prônée peut se résumer comme suit : réduire les dépenses sans augmenter les impôts. Ainsi, sous couvert de sauver la Sécurité sociale, grâce à l’austérité et à la marchandisation, les politiques aux affaires la détruisent et affaiblissent ce mécanisme collectif de protection. Le risque social assuré collectivement repose de plus en plus sur les épaules des individus.
Parallèlement, « rationalisation » et « centralisation » semblent être les maîtres-mots d’usage. Ils laminent les services publics existants, considérés sous le prisme de dépenses publiques trop importantes, voire inutiles. Ce qui, d’un même geste, crée des espaces pour des acteurs privés.
Une tonalité polarisante
Ces politiques s’accompagnent d’un discours idéologique qui désolidarise et divise. Les premières victimes de ces logiques politiques constamment braquées sur une opposition entre « eux » et « nous » ont été les personnes migrantes. Les politiques d’accueil se révèlent de plus en plus mal nommées. Les durcissements réglementaires sont très nets. Les droits humains sont bafoués sans vergogne, dans des décisions ministérielles. Et les condamnations en justice répétées (elles se comptent en milliers !) pour non-respect des obligations de l’État vis-à-vis de celles et ceux qui demandent l’asile n’y changent rien. Le « jeu » des oppositions ne s’arrête pas là.
Le fossé est creusé au gré des réformes entre un « nous » composé des seuls méritants et un ensemble toujours plus grand de « eux » stigmatisés, dévalorisés : les migrants et migrantes, les personnes au chômage, les bénéficiaires de l’intervention majorée, les personnes en incapacité de travail, les fonctionnaires, les enseignants et enseignantes du secondaire supérieur, du qualifiant, les militants et militants syndicaux et associatifs… Nombreux sont celles et ceux qui ressentent du mépris. Il semble imprégner l’air du temps politique et alimente le clivage en blocs distincts. D’autant qu’une dynamique plus large de « verticalisation de la décision » est aussi de mise. Celle-ci s’illustre par exemple par l’affaiblissement des mouvements sociaux, formes de contre-pouvoir, comme les syndicats et les mutualités via un discours de décrédibilisation, mais aussi des restrictions budgétaires, une diminution de leur capacité d’action dans les instances de gestion paritaires, voire l’absence de concertation sociale2.
Cet article est paru dans la revue:
Santé conjuguée, n°116 - septembre 2026
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