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Covid-19, un défi pour la démocratie


Santé conjuguée n°94 - mars 2021

« La bonne santé est une ressource majeure pour le développement social, économique et individuel et une importante dimension de la qualité de la vie », déclarait en 1986 la Charte d’Ottawa1. La démocratie est un moyen, une fin, une politique, une valeur. La quête de l’une peut-elle se faire au détriment de l’autre ?

Je me souviens d’une étude parue dans le British Medical journal2. Ses auteurs avaient analysé les effets de la démocratie sur l’espérance de vie, la mortalité maternelle et infantile à partir de données recueillies pour l’année 1998 par des organismes internationaux comme Freedom House, le Human Development Report et le Fonds monétaire international. Ils avaient utilisé une régression linéaire multiple pour neutraliser les biais comme la richesse des pays, le niveau d’inégalité ou l’importance variable du secteur public. Leur analyse avait pris en compte 170 pays (soit 98 % de la population mondiale) : 45 % d’entre eux avaient été classés comme libres, 32 % partiellement libres et 24 % comme non libres. Ils avaient pu établir un lien net entre le degré de liberté et les indicateurs de santé. Cela m’avait laissé perplexe. La démocratie est bonne pour la santé, c’est une cerise sur le gâteau, mais ce n’est pas ce qui en fait sa valeur. Si la démocratie avait été mauvaise pour la santé, aurions-nous dû pour cela renoncer à notre idéal démocratique ? Dans un commentaire suite à cet article, Christopher Martyn se demandait ce qu’on aurait fait si le résultat avait été inverse. Combien d’années de vie aurions-nous été prêts à sacrifier pour vivre libres ?3 Avant cela, Amartya Sen, prix Nobel d’économie et promoteur de l’Indice de développement humain, avait montré le lien entre la démocratie et le moindre risque de famine4. En 2019, une étude publiée dans le Lancet a étudié le rapport entre le passage à un régime démocratique et l’espérance de vie. Les auteurs concluaient que l’espérance de vie sans HIV à quinze ans avait augmenté en moyenne de 3 % en dix ans dans les pays qui avaient évolué vers un système démocratique entre 1970 et 20155. Par ailleurs, Wilkinson et Pickett ont démontré à de multiples reprises le lien entre les inégalités moindres et la santé6. Là aussi, on pourrait se questionner. Si l’inégalité avait eu des effets bénéfiques sur la santé, est-ce que cela l’aurait justifiée, quitte à renoncer à notre désir de plus d’égalité ?

Liberté et santé

Avec la pandémie de Covid-19 et ses conséquences, cela se passe de façon différente. Il semble que les pays avec plus de liberté ont plus de mal à s’en tirer. Et les pays libres, pour limiter les dégâts, tendent à réduire les libertés de leurs citoyens. À la fin de l’année 2020, à part quelques exceptions comme la Corée du Sud et la Nouvelle-Zélande, les démocraties occupent le haut du classement du nombre de personnes infectées et de décès par Covid-197. Un plus haut degré de transparence dans le comptage et la présentation des chiffres n’explique probablement pas tout. Pourquoi, face à une pandémie, une démocratie peut-elle être moins performante ? Quand il s’agit de faire appliquer à la majorité de la population des mesures allant à l’encontre de ses libertés et des échanges sociaux, les moyens à sa disposition sont moins radicaux que ceux des régimes autoritaires. Dans un régime démocratique, les voix et les comportements sont plus individuels et disparates. Les citoyens préfèrent discuter qu’obéir ; les réseaux sociaux aussi jouent un rôle d’influenceurs, ils sont libres de s’opposer aux mesures de santé publique et de délivrer des messages de résistance contre des mesures telles que le port du masque ou d’appeler à la désobéissance ou à des manifestations contre les mesures promulguées. Ils ont un impact significatif dans les campagnes anti-vaccins. La liberté, éclose au siècle des Lumières, est une valeur essentielle de nos démocraties. Une autre valeur a pris une place très importante au cours de la deuxième moitié du XXe siècle dans nos sociétés : la santé. On pourrait même dire que la quête de la santé ici-bas a remplacé la quête du salut éternel dans la vie des gens. Notons que les deux mots (qui se traduisent par le même terme, salud, en espagnol) ont la même origine indo- européenne (san). Chez nous, Liège n’est plus surplombée par ses clochers dont certains faisaient partie de ses remparts. Sur les collines qui l’entourent dominent maintenant les hôpitaux. La santé n’est pas le but de la vie. Elle n’est pas le bonheur. Elle en est une condition, relative et insuffisante. Ivan Illich, au bout de ses recherches, en était arrivé à la conclusion que la quête de la santé était même nuisible à la santé, écrivant : « Aujourd’hui, je commencerais mon argumentation en disant : “La recherche de la santé est devenue un facteur pathogène prédominant” »8. On pourrait dire la même chose de la liberté, même si Tocqueville9 écrivait : « Qui cherche dans la liberté autre chose qu’elle-même est fait pour servir. » Le but de la liberté n’est pas de faire n’importe quoi. Étienne Borne8 écrivait de son côté : « La liberté n’a pas sa fin en elle-même et elle ne prend son sens que par rapport à un grand dessein que nous n’avons pas encore inventé ou dont nous avons perdu la mémoire. » Ces deux valeurs, liberté et santé – avec l’autonomie comme trait d’union –, on peut les voir comme points de départ, mais n’est-il pas plus intéressant de les voir comme points d’horizon ?

Favoriser le dialogue

Comme le signalait un éditorial récent du BMJ, il est important que les gouvernements des démocraties tirent les leçons de l’expérience de cette pandémie10. Mais nos démocraties puiseront- elles dans les recettes qui fonctionnent dans les régimes autoritaires en organisant des systèmes de surveillance et de contrôle, en imposant plus et en punissant plus ? Ou tenteront-elles de renforcer ce qui fait le cœur de nos démocraties ? Il s’agira alors de renforcer le dialogue, où l’on partagera les connaissances, mais aussi les incertitudes et les doutes, où l’on négociera une voie de compromis, avec la répartition des rôles, comme dans le modèle de l’approche centrée sur le patient, ce qui permettra de renforcer la confiance du public vis-à-vis des décideurs. Il s’agira aussi de renforcer la participation individuelle des citoyens à l’organisation de la communauté et des soins de santé. En 1978, la Déclaration d’Alma Ata11 disait déjà en son article 4 : « Tout être humain a le droit et le devoir de participer individuellement et collectivement à la planification et à la mise en œuvre des soins de santé qui lui sont destinés ». La charte d’Ottawa, on y revient, était un véritable chant à la démocratie participative. Elle rappelait que « la promotion de la santé a pour but de donner aux individus davantage de maitrise de leur propre santé et davantage de moyens de l’améliorer ». Si la santé publique a pris une place importante dans la réponse à la pandémie, on a peut-être sous-estimé une de ses composantes essentielles, la promotion de la santé dont deux de ses axes sont l’augmentation du pouvoir d’agir des individus et l’action communautaire, même si le contexte impose d’adapter les moyens d’action. Au cours de cette pandémie, les médias accordent une très grande place aux professionnels de la santé. En revanche on entend peu nos experts s’exprimer à propos de la pollution de l’air, par exemple, qui occasionne 7 millions de morts chaque année selon l’Organisation mondiale de la santé12. En tout cas, on ne les entend pas quotidiennement sur ce sujet, comme c’est le cas depuis un an à propos du Covid-19. Profitant de cela, les professionnels de la santé doivent contribuer, tout en gardant leur place, à cet exercice de faire vivre notre démocratie à travers cette pandémie, en favorisant le dialogue et la recherche du meilleur chemin. Cela sera un bon exercice, riche d’enseignements, pour les pandémies futures et pour un défi autrement plus lourd et long qu’est le réchauffement climatique13. Un autre défi que posent à nos démocraties la pandémie du Covid-19 et le réchauffement climatique, c’est la question des inégalités en santé. On sait que ces deux menaces frappent davantage les populations les plus fragiles et qu’elles contribuent à accroitre les inégalités. Si la démocratie veut rester le moins mauvais des systèmes pour organiser la communauté, elle doit contribuer à réduire ces inégalités. Cela aussi se trouve tout au long du texte d’Ottawa, qui déclare : « L’effort de promotion de la santé vise à l’équité en matière de santé ».

Documents joints

 

  1. OMS, La Charte d’Ottawa pour la promotion de la santé, www.euro.who.int.
  2. A. Franco et al., “Effect of democracy on health: ecological study”, BMJ, 2004 ; 329.
  3. C. Martyn, “Politics as a determinent of health”, BMJ, 2004; 329.
  4. A. Sen, Poverty and famines: an essay on entitlement and deprivation, Clarendon Press, 1982
  5. T.J. Bollyky et al., “The relationships between democratic experience, adult health, and causespecific mortality in 170 countries between 1980 and 2016: an observational analysis”, Lancet 2019; 393.
  6. R. Wilkinson, K. Pickett, Pour vivre heureux, vivons égaux ! : Comment l’égalité réduit le stress, préserve la santé mentale, Les liens qui libèrent, 2019
  7. Covid-19 dashboard by the Center for Systems Science and Engineering (CSSE) at Johns Hopkins University, https://gisanddata.maps. arcgis.com
  8. I. Illich, « Un facteur pathogène prédominant. L’obsession de la santé parfaite », Le Monde diplomatique, mars 1999.
  9. Cité dans Raymond Aron, Mémoires, 50 ans de réflexions politiques, Julliard, 1983.
  10. T. Bollyky, I. Kickbusch, “Preparing democracies for pandemics”, BMJ 2020 ; 371.
  11. Les soins de santé primaires : rapport de la Conférence internationale sur les soins de santé primaires, Alma-Ata (URSS), 6-12 septembre 1978.
  12. OMS, Air Pollution. Overview, www.who.int.
  13. https:// climateandhealthalliance. org.

Cet article est paru dans la revue:

Santé conjuguée, n°94 - mars 2021

Introduction

Aidant proche, bénévole dans une association ou un groupe d’entraide, pair-aidant, expert du vécu… Qu’est-ce qui pousse – qu’est-ce qui nous pousse – à un moment de notre vie à endosser un rôle de « soignant » ? Contre(…)

- Florence Paligot

Les groupes d’entraide

La santé mentale, c’est quoi ? C’est généralement la question que je pose lorsque je fais une animation, notamment avec de futurs professionnels du soin. Cette question suscite bien souvent un grand silence… et me vaut un(…)

- Ellen Godec, Marchal Christian

L’hospitalisation à domicile

C’est un principe relativement rare et peu connu dans le système de soins actuels. Et pourtant, ces soins ambulatoires sont considérés par beaucoup comme l’avenir des soins de santé. Que ce soit pour des antibiothérapies par(…)

- Florence Paligot

Les pairs-aidants

La pair-aidance est une fonction innovante qui s’appuie sur l’expérience du vécu, qui privilégie les liens sociaux, la philosophie du rétablissement, l’entraide, la participation et la citoyenneté.

- France Dujardin

Les experts du vécu

Ces fonctionnaires d’un genre nouveau proposent des solutions incluant les réalités des personnes les plus fragiles. Ils mettent leur expérience de la pauvreté et de l’exclusion sociale à profit pour signaler à leurs services les freins(…)

- Frédéric Lemaire

Bénévole, et professionnel !

Les deux termes ne s’opposent pas. C’est ce que défend Amandine Duelz, chargée de recherche et développement à la Plateforme francophone du volontariat.

- Amandine Duelz, Pascale Meunier

La cascade des qualifications

La dynamique de la pandémie de Covid-19 pousse les différents groupes de métiers de la santé à s’interroger sur leurs domaines respectifs de compétences et sur le partage des frontières professionnelles qui en découle. Cette crise(…)

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Soutenir et aider les aidants proches

Les aidants occupent une place particulière dans le système de soin, car ils en sont un pilier majeur… tout en ne recevant qu’une considération relativement limitée. Il est pourtant capital de les soutenir adéquatement face aux(…)

- Pierre Gérain

Des savoirs en attente de reconnaissance

Aidants proches, pairs-aidants, experts du vécu, bénévoles au sein d’un groupe d’entraide ou d’une association de patients… Beaucoup endossent ce rôle de manière volontaire ou contrainte, dans la sphère privée ou publique, moyennant rémunération ou pas.

- Pauline Gillard

Soignés et impliqués

Des patients et des équipes investissent ensemble les instances de décision de maisons médicales. Pourquoi et comment sont-ils passés de « l’entre travailleurs » à « l’entre nous tous » ? Une recherche vient de se pencher sur ces questions qui(…)

- Joanne Herman

Docteur Internet et Mister App ’

Google, forums et applis en tout genre : nous disposons d’une pléthore de dispositifs digitaux pour prendre notre santé en main. Comment s’orienter dans ce dédale d’offres plus ou moins utiles, plus ou moins fiables, plus ou(…)

- Marinette Mormont

Quand les patients s’associent…

Les associations de patients sont une composante importante du support aux malades, essentielle même pour ceux qui souffrent de maladies rares.

- Yvan Lattenist

Formation et prévention

Action communautaire, santé mentale et soutien aux proches… Des maisons médicales bruxelloises mobilisent leurs ressources afin d’apporter une réponse collective.

- Stefania Marsella

Les pages ’actualités’ du n°94

Élisabeth Degryse : « Nous devons avoir la capacité de proposer des solutions innovantes »

La vice-présidente de l’Alliance nationale des mutualités chrétiennes rappelle les différents rôles d’une mutuelle. Elle évoque aussi le tournant qu’amorce celle qu’elle représente.

- Elisabeth Degryse, Pascale Meunier

Covid-19, un défi pour la démocratie

« La bonne santé est une ressource majeure pour le développement social, économique et individuel et une importante dimension de la qualité de la vie », déclarait en 1986 la Charte d’Ottawa. La démocratie est un moyen, une(…)

- Dr André Crismer

Si tu ne viens pas au dentiste, le dentiste ira à toi !

« Il est trop vieux », « ça me dégoute », « j’ai peur de lui faire mal », « elle ne veut pas », « je ne sais pas comment faire », « elle va me mordre », « ça ne sert à rien »… Brosser les dents d’une(…)

- Pascale Meunier

L’entretien motivationnel en première ligne

Tabac, alcool, sédentarité, obésité, prise de médicaments… Finis les affrontements ! L’entretien motivationnel propose d’aider le patient dans son cheminement vers le changement, en partenariat avec lui et à son rythme.

- Séverine Kerckx, Stéphanie Blockx, Valérie Hubens

La Fédération est en quarantaine…

Eh oui, cela fait pile quarante ans que nous faisons partie intégrante du paysage de la santé et des soins du pays ! En 1981, notre mouvement organise sa première assemblée générale – et les premières maisons(…)

- Fanny Dubois