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Que jeunesse se passe !


3 juin 2021, Martin de Duve

directeur de l’asbl Univers santé (Louvain-la-Neuve)

Binge drinking, polyconsommation, accessibilité à de nombreux produits… notre jeunesse est-elle complètement enfumée ? Boire de l’alcool en quantité, se défoncer, rouler vite… est-ce un passage obligé ? Ces mises en danger ne sont pas neuves et elles ne cessent d’inquiéter parents et autorités. De quoi sont-elles le signe ?

Souvent, les parents, les adultes encadrants, les médecins, les éducateurs… se sentent démunis, inquiets ou maladroits lorsqu’il s’agit de ces sujets difficiles. L’ivresse, les drogues, la vitesse, la sexualité… les premières expériences de jouissance.

Psychanalyste et médecin, Jean-Pierre Jacques [1] nous rappelle que l’adolescence est un temps de la vie où il s’agit de se confronter, de se cogner au monde des adultes. On quitte la sécurité de l’enfance, on cesse de faire le gentil petit garçon, la gentille petite fille qui vient tout câlin dans le lit des parents le dimanche matin. On doit devenir un dur, un homme, une femme, compétitif, gagnante. Et pour ça, on doit faire ses preuves.

Bricolage de pseudo-rites d’initiation

Dans les sociétés traditionnelles, ces preuves étaient fournies par des épreuves à traverser, toujours prescrites par les codes culturels et souvent accompagnées de dangers, réels ou imaginaires. Les civilisations traditionnelles, très normatives, exigeaient ce passage au travers de rituels d’initiation.

Nos sociétés postmodernes, rationnelles, dégagées des brumes de la superstition ont banni ces rituels d’initiation archaïques. Comme le monde des adultes n’en impose plus, les jeunes doivent les bricoler. Ils inventent des simulacres d’initiation : rave party, bizutages, baptêmes, conduites à risque, ordalies improvisées. YouTube recensera leurs exploits les plus fous : grimper le long des câbles du Golden Gate, « afonner » une bouteille de Tequila... Tout ce qui peut s’imaginer comme expérience extrême ou insolite dans laquelle le risque est présumé fondateur d’une identité nouvelle et plus forte. Ce qui est acquis, à coup sûr et au sens propre, c’est une image. Mais une identité ? C’est une méthode pour tenter de dire « j’existe, je peux traverser des épreuves », éventuellement mortelles, qui m’assurent que je ne suis plus un enfant, dépendant, mais une grande personne, puissante et autonome.

Faute de s’en voir assignés par les structures sociales, les ados improvisent des rituels, souvent plus sauvages et dangereux que ceux des sociétés traditionnelles. Et il a fallu réinventer les procédures. C’est dans la jungle des expériences psychotropes – en exposant non plus leurs corps aux fauves, mais leurs cerveaux aux aléas chimiques – et des épreuves d’enivrement qu’ils se dégotent les défis les plus corsés. D’où les raves, les festivals et tous ces moments de transe, d’excès et de prise de risque typiques des rituels d’initiation. La conduite de motos ou d’autres bolides façon James Dean fait partie du tableau, dans une course à l’ivresse de la vitesse.

Les puristes feront remarquer avec raison que ces rituels adolescentaires sont très lacunaires quand on les compare à leurs équivalents observés dans les cultures prémodernes. Dans ces dernières, ce sont les adultes qui encadrent et valident le processus dans un consensus social massif. Celui-ci transmet au passage les mythes fondateurs de la communauté et des enseignements sur le sens à donner à l’existence, sur la place de chacun dans une continuité de générations. Rien de tout cela dans les raves ou les baptêmes, qui n’en sont qu’un simulacre. Ce sont ces différences qui contribuent à expliquer pourquoi ceux de nos ados ne sont pas très efficaces pour construire une identité, fournir une réponse à une quête de sens. Et c’est aussi pourquoi, dans certains cas, ils doivent être répétés jusqu’à la nausée, faute d’avoir pu répondre et d’avoir assigné au jeune sa place dans le monde. Le rituel dans une société traditionnelle est une cérémonie d’exception, un événement unique et non renouvelable, la cuite « initiatique » en vient à se renouveler parfois tous les week-ends... et toujours dans une marge transgressive, loin de tout consensus social, dans un espace coupé des autres générations, voire hostile.

Françoise Dolto disait : « les jeunes n’ont qu’un mot à la bouche : Sortir ». Chaque sortie du nid familial est une métaphore de la sortie de l’enfance, une expérience de l’autonomie à conquérir, de préférence avec le sentiment de l’avoir arrachée à des parents contraires. D’ailleurs ceux-ci doivent se faire violence pour y consentir. Certes le monde extérieur parait toujours plus dangereux que le cocon domestique, mais il s’agit surtout pour eux de faire le deuil de l’enfance bénie de leur progéniture. C’est donc aussi contre cette aspiration des parents à éterniser l’enfance que les ados s’élèvent, furieusement parfois, pour sortir, sortir à tout prix de cette enfance, lieu de dépendance et d’asservissement aux désirs parentaux.

Pourquoi transgresser, dépasser les limites ?

Jusqu’à l’âge de vingt-quatre ans environ, le cortex préfrontal, siège de l’inhibition, est immature. Lorsque celui-ci est dépassé, c’est le cerveau « émotionnel » qui prend l’ascendant (putamen, claustrum, cortex cingulaire antérieur, amygdales). Le libre arbitre de tout un chacun est guidé par la capacité des lobes frontaux et préfrontaux à inhiber les réponses de notre cerveau primitif. Cela permet de comparer les messages perçus, reçus, avec des éléments de notre mémoire, ce qui, dès lors, provoque l’inhibition de la réponse émotive et guide notre intention selon les arguments et nos besoins. L’enfant et le jeune dont les lobes frontaux et préfrontaux sont encore immatures montrent donc des difficultés particulières à traiter scrupuleusement un message, à comprendre l’intention persuasive, à distinguer une publicité d’un jeu ou d’une information et à contre-argumenter.

Comme le souligne la chercheuse Nadine Fraselle [2], alors que les certitudes du passé sont mises en question par les jeunes, les valeurs proposées par les marques ou les influenceurs et influenceuses des réseaux sociaux ont tendance à être mieux entendues que celles proposées par les parents, l’école, les institutions et organisations et compensent les pertes de repères institutionnels. Par ailleurs, le jeune qui s’écarterait du discours généralement adopté par ses pairs pourrait se voir marginalisé, ce qui pourrait également modifier certains comportements par la favorisation de mal-être social qu’engendre cette mise à l’écart.

Cependant, ne soyons pas non plus trop pessimistes. La grande majorité des adolescents font preuve d’esprit critique développé, et notre rôle est d’aider le jeune à l’utiliser à bon escient afin de favoriser chez lui le réflexe critique et responsable.

Les « jeunes » sont-ils tous les mêmes ?

Nous, adultes à la mémoire défaillante de notre condition antérieure, avons cette fâcheuse tendance à considérer la jeunesse comme une entité en soi, mais il y a autant de jeunes que d’individualités, autant de jeunes que de comportements. Femme ou homme, plus ou moins âgé, en groupe ou seul, nous ne consommons pas de la même manière. Cela dépend également de notre origine socioculturelle, de notre environnement familial, de notre situation géographique, du type d’enseignement ou d’écoles que nous fréquentons, de l’investissement dans la vie sociale, culturelle ou sportive, etc. Les profils de consommateurs varient, comme les comportements de consommation, et les deux sont d’ailleurs parfois associés.

La consommation d’alcool ou de drogues par les jeunes est souvent présentée de manière caricaturale dans les médias, sans remise en contexte sociétal et culturel. Nous devons donc faire l’effort de lire entre les lignes et de sortir des clichés qui renforcent le hiatus entre jeunes et adultes. Nous devons donner plus souvent la parole à nos jeunes pour mieux percevoir leurs comportements réels et mieux comprendre les motivations de certains comportements plus à risque.

Le jeune et ses représentations au centre du processus éducatif

Avant même de parler d’alcool, de drogues, de risques, d’effets sur la santé, etc., il s’agit de stimuler ce qui est porteur de vie et de sens pour le jeune. Lui faire confiance et lui donner confiance, stimuler son esprit critique, lui donner de bonnes compétences relationnelles et sociales, être à l’écoute de ses aspirations, l’encourager lorsqu’il s’engage dans un projet ou une activité qui lui tient à cœur, l’écouter en parler, le soutenir… Tout cela constitue de réels facteurs protecteurs face à une série de comportements à risque et l’aide à faire preuve d’assertivité – la capacité à s’exprimer et à défendre ses droits sans empiéter sur ceux des autres – notamment en matière de résistance à la pression des pairs à (sur)consommer. Lorsque le lien est établi avec le jeune, et seulement après, nous pouvons envisager d’explorer d’autres pistes éducatives.

Le jeune a des compétences, des acquis, des savoirs. Lorsque nous souhaitons mettre en place des actions de sensibilisation, de prévention ou de promotion de la santé, il est indispensable de l’associer à toutes les étapes de la construction du projet ou de l’intervention éducative. Cela consiste à partir de ses représentations, à définir ensemble les objectifs et les actions, les messages à faire passer, le ton, les visuels, les actions de terrain, etc. Si le jeune peut être acteur et porteur direct des messages lors des interventions, c’est encore mieux. Le ton sera évidemment toujours plus juste, pour autant qu’il ne tombe pas lui-même dans des écueils comme la prévention par la peur ou la stigmatisation.

La consommation de cannabis, les raisons du « pousse à boire » social, la recherche de l’ivresse ou de la perte de contrôle ou encore la recherche effrénée d’adrénaline à travers les sports extrêmes sont influencées par de multiples facteurs qui agissent généralement bien en amont des comportements proprement dits. Prendre conscience de ces multiples facteurs permet de sortir d’une vision partielle et étriquée de la prévention et par conséquent d’élargir les actions en faveur de contextes plus favorables à des comportements plus responsables. On évite aussi par la même occasion de se focaliser et de stigmatiser le produit, l’activité ou le public qui nous intéresse.

Les travaux du sociologue Christophe Moreau [3], entre autres, nous rappellent qu’il s’agit de développer des stratégies à long terme. Celles-ci ne se limitent pas aux connaissances (approche cognitive de la prévention), mais intègrent également les compétences sociales (expériences vécues, responsabilisation, construction identitaire) et émotionnelles (gestion des affects, des conflits, capacité d’autolimitation, estime de soi, valeurs…). Il faut en outre développer les compétences sociales des jeunes au sein des groupes : stimuler les activités émancipatrices pour les individus du groupe, faire appel à leur créativité, favoriser la co-construction de projet, faire appel à leurs compétences artistiques, culturelles, sociales, sportives, etc., mais aussi être vigilant envers les plus casse-cou, proscrire l’esseulement des pairs en période d’ivresse, de trip, et développer l’autocontrôle par les pairs.

Comment rester cohérent ?

N’oublions pas non plus de considérer l’environnement dans lequel nous évoluons. Il faut approfondir la réflexion sur l’espace public : quelle signification a cette visibilité massive des jeunes dans le cœur de nos villes ? Y a-t-il des enjeux sociaux, économiques, symboliques qui montrent une volonté de participation à la vie de la cité ? Articulons l’implication des jeunes eux-mêmes et l’engagement des adultes. Facilitons la formation et l’échange de pratiques pour les intervenants, adaptons les actions de prévention et de réduction des risques aux différentes trajectoires des jeunes, prenons en considération leurs ambiguïtés, leurs envies, leurs contraintes, leurs angoisses, leur complexité, et considérons les contextes législatif, socioéconomique, culturel, sanitaire ou encore géographique dans lesquels tout cela s’inscrit… Autant d’éléments qui constituent déjà une base solide pour agir de manière cohérente et globale. Reste à espérer que les pouvoirs publics pourront eux aussi changer de regard et soutenir massivement ces pratiques émancipatrices et déplacer le curseur de la responsabilité de l’individu vers la société.

[1M. de Duve, J.-P. Jacques, Jeunes et alcool, génération jouissance, De Boeck, 2014.

[2N. Fraselle, « Marketing et responsabilité des alcooliers envers les jeunes », travail préparatoire à la publication « Les publicitaires savent pourquoi », Cahier de l’éducation aux médias, Média-Animation, août 2006.

[3M. Choquet, Ch. Moreau, Les jeunes face à l’alcool, Erès, 2019.

Cet article est paru dans la revue:

juin 2021 - n°95

L adolescence, un monde à part ?

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique et des pages « actualités » consacrés à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, récits d’expériences...

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