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Introduction


19 mars 2020, Stefania Marsella

Chargée de projets à la Fédération des maisons médicales, coordinatrice du groupe des travailleurs sociaux et assistante sociale à la maison médicale Calendula

Encore un dossier sur les migrants, les sans-papiers  ? Encore un dossier sur l’aide médicale urgente et la misère du monde  ? Ces dernières années, la presse et les réseaux sociaux nous ont littéralement noyés d’informations (et de désinformations) sur ce sujet. Le parc Maximilien est devenu tristement célèbre pour être le théâtre de mouvements migratoires sans précédent… Selon les messages véhiculés, nous sommes confrontés à une migration de masse absolument ingérable qui vise à déstabiliser tout notre écosystème. Le phénomène migratoire est devenu une sorte de baromètre servant à mesurer l’état de décrépitude de notre société post-moderne ou notre niveau de tolérance aux nuisibles.

Le monde s’est partagé entre «  pour  » et «  contre  », ceux qui sont favorables à l’arrivée des migrants et ceux qui y rechignent. Les premiers sont décrits pour la plupart comme de doux rêveurs, des bobos gauchistes ou des individus possédant une grande ouverture sur le monde… Les «  contre  » sont des vilains, des inhumains, ou des réalistes, ils sont convaincus que nous ne pouvons absorber le désarroi de la planète et que nous n’avons pas suffisamment de ressources pour les accueillir…

Blanc, noir ou gris  ?

Si tout et son contraire ont été dits, des mouvements prenant des directions différentes se sont également enclenchés. Les conditions de séjour des personnes arrivant sur le sol belge ont eu tendance à se durcir, et une partie de la population a manifesté un grand élan de solidarité en mobilisant un accueil alternatif citoyen avec, entre autres, la mise en place d’une plateforme organisée autour du fameux parc Maximilien. Cette plateforme est constituée de milliers de bénévoles réussissant la prouesse d’entourer, de soutenir le flot de migrants livrés à eux-mêmes. Ces mêmes bénévoles colmatent les trous béants et interviennent là où l’État s’est retiré. Alliant hébergement, accompagnement, récolte de vivres, de vêtements et de matériel de première nécessité, mais aussi encadrement psychologique, organisation de cours de langue pour petits et grands. Cette plateforme partie de peu, partie de rien, a réussi le pari fou de se substituer, du moins partiellement, à des opérations mandatées, subsidiées et organisées par les pouvoirs publics.

De telles mobilisations viennent questionner l’incapacité des pouvoirs publics à prendre les mesures nécessaires pour encadrer convenablement ces arrivées massives de «  migrants  ». Car si cet accueil bénévole ramène un peu d’humanité là où l’État s’est retiré, il permet, voire encourage, indirectement ce même retrait.

Du côté des professionnels du social et de la santé, la mobilisation s’est également accentuée avec les ressources disponibles, mais sans moyens supplémentaires octroyés. Certains services comme les CPAS ont vu leurs compétences se réduire à l’octroi de l’aide médicale urgente. Le monde associatif est venu lui aussi remplir les trous en organisant une aide souterraine, en initiant des chaines de solidarité, en mobilisant le réseau formel et informel, en tentant de résister au marasme ambiant, en apportant soutien et réconfort à ces laissés-pour-compte. Vulnérables parmi les vulnérables : des femmes, des mères devant prendre soin de jeunes enfants dans une société qui leur accorde peu d’égards ou qui leur est carrément hostile.

Ce dossier met l’accent sur ces initiatives de l’ombre et en particulier celles qui touchent à la santé et aux soins. Il entrouvre les portes de lieux où l’on pénètre peu, à moins d’y être tenu : les centres d’accueil, les centres fermés, les cabinets médicaux ou de kinésithérapie, les consultations psychologiques ou de gynécologie. Il nous éclairera aussi sur les procédures, souvent longues et vaines, de régularisation.

Santé et migration, n’est-ce pas antinomique  ?

Est-il seulement possible d’être en bonne santé quand tout vient à manquer  ? La question de l’accès aux soins des migrants nous confronte à une forme d’impuissance et à de l’irrésolu. Ceux qui ont côtoyé de près des personnes en séjour illégal savent qu’être confronté à cette réalité soulève un sentiment d’injustice, que la migration est toujours accompagnée de perte et de souffrance, qu’elle n’est jamais un choix léger. Et qu’accueillir n’est jamais simple. C’est peut-être pour cela d’ailleurs qu’il serait préférable de fermer les frontières : c’est trop confrontant, trop envahissant, trop compliqué. Trop cher aussi sans doute. Mais au-delà des aspects politiques, légaux et d’intégration que sous-tend inévitablement cette problématique de l’accueil, c’est notre humanité qui est questionnée. Qui sommes-nous pour décréter qu’une personne mérite ou non de séjourner sur un territoire  ? Comment accepter que certaines d’entre elles restent toute leur vie dans l’illégalité  ? Qu’elles ne figureront jamais dans le registre de la population et qu’elles seront à jamais des invisibles  ?

Dans nos maisons médicales comme dans d’autres services qui offrent des soins primaires ou spécialisés, nous constatons à quel point la santé est conditionnée par de multiples déterminants : le niveau de revenu et le statut social, les réseaux de soutien, l’éducation et l’alphabétisme, l’emploi et les conditions de travail, l’environnement social et physique, le sexe, la culture… Les conditions de vie des migrants sont le plus souvent minables, précaires, instables, voire inexistantes. Et nous nous retrouvons, soignants, travailleurs psychosociaux, accueillants, intervenants, totalement dépourvus face à ce manque viscéral, structurel, mais organisé. Les logements manquent, pour eux comme pour d’autres, les structures d’accueil sont débordées, voire empêchées, les solutions trouvées sont partielles ou irréalistes, partout, tout le temps.

Alors oui, ce dossier est un de plus, mais pas un de trop… Car ne rien écrire, ne rien dire, correspondrait à s’anesthésier, à acquiescer, à laisser faire, à faire avec. Et à cela, nous ne pouvons nous résoudre.

Cet article est paru dans la revue:

n°90 - mars 2020

La santé des migrants - Ancrer le soin dans un séjour précaire

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique et des pages « actualités » consacrés à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, récits d’expériences...