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Tant de temps


octobre 2006, Marianne Prévost

sociologue et chercheuse à la Fédération des maisons médicales.

Prendre le temps de prendre le temps comme sujet de réflexion...

Chaque société est toujours l’institution implicite d’une certaine conception du temps. Non pas que chaque société ait sa manière propre à elle de vivre le temps, mais chaque société est une manière de faire le temps » [1]

Le temps qu’on fait

Le temps n’existerait donc pas « en soi », mais serait une création de l’homme. Pourtant bien souvent, Chronos semble imposer sa loi, ne laissant à l’homme que le choix d’y adapter ses actes ou ses pensées.

Le beau travail fait à la maison médicale Norman Bethune sur la salle d’attente montre fort bien que le temps des soignants - de chaque soignant - n’est pas le même que celui des patients – de chaque patient. Histoires individuelles, sensibilités personnelles, statuts et rôles de chacun se croisent, se confrontent, et l’analyse met en évidence la manière très variable dont le même « temps » est perçu, vécu.

Dans la citation ci-dessus, M.A. Ouaknin (rabbin et philosophe qui développe la pensée hébraïque dans des ouvrages aussi nombreux que poétiques) précise autre chose : « Ce n’est pas seulement la perception du temps qui varie entre les hommes ou entre les sociétés, mais bien sa construction : le temps est un construit social. En cela, le temps-qui-passe se distingue du temps-qu’il-fait : si les saisons sont perçues de manière différente selon les hommes et les sociétés, ces perceptions s’établissent bel et bien à partir d’une réalité tangible ».

Mais le temps « qui passe »… : « Qu’est-ce que le temps ? », se demande Saint-Augustin ; « Si personne ne me pose la question, je sais. Si quelqu’un me pose la question et que je veuille expliquer, je ne sais plus » [2]. Le Talmud, dit encore M.A. Ouaknin [3], « se situe précisément dans cette interrogation essentielle de l’impossibilité de dire le temps ».

Pourtant cela paraît simple : « ce mot signifie la mutuelle exclusion du passé, du présent et de l’avenir. On ne peut vivre à la fois dans le passé et le présent, dans le présent et l’avenir, dans le passé et l’avenir. Le présent, c’est ce que l’on vit maintenant, le passé ce que l’on a vécu, le futur ce que l’on vivra » [4]. Voilà qui est clair : on croirait entendre un instituteur expliquant les principes de base de la conjugaison.

Clair, mais peut-être pas universel : la langue chinoise ne conjugue pas ; l’hébreu ne conjugue pas le verbe être au présent ; les Musulmans font très souvent suivre le futur d’« Inch’Allah », expression pieuse qui rappelle aussi le caractère aléatoire de l’avenir...

Mettant la conception occidentale du temps en perspective avec la pensée chinoise, F. Jullien [5] souligne que celle-ci « n’était pas portée à séparer des temps comme l’implique la conjugaison ; elle ne conduit par conséquent pas à penser le temps comme genre commun né de leur composition ».

Dans la vision occidentale, poursuit le même auteur, le temps est linéaire - et la « ligne du temps » est associée à l’idée de but, de sens, de progrès. Chez les Indiens d’Amérique par contre, le temps n’est pas représenté par une ligne mais par un cercle parfait. Quant à la Chine, elle « a pensé un développement par phases, à l’instar des saisons (…) ; elle n’a pas élaboré un concept abstrait du temps mais un ensemble d’ères, de saisons ou d’époques » [6]. Son temps est donc cyclique, sur le mode des saisons « qui sont qualitativement différentes et qui s’enchaînent en variant, ou plutôt parce qu’elles varient ; elles constituent un même cours, celui de la vie, qui grâce à leur alternance régulée, ne cesse de se reconduire de lui-même et de se renouveler » [7].

C’est une pensée des processus : les moments s’enchaînent sans que des événements particuliers viennent rythmer ou briser le cours du temps : « La Chine antique n’a pas composé d’épopée, ni non plus de théâtre, montrant dramatiquement l’événement : elle a cultivé non le tragique ou le sublime, mais la « sagesse » dissolvant l’exceptionnalité de l’événement dans une constante adaptation à la modification du moment » [8].

Le changement ne « survient » pas tel un événement, il s’amorce de manière infime, presque imperceptible, à un certain moment. Les philosophes n’ont dès lors pas théorisé autour du « temps », ou de « l’événement ». Ils se sont concentrés sur le « moment » : la sagesse consiste à être disponible, à saisir ce qui advient dans le moment, à déceler le germe du changement qui est en train de devenir possible, et à agir de manière appropriée. Comme un paysan, attentif aux signes infimes que la nature indique, et qui sait qu’il ne faut ni devancer ni retarder le temps des semailles. Cette notion de moment saisonnier a, dit Jullien, en se déployant, exercé son hégémonie sur le monde tant liturgique que politique des anciens Chinois.

Quant à la pensée hébraïque, si elle conçoit le temps en passé – présent – futur, elle souligne aussi la relativité de cette césure : « Etre juifyéhoudi, c’est ouvrir la porte du présent qui ne reste jamais présent ; c’est ouvrir une porte qui fracture le présent pour se projeter dans le passé et le futur, c’est s’introduire à l’intérieur des possibilités du temps en assumant les trois dimensions du temps : passé, présent et futur ; mémoire, vie et espérance » [9].

Outre ce que M.A. Ouaknin dit ici sur le(s) temps, il souligne à nouveau l’aspect culturel du temps, ne prétendant pas exposer une Vérité, mais la spécificité d’une pensée : « être juifyéhoudi, c’est… ».

Le présent, un « entre-deux », un point de passage entre le passé et le futur ? Cette question est constante dans la pensée judéo-chrétienne : « la vie de cette action-ci qui est la mienne se distend en mémoire d’une part, et en attente de l’autre » [10]. De même qu’ « un mot est toujours plus qu’un mot » [11] comme le montrent autant la pensée hébraïque que la psychanalyse, il y aurait dans le présent, toujours quelque chose de plus que le présent : le présent « pur » n’existe pas.

Le « maintenant », désir d’un « comme avant »

Retournons un instant dans la salle d’attente : ce moment « présent », vécu dans le même temps et le même lieu par différentes personnes, le voilà qui devient de plus en plus insaisissable…

Pour le saisir un peu, peut-être, Bergson distingue « l’instant actuel », l’instant mathématique, ponctuel, et « notre présent » dont il parle parfois comme d’un « intervalle de durée » ou d’une certaine « épaisseur de durée ». De même, Husserl distingue le pur « jetzt » - le « maintenant » qui arrête le temps, où il n’y a que du « maintenant » – et le « présent vivant » constitué par le jeu des souvenirs et des anticipations.

Un « maintenant » qui arrêterait le temps… débarrassé de tous souvenirs, de tous projets – de tous regrets, de toute incertitude… On en rêve parfois. Mais le temps vraiment arrêté, n’est-ce pas celui de la mort... A moins qu’on arrive à vivre pleinement le moment présent ?

« Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors », dit Montaigne [12]. Etre ici, maintenant, dans une totale ouverture à ce que l’on fait… Quand les patients souhaitent des soignants « disponibles », c’est, en un sens, de cela qu’ils parlent : il ne s’agit pas seulement de leur donner du temps, du temps « mathématique », compté en minutes. Ce qu’ils veulent, c’est rencontrer quelqu’un qui « quand il écoute, il écoute ». Ici, maintenant. Mais en tenant compte du passé, en étant capable d’influer sur l’avenir, voire de les faire redevenir « comme avant ».

Le désir d’une présence entièrement disponible, nous le vivons souvent, il est sans doute là pour toute rencontre – mais n’est-il pas le plus souvent déçu ? Lorsque je passe un moment avec un ami, quand je discute avec un collègue, quand je suis à une réunion, le GSM est là, toujours prêt à faire entrer une autre histoire dans celle qui est en train de se tisser… sa simple présence, qui signale une disponibilité aléatoire, ne modifie-t-elle pas jusqu’à la manière dont nous pouvons être « présents » l’un à l’autre ?

C’est notamment en cela qu’une société « fait » le temps : et le paradoxe est qu’en multipliant les possibilités techniques d’être « disponible » à tous moments, le monde moderne risque d’aplatir une certaine dimension de la disponibilité – trop de disponibilité tue la disponibilité ?

De même, le rêve du « comme avant » rejoint l’imaginaire d’une toute-puissance médicale, les promesses d’une haute technicité qui nous permettrait d’effacer toute trace de la maladie, de l’accident subi. Réversibilité du temps. Grande question, à laquelle Héraclite, déjà, répondait par la négative : on ne marche jamais deux fois dans le même fleuve. Espérer, laisser croire que l’on peut effacer la maladie, c’est nier cette évidence : même si elle fonctionne comme avant, la jambe un jour cassée garde l’expérience de la douleur, de l’immobilité forcée. Et surtout, la personne toute entière intègre cette expérience, sa vie ne sera plus jamais « la même » - elle est enrichie d’une nouvelle connaissance, de nouvelles sensations, de nouvelles possibilités de comprendre un autre souffrant.

Temps des valeurs, valeurs du temps

« Le temps est toujours relationnel » dit un des soignants de Norman Bethune ; on peut dire aussi que, pour rester humaine, toute relation a besoin de temps, d’un temps qui lui est propre : de son temps.

Mais comment cerner ce temps spécifique, lorsque toute l’organisation sociale repose sur une mesure du temps ? La mesure permet d’objectiver, et dès lors d’édicter des normes définissant le temps nécessaire à telle ou telle activité - le temps « subjectif » s’introduisant tel un parasite, un grain de sable dans les rouages… Encore une fois, ce n’est peut-être pas inéluctable : « Le temps a été traité de façon objective, et souvent absconse, en Occident, tandis que la Chine propose une approche non objective de ce non-objectivable [13] ».

Il serait intéressant, cela a peut-être déjà été fait, de relever toutes les expressions relatives au temps dans différentes langues… Dans la langue française, le temps est personnifié : il coule, il passe, il s’enfuit, il avance (à toute allure !). On peut même l’invoquer « O temps suspends ton vol », dit Lamartine devant le lac. Ronsard, lui, n’est pas tout à fait dupe : Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame ; Las ! le temps non, mais nous nous en allons…[Ronsard cité par Julien p 89. ]].

Le temps est un objet précieux : il est compté, et certains sont avares de leur temps comme d’autres de leurs sous. D’ailleurs, le temps c’est de l’argent, et même plus : la plus grande générosité consiste, non pas à faire un virement, mais à « donner de son temps », car c’est ainsi un peu de sa propre vie que l’on donne : « il donne beaucoup de lui-même ».

Le temps peut être un allié : il faut laisser faire le temps, il faut laisser le temps au temps. Dans les soins, on apprend cela par l’expérience plutôt que dans les facultés. Et c’est difficile, parce que ce temps-là échappe à la maîtrise technique, à la rationalité, personne ne sait comment il travaille, d’où il vient, sur quoi il se pose... Il faut lâcher prise... Alors que d’autres fois, il faut prendre une décision rapidement, au bon moment.

Laisser faire le temps, c’est difficile. Dans beaucoup de cas, la relation thérapeutique est une scène où se confrontent plusieurs temporalités : celle du mal qui progresse, celle du patient qui vraiment, n’arrive pas à prendre tous ces médicaments chaque jour ou à faire une petite marche quotidienne. Il n’y arrive pas, pas encore, il n’y arrive plus... Il ne pourra peut-être pas, de lui-même et sans un peu de honte, expliquer qu’il a besoin de temps, d’un temps particulier, inconnaissable – il ne le sait pas vraiment... C’est peut-être alors au soignant d’admettre, de nommer, de reconnaître que ce temps a sa place et que les silences parlent.

Des temps différents se jouent ainsi pendant la consultation – comme, au fond, dans toute rencontre -, chaque partenaire souhaitant que ces temps puissent coexister, intègrent ce qui s’est passé avant et ouvre sur l’avenir.

Mais le temps, chacun a dû, depuis toujours, l’économiser, le gérer, le rentabiliser - comme un capital. Chacun a dès l’enfance appris la valeur du temps, a été éduqué à ne pas le perdre, à gagner du temps. Quand il allait trop vite, on lui disait de prendre le temps pour bien faire les choses. Plus tard, il a entendu dire de lui « ah, celui-là, il prend son temps », et ça voulait dire qu’il en prenait trop : prendre le temps, oui, mais prendre son temps, ça ne va pas, le temps personnel ne doit pas faire insulte au temps codifié, il ne peut pas être vécu de manière purement individuelle.

Par contre, « être de son temps », ça c’est bien : parce que cela veut dire être dans son époque, dans le temps des autres, qui répond aux normes, aux codes sociaux.

Et le temps est toujours codifié - parfois d’une manière incompréhensible lorsqu’on croise une autre société. Tous les voyageurs ont une anecdote à raconter sur l’heure du train, du taxi-brousse ; il n’est pas là à l’heure prévue, quand viendra-t-il ? Plus tard, répondent les autochtones qui déjà s’installent tranquillement à l’ombre d’un palmier ou d’un baobab… Oui, mais quand ? Plus tard, plus tard… Peut-être cet après-midi, peut-être demain… Et même les réunions de travail, en Afrique ou ailleurs, qui commencent… environ à 14h, mais peut-être à 15h, ou 15h30, enfin, par là… On a un autre rendez-vous après ? Ca ne fait rien, il attendra, l’heure ce n’est jamais l’heure, on pourra remettre ça à demain, ou un autre jour… Ce qui convient maintenant, c’est de se laisser être dans le temps.

Comme s’ils avaient tout le temps, alors qu’en Occident, le temps, c’est quelque chose qui manque : on n’a pas le temps, il passe trop vite, il file… C’est aussi une menace : s’il y en a trop, il faut tuer le temps, le faire passer. Trop de temps, ça veut dire du temps qui n’est pas « bien » rempli, du temps où l’on « est » (tel une plante ou un chat) sans vraiment « exister ». Du temps vide, presque déjà mort...

Le temps vide, c’est de l’angoisse – comme le silence, les temps morts dans la conversation, si insupportables qu’il faut vite dire quelque chose, fût-ce « ah, un ange passe ». Angoisse que manifestent de manière plus bruyante, plus violente, certains êtres toujours avides de « se remplir » - les toxicomanes dans la salle d’attente, par exemple. Ils peuvent devenir agressifs ces patients-là, ils ne supportent pas l’attente, parce que, comme le dit très justement un accueillant de Norman Bethune, « attendre signifie devoir penser ».

Il y aurait beaucoup à dire sur l’angoisse de la pensée, et pas seulement pour les toxicomanes ! A quoi pense-t-on quand on ne fait rien ? Est-ce l’angoisse du vide, ou de la pensée, que fuient certains qui travaillent trop, qui ne supportent pas le temps vacant des vacances ? L’enfant qui rêvasse, l’adolescent qui passe son temps à ne rien faire, a-t-on le droit de leur laisser ainsi perdre leur temps ? Peut-on supporter longtemps ce temps vide ? Ces patients qui attendent sans même regarder les dépliants mis à leur disposition, ne faut-il pas les occuper ?

Pour leur bien ? Ou pour que ne s’infiltre pas en nous-mêmes l’angoisse suscitée par le spectacle d’un temps (qui nous semble) vide ?

Car le propre de l’homme (de tous les hommes, dans toutes les sociétés ?) c’est de vouloir « exister » et pas seulement « vivre ». Montaigne - qui, rappelons-le, « quand il danse, il danse » - questionne cette angoisse, dans un petit dialogue tout simple : « - je n’ai rien fait aujourd’hui (lui dit un ami) – Quoi, n’avez-vous pas vécu ? » [14].

Mais vivre sans rien faire (ou en faisant un quelque chose qui serait du « rien »), ce n’est pas fort prisé dans la culture occidentale. Au contraire, elle nous enjoint à remplir notre temps, soit en jouissant dans l’immédiat : « Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie », belle phrase poétique qui pourrait être reprise par toutes les publicités et tous les mécanismes de crédit à la consommation ! Soit en ayant un projet (orienté vers le futur), qui donne un sens à la vie (sur la ligne du temps).

Cette vision n’est sûrement pas universelle, car elle est étroitement liée à la perception d’un « moi-sujet », sommé de « s’épanouir » ; perception culturelle, elle aussi, puisque dans d’autres visions du monde – celle du bouddhisme par exemple - l’homme se vit comme un élément du cosmos, en interaction profonde avec celui-ci. Il lui revient d’occuper ce monde avec sagesse, de rencontrer l’immanence, bien plus que d’épanouir son individu.

Le temps capturé

Parlons maintenant du temps contraint : celui qui n’est pas à la libre disposition des hommes mais qui repose sur, et permet, un certain type d’organisation sociale dans lequel, en Occident, l’économique se taille la part du lion. Les expressions liées au temps, citées ci-dessus (il y en a sûrement beaucoup d’autres), montrent bien que la perspective économique est loin d’être absente dans ce que la culture occidentale dit du temps.

Il y aurait une analyse historique à faire sur les liens existant entre les manières de penser le temps et l’évolution des systèmes sociaux. Je me contenterai ici d’évoquer le taylorisme, qui a construit de manière très claire et systématique la domination du chronomètre sur l’organisation du travail. Frederick Taylor explique ainsi aux ouvriers de l’aciérie de Midvale : « Dans notre système, nous ne demandons pas aux hommes d’avoir de l’initiative. Nous ne voulons aucune initiative. Tout ce que nous voulons, c’est qu’ils obéissent aux ordres que nous leur donnons et qu’ils le fassent, vite » [15].

Il y a donc d’un côté ceux qui exécutent, de l’autre ceux qui pensent : cela va à l’encontre d’un univers de métier, dans lequel l’ensemble des gestes repose sur une tradition, une expérience, transmises et adaptées en fonction du contexte, des nouvelles connaissances, par ceux-là même qui l’exercent. On voit avec Taylor naître une nouvelle organisation du travail, mais aussi des rapports sociaux antagonistes entre ceux qui prescrivent les méthodes de travail et ceux qui les exécutent. Un enjeu primordial de ces rapports sociaux, c’est le temps.

Le taylorisme s’est élaboré au début du 20ème siècle, au moment où foisonnent les innovations techniques et où arrivent en Amérique des légions d’immigrés venus d’Europe. Modifier le modèle de travail était dans l’air : la spécificité de Taylor est d’avoir scientifiquement organisé cette modification. A l’époque, « dans une entreprise, vous aviez le patron, avec autour de lui, de temps en temps, un ingénieur, mais ils étaient assez rares, et deux ou trois techniciens. Ce groupe de personnes se contentait de définir les produits à fabriquer, de les concevoir, de chiffrer les quantités, de décider à qui on allait acheter les matières premières. Puis on passait tout cela à un contremaître dont le travail consistait à sélectionner les ouvriers qui connaissaient le métier et ensuite – c’est le plus important - de négocier avec chacun d’entre eux le prix et le temps de chaque fabrication » [16].

C’est en effet le plus important : le prix est fonction du temps, et le temps fixé est le fruit d’une négociation dans laquelle ceux qui savent quels sont le rythme humainement vivable et les aléas du réel ont quelque chose à dire. Avec Taylor, plus de négociation : il crée une nouvelle catégorie d’employés, les « cols blancs » qui, dans des bureaux d’organisation du travail, fixent l’ensemble des règles et des conditions autour du poste de travail, notamment les temps de travail auxquels est liée la rémunération.

« En fait, l’autonomie du marchandage que perdent les ouvriers n’était possible que parce qu’ils avaient quelque chose à négocier : leur métier. C’est sur ce savoir-faire, en quelque sorte cette supériorité sur les machines, qu’ils jouaient pour vendre leur travail, ou « flâner » en prétendant ne pas pouvoir travailler plus vite ». Et c’est le métier que, dans l’aciérie de Midvale, Taylor va délibérément casser, en décomposant lui-même les tâches, chronomètre en main, pour les rendre plus faciles, moins dangereuses et parfaitement « étalonnables ».

Dans cette organisation, la maîtrise du temps, est fondamentale. Et le chronomètre devient l’ennemi de la classe ouvrière, contrainte à suivre un rythme invariable, ne laissant place à aucun aléas, aucune rêverie, aucune créativité, aucune pensée – aucune humanité. La privation d’une maîtrise du temps transforme les ouvriers en machines, en objet, il insuffle la mort.

Ce que produit, sur l’existence humaine, cette captation du temps par quelques-uns, on le devine facilement ; on peut aussi le ressentir en allant voir les Temps modernes de Chaplin. Et bien souvent, on le vit : car l’esprit du taylorisme domine toujours. Il suffit de voir travailler une caissière de grand magasin pour s’en rendre compte : elle dispose en moyenne de vingt à trente secondes pour pointer une marchandise. Gare à celle qui, comme je le lui demandais un jour (je n’arrivais pas à suivre), n’irait pas à la vitesse prescrite, ou bavarderait un peu avec le client : « Désolée Madame, c’est vérifié, si je vais plus lentement je risque ma place ».

Même lorsque le temps n’est pas compté de manière aussi stricte, combien de tensions ne se manifestent-elles pas entre le directeur et la secrétaire qui « traîne » - parce que le travail exige plusieurs opérations que le directeur ne connaît pas, parce qu’il y a des impondérables ? Ne voit-on pas aussi surgir des conflits autour du temps de pause, et même du nombre de « poses-pipi réglementaires » (temps personnel s’il en est !) ?

Plus largement, le temps est un enjeu majeur dans le travail : là, c’est une grève déclenchée par une restriction de personnel imposant à ceux qui restent une accélération de leur rythme, voire l’éternel report de leurs congés (leur temps « libre ») ; ici, c’est une politique de « flux (toujours plus) tendu » provoquant la tension... des travailleurs. Un peu partout domine le contrat à durée déterminée, ou l’engagement au jour le jour (pour les illégaux), rendant l’avenir incertain ; ou encore, l’obligation d’accepter des horaires flexibles, qui met en péril l’organisation du temps privé, voire les rythmes biologiques.

Evoquons encore les débats autour des 35 heures ou de l’âge de la pension : il s’agit, toujours, d’une tension autour du temps, où l’impératif de la productivité se heurte à la dimension humaine du temps, de la vie [17].

Christophe Dejours, qui analyse les effets de ce mode d’organisation sur la santé, parle de souffrances somatiques intriquées à une « paralysie de la pensée » devenue nécessaire pour s’adapter au rythme du travail, et qui finit par s’emparer de l’être entier. Ceci, dit-il, rend le tableau clinique difficilement compréhensible pour le médecin : « Souvent les médecins passent à côté (du caractère psychique d’une maladie somatique) parce qu’ils voient quelqu’un qui ne se plaint pas. Comme si (ces patients) avaient une sorte d’indifférence, de négligence vis-à-vis de ce qui se passe en eux : la pensée ne vient plus informer le sujet sur lui-même, ni activer l’angoisse. Cette indifférence est l’une des contreparties de leur rapport au travail ».

Cette brève évocation du temps contraint montre bien que la maîtrise du temps, et même la définition du « temps objectivement nécessaire », peut être un instrument de pouvoir ; cette « objectivation », mise au service d’un impératif de rentabilité (le temps c’est de l’argent !) n’a aucune valeur absolue et aucun statut de vérité. En outre, elle provoque une souffrance indicible et souvent même inavouable, lorsque le modèle social et culturel valorise avant tout la rapidité, la gestion, le « gain » de temps.

Maîtrise du temps et pouvoir

La maîtrise du temps, instrument de pouvoir : dans beaucoup d’autres domaines que le travail, certainement. Il suffit d’évoquer la dimension du temps dans la situation des demandeurs d’asile : quel rapport au temps instaure un système qui ne reconnaît pas un passé vécu et plonge les gens dans des procédures longues, dont les balises temporelles aléatoires, obscures, mettent le présent en suspens ?

Ou encore, le temps nécessaire pour faire reconnaître une invalidité due à un accident de travail : trois, cinq, six ans, parfois plus. Là aussi, un temps suspendu, pendant lequel, même si la survie est assurée par la mutuelle ou le CPAS, l’individu attend d’être reconnu dans sa souffrance, dans l’événement qui a marqué sa vie. Manque de temps chez ceux qui statuent ? Utilisation délibérée du temps par les assurances ?

Evoquons aussi le temps judiciaire – les « arriérés judiciaires » ! Tout récemment encore, je rencontre un ami dont la plainte, déposée en 2001, arrive au tribunal en 2006 ; faute de temps (trop de procès ce jour-là), l’affaire est expédiée, et le jugement est remis en décembre 2006 (croisons les doigts). Une fois encore, au problème financier s’ajoute la souffrance de ne pas être reconnu dans un préjudice subi. Affaire complexe, tribunaux surchargés...

Quelle violence exerce le temps « administratif » ou « judiciaire » sur le temps d’une vie humaine ? On n’y peut rien ? Manque de personnel, de compétences ? Il faut des budgets, bien sûr ; dans quelle case entre le temps humain, les effets d’un temps inhumain, dans les choix d’une société ?

Le temps, un droit de l’homme ?

Les soignants ont affaire à des gens qui vivent leur temps de vie en lien avec leur maladie ; celle-ci impose parfois au patient de se créer un nouveau rapport au temps – le temps qui reste à vivre, le temps de la guérison, le temps des examens ou des traitements à l’hôpital, le temps de ce qu’on ne peut plus faire soi-même...

Les soignants voudraient savoir quand les symptômes ont commencé ; les patients répondent par des éléments vagues, dont la temporalité n’est pas claire, des moments fondus l’un dans l’autre… un peu comme si une pensée occidentale de l’« événement » fondateur se heurtait à une pensée chinoise où règnent les processus, les transitions imperceptibles…

Les soignants voient des gens dont le temps est défiguré par le travail, suspendu par l’exil ou par l’attente d’une décision administrative, judiciaire. Ils rencontrent des gens captés par le temps de la dépendance, d’autres issus de cultures qui ont construit le temps d’une manière spécifique, incommunicable - puisque, comme disait Saint-Augustin au début de cet article, « Si quelqu’un me pose la question et que je veuille expliquer, je ne sais plus ».

Ils soignent des personnes qui n’ont pas le temps, d’autres pour lesquelles le temps s’étire dans le vide et l’ennui. Des gens qui vivent dans l’angoisse du temps compté, d’autres pour lesquels la vie n’est qu’un passage vers l’éternité. Des adolescents qui ont toute leur vie devant eux, des vieux qui ne vivent plus que dans le passé ; des hommes dont le temps biologique est relativement peu balisé, des femmes dont la vie est rythmée par les règles, les grossesses, la ménopause. Un nouveau patient succède à un autre dont ils connaissent la famille depuis plusieurs générations…

Le temps est omniprésent dans la relation entre les soignants et leurs patients. Et les soignants – eux-mêmes hommes, femmes, jeunes, vieux, en bonne santé, malades, de telle culture ou de telle autre, sont sans cesse renvoyés à leur propre temps, sans peut-être même le savoir puisque, comme dit Saint-Augustin...

Ne devrait-on pas ajouter à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, celui d’avoir le temps de penser au temps ? De perdre son temps ? De prendre son temps ? De vivre, parfois, dans les marges du temps hors du temps, à contre-temps... ? .

[1Marc Alain Ouaknin, Lire aux Eclats, Eloge de la caresse, Seuil, Essais coll Points l994 p 233.

[2Saint Augustin, Confessions XI, 14, 17.

[3M.A. Ouakin, ibid, p. 54.

[4Marcel Conche, L’aléatoire, Puf Perspective critiques l999 p 222.

[5François Julien, Du temps, Eléments d’une philosophie du vivre, Grasset 2001 p 30.

[6ibid., p. 170.

[7ibid, p. 170.

[8ibid. p 88.

[9Marc Alain Ouaknin, Méditations érotiques, Petite Bibliothèque Payot l992 ed. Balland, p. 66.

[10Confessions XI chap 28 cité dans Jullien p. 106.

[11ibid p 56.

[12Montaigne cité par Julien p151.

[13ibid p 36.

[14cité dans Jullien.

[15Laurence Graffin, Sommes-nous condamnés aux cadences, coll Le travail en Questions, ed. Mille et Une Nuits dépt de la librairie Arthème Fayard,/La cinquième édition/Ministère de l’Emploi et de la Solidarité France l999.

[16ibid p.10.

[17Christophe Dejours, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale. Ed Poche, Coll Points, 2003.

Cet article est paru dans la revue:

n° 38 - octobre 2006

Patienter - Le temps et la salle d’attente…

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