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Tarte à la crème


31 mars 2017, Christian Legrève

Responsable du service éducation permanente de la Fédération des maisons médicales.

, Dr Hélène Dispas

médecin généraliste

, Elysee Somassé

médecin, service d’études et recherches de la Fédération des maisons médicales, chercheur à l’école de santé publique de l’université libre de Bruxelles.

, Yaëlle Vanheuverzwijn

Coordinatrice de l’intergroupe bruxellois.

Nous connaissons nos démons  ! Nous nous sommes méfiés de la bien-pensance dans laquelle nous sommes baignés. Le concept de néolibéralisme serait une tarte à la crème gauchiste. Nous l’avons mis à l’épreuve. Nous sommes allés à la rencontre de chercheurs, d’historiens, d’économistes, de journalistes, et même d’adversaires politiques. Contrairement à ce qu’affirme l’un d’eux, le néolibéralisme existe bel et bien. Perry Anderson [1] le présente simplement comme «  la dérèglementation des flux financiers, la privatisation des services publics et le creusement des inégalités sociales, cette variante du règne du capital mise en place en Europe et aux États-Unis depuis les années 80  ». C’est une définition sans doute simplificatrice par rapport à beaucoup d’analyses que nous avons partagées. Elle a le mérite de permettre de relier un concept à des faits.

Nous avons pu constater que l’émergence de ce modèle répond à un projet initié de longue date. Elle n’est pas le moins du monde consécutive à des évènements ponctuels, qui seraient accidentels, imprévisibles, dans le champ de l’économie. Elle n’est pas, non plus, le résultat – malheureux mais nécessaire – d’un quelconque progrès technologique. Le néolibéralisme apparaît, il y a longtemps déjà, comme le projet d’une contre-offensive politique s’appuyant sur une transformation délibérée du système capitaliste.

Cette contre-offensive s’attaque notamment aux systèmes de santé. Parce que la santé est un marché gigantesque et en croissance, mais aussi pour transformer l’accord politique sur la base duquel ces systèmes ont été analysés à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Nous avons pu montrer que le projet néolibéral vise – et obtient – un impact sur la manière de penser la santé, sur les systèmes de santé, sur leur financement, sur les comportements des soignants et sur les attitudes et la situation des usagers.

Comment est-ce possible, alors qu’il nuit à l’intérêt du plus grand nombre  ? A travers l’exemple des soins de santé, on constate que le projet néolibéral s’impose dans le temps par la convergence entre des actions qui impactent des niveaux différents de la réalité sociale  : les mentalités, le langage, les pratiques, les règles, les structures. Il se renforce à l’occasion des crises systémiques (financières, économiques, sanitaires…). On retrouve ici toutes les caractéristiques des stratégies décrites dans la théorie de la transition. Dans cette conception, les acteurs qui poursuivent une transformation radicale de la société ont intérêt à exploiter les fenêtres d’opportunité et à construire les convergences entre des transformations au niveau micro des niches d’innovation dans les pratiques (lieu opérationnel de la transition), au niveau méso du régime dominant, des structures (lieu tactique du changement), et au niveau macro des paysages (lieu stratégique des changements de paradigme).

Il n’y a pas de grand complot. Il y a un projet politique, porté par des acteurs identifiés. Nous ne parlons pas d’informations cachées, ni de sources secrètes. On peut d’ailleurs faire le parallèle avec le contexte de l’après-guerre. D’autres forces, progressistes, exploitaient le contexte pour faire aboutir dans le monde occidental le projet de systèmes publics de protection sociale. Tout ça nous conduit à considérer qu’il est possible de penser un renversement. Une stratégie de transformation du régime néolibéral. Et à considérer que la théorie de la transition peut nous y aider. Ce sera l’objet de notre prochain dossier.

Revenons, pour finir, au néolibéralisme en tant que tarte à la crème  ! On pense aussi à notre compatriote Georges Le Gloupier, l’entarteur. Le site de l’internationale pâtissière énonce «  sept bonnes raisons, au moins, d’entarter les pompeux cornichons  ». La croisade pâtissière sert, qui plus est, d’exquis révélateur. Elle informe admirablement sur la nature profonde des gustaves enfarinés. Comme l’explique avec pas mal de chien le très distingué sociologue Jean-Claude Guillebaud dans L’Obs du 20 octobre 1994  : «  Fulgurante, imprévisible, la tarte à la crème est à la fois inoffensive et fatale  ».

[1Historien, Le Monde Diplomatique, mars 2017.

Cet article est paru dans la revue:

n° 78 (Numéro spécial Congrès) - mars 2017

Mécanismes - Idéologie néolibérale et soins de santé

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique, et des pages « actualités », consacrées à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, relations d’événements (colloques, parutions récentes), au récit d’expériences vécues...

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