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La démocratie au travail


Santé conjuguée n°113 - décembre 2025

Sociologue et professeure à la faculté de sciences économiques à l’UCLouvain, Isabelle Ferreras rappelle l’histoire entremêlée de l’autogestion et du capitalisme, de même que les liens entre conditions de travail et participation politique.

Quelle place occupe l’autogestion dans un monde capitaliste ?

I. F. : À partir du XVIIIe siècle, la lutte qui se structure face à une sorte d’organisation plus systématique des moyens de production au travers du capitalisme manufacturier industriel, puis maintenant financiarisé, est une lutte pour affirmer la capacité d’autonomie à laquelle les travailleurs n’ont jamais renoncé. Mais les conditions sociales, économiques, font qu’à certains moments cette autonomie est plus compliquée à maintenir. Pour Marx, le travailleur devient aliéné, il devient littéralement étranger à lui-même (alien en anglais). Marx exprime par-là que le travailleur perd la possibilité d’identifier les finalités qu’il souhaite poursuivre au travers de son travail1. À quoi voulons-nous contribuer ? Quel est le service que l’on va rendre ? À quel type de population prioritaire souhaite-t-on s’adresser ? C’est le socle de l’autonomie. Une fois ces finalités identifiées, comment s’organiser de la manière la plus efficace, efficiente, pour les poursuivre ? Ces questions ont donné lieu à une tentative du capitalisme d’impliquer les travailleurs dans la gestion, permettant de faire le lien entre néolibéralisme et autogestion : « Impliquez-vous dans la gestion, et on va laisser le domaine du gouvernement dans les mains des actionnaires », leur a-t-on parfois dit, comme dans le toyotisme et aujourd’hui dans l’entreprise libérée, dans toutes sortes de formes de management participatif.

Quelle nuance faites-vous entre gestion du travail et gouvernement du travail ?

Le gouvernement du travail se réfère aux enjeux des finalités du travail. De ce point de vue, le terme « autogestion » nous induit en erreur parce qu’il ne fait pas justice à la tentative du mouvement autogestionnaire et des organisations en autogestion de mettre celles et ceux qui travaillent en position de pouvoir peser et sur le gouvernement et sur la gestion. Servir une patientèle précarisée, en difficulté sociale ou économique, ce n’est pas la même médecine que s’occuper de patients qui ont les moyens de payer trois fois le tarif conventionné… Nous sommes bien dans des choix de finalité, car, quand les maisons médicales s’inscrivent dans cette perspective d’autogestion, elles ne signalent pas seulement qu’elles veulent s’autoorganiser (choisir les horaires, être responsables de toutes ces décisions de gestion), elles ont une ambition plus grande qui va jusqu’à identifier de manière autonome les finalités poursuivies par l’organisation. Les expérimentations autogestionnaires, que j’appellerai plutôt d’autogouvernement du travail, sont concomitantes à l’histoire du capitalisme. On les classe en général dans le secteur de l’économie sociale et solidaire, mais leur portée est plus large que ce que représente économiquement ce secteur. Elles préfigurent le monde auquel les travailleurs, les travailleuses aspirent en général : sortir de cette aliénation, sortir de la souffrance qui vient du fait que le travail n’est pas organisé en fonction de leurs besoins ni de leurs capacités réelles.

Il est aussi question de démocratie au travail. De quoi s’agit-il ?

Déjà, définir la démocratie est compliqué, mais on peut dire que son socle normatif repose sur deux axes. D’une part, la reconnaissance de l’égale dignité de chacune et de chacun. Selon l’article premier de la Déclaration universelle des droits humains, « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droit ». D’autre part, il faut une organisation politique de la vie en collectivité qui reflète ce principe. Ce qui implique de chercher à s’autogouverner, à se gouverner ensemble, à se donner les règles de notre vivre ensemble auquel chacun aura pu participer directement – c’est même l’utopie autogestionnaire de ne pas passer par un système de représentation. Évidemment, à un niveau de complexité important, dans de grandes organisations, la participation permanente de tous devient plus difficile à appliquer… Mais des techniques sont mobilisables pour faire vivre l’idée démocratique à large échelle : le tirage au sort, par exemple, est une alternative à l’élection de représentants, les assemblées citoyennes… Les pratiques d’autogestion des maisons médicales, c’est ce qui s’approche le plus d’une traduction du projet démocratique dans les conditions du monde du travail. On a un service à rendre, et des contraintes économiques bien sûr, mais on va le faire de manière fidèle à ce socle normatif tant au niveau de l’individu que de l’organisation collective.

Cet idéal de démocratie serait quelque chose de naturel ? 

Je pense que la démocratie est une aspiration universelle, comme la qualifie l’économiste Amyrta Sen 2. Dans un moment politique actuel de repli sur les nationalismes, il est important de se relier à ces aspirations de tous les humains sur terre. Toutefois, nous sommes aussi le produit des conditions sociales dans lesquelles nous sommes immergés et qui ont structuré notre regard au monde et c’est d’autant plus important de s’interroger sur la manière dont nous allons organiser la vie quotidienne sachant que celle-ci va transformer nos attentes, qui sembleront plus ou moins réalistes. Prenons le lien par exemple entre la désaffection politique, le vote pour l’extrême et les conditions de mise au travail autoritaire, c’est-à-dire dans le régime capitaliste classique. En France, l’économiste Thomas Coutrot 3 montre que c’est parmi les personnes qui sont dans des conditions de plus grande hétéronomie au travail – qui ne peuvent pas choisir quand faire une pause ni comment organiser leurs tâches – que l’on trouve une plus grande proportion d’électeurs d’extrême droite ou d’abstentionnistes, qui donc se sortent du jeu politique parce qu’ils n’y voient pas le sens. Parce que cette aspiration universelle à la démocratie est frustrée, des gens en viennent à ne plus y croire, veulent qu’on les sorte de la situation de non-sens dans laquelle ils se trouvent, veulent une solution autoritaire…

Quelle est la pertinence de ces attentes ?

C’est ce que j’appelle l’intuition critique de la justice démocratique dans le travail. À grands traits, cette attente d’autonomie est portée dès le début par les mouvements syndicaux face à l’organisation capitaliste de l’économie. Les droits collectifs du travail vont dériver de la reconnaissance du syndicalisme. Ce n’est rien par rapport à l’idéal d’autonomie au travail, mais c’est énorme d’avoir réussi à imposer ce droit des travailleurs à se choisir des représentants ! Aux États-Unis, ce droit n’est pas garanti ; la liberté des travailleurs de s’organiser est enfreinte, or cela ne devrait pas être une option. Cette intuition critique de la justice démocratique au travail est présente aussi dans le segment capitaliste de l’économie, mais il y a une lutte active contre son déploiement puisque, du point de vue de beaucoup d’apporteurs de capitaux, il s’agit de leur droit de subordonner les travailleurs. C’est logique qu’ils le comprennent comme cela, vu que le droit a entériné ce principe : ils apportent du capital et contractent ensuite avec des travailleurs une subordination, le contrat de travail : sub ordo, vous êtes de rang inférieur. Mais ce n’est pas un principe économique, c’est un principe politique. Cela s’appelle le salariat, un deal à la Trump, un compromis social où chacun va y trouver son compte : les travailleurs, la sécurité d’emploi ; l’employeur, la discipline de travail ; l’État, la prospérité.

Ce sujet de la démocratie au travail revient régulièrement…

Dans les années 1930, comme à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, on assiste à des débats en Europe sur le principe autogestionnaire, au sein du capitalisme, c’est-à-dire sur la question de l’absence de droit politique des travailleurs à peser sur les finalités du travail. On assiste à un deuxième grand moment autour de l’autogestion dans les années 1970. Les deux vont toucher à la question de la réforme de l’entreprise, car, si l’on veut faire advenir cette idée que les travailleurs doivent pouvoir participer au gouvernement du travail, il n’y a pas mille solutions. Il faut leur donner un pouvoir sur le gouvernement du travail. Par où va passer ce pouvoir ? Par la structure de la société anonyme, par la structure de l’entreprise même. J’espère que l’on pourra identifier ce qui se passe actuellement comme un mouvement de réveil de cet enjeu avec, par exemple, en novembre 2023, la déclaration du Conseil européen des ministres des Affaires sociales et de l’Emploi sur la démocratie au travail comme la voie à suivre pour faire face aux défis de l’intelligence artificielle et de la transition juste4. Il faudrait arrêter de considérer les travailleurs comme des subordonnés et les reconnaitre comme de véritables citoyens, des citoyens au travail, donc avec des droits politiques à peser sur l’organisation du travail et les finalités du travail. Dans le Manifeste travail 5, je reprends avec d’autres autrices l’idée que cette aspiration n’est pas un truc pour quelques « fous » de l’économie sociale et solidaire qui n’ont pas compris la marche du monde. C’est l’exact contrepied que nous prenons : il y a en fait là le germe d’une organisation de l’économie différente, beaucoup plus compatible avec le projet démocratique qui le porte, car, si la politique est dans cet état aujourd’hui c’est précisément parce que l’économie n’est pas démocratisée. Il faut amener les principes de l’économie sociale et solidaire à échelle de l’économie en général, continuer ce que le mouvement syndical n’a pas porté suffisamment pour plein de raisons. Apporter cette perspective de transformation de l’économie capitaliste, démocratiser l’économie et démocratiser les entreprises, et cela passe par donner aux travailleurs au moins autant de droits qu’en ont les actionnaires qui, aujourd’hui, sont les seuls citoyens qui ont les droits politiques de gouverner l’entreprise.

C’est un choix politique, social et économique à la fois !

L’économie sociale et solidaire met en pratique deux principes qui sont les faces d’une même pièce. Un : le projet de la démocratie économique, c’est le principe des droits politiques à peser sur le gouvernement et l’organisation du travail indépendamment de la propriété. Je qualifie d’investisseurs en travail ceux qui travaillent, qui investissent par leur travail ; ils sont gouvernés par des règles, donc ils doivent pouvoir peser sur elles. Deux : que fait-on de la propriété ? Elle doit être beaucoup plus partagée et ne pas déterminer l’accès aux droits politiques de gouverner. On doit détacher les droits politiques de gouverner de la question de la propriété ou, pour parler comme un marxiste, des moyens de production, de la propriété des actions. Une entreprise, c’est beaucoup plus qu’une structuration de capitalistes entre eux, car, si vous n’avez qu’un apport en capital, il ne va rien se passer. Il faut que des humains en fassent bon usage pour développer le projet de l’entreprise et cet investissement en travail est bien plus collectif, significatif, humain, dense, alors que celles et ceux qui s’y consacrent n’ont pas de reconnaissance dans l’institution économique. Le droit du travail et toutes les luttes sociales ont essayé de structurer cet investissement de travail et en Belgique nous avons l’institution la plus significative à mon avis de cette reconnaissance institutionnelle : le comité d’entreprise. Un comité d’entreprise, c’est la reconnaissance d’un canal pour que les travailleurs puissent porter une parole collective au niveau de la direction. Il faut s’en emparer et y ajouter le droit de codécision, de validation ou non des décisions que le conseil d’administration prend aujourd’hui seul. Comment rémunérer l’actionnaire ? Que faire avec les profits ? Va-t-on développer de nouveaux projets en accord avec nos ambitions écologiques ou continuer à polluer ? On voit que les travailleurs apportent une tout autre rationalité. C’est d’ailleurs pour cela que les apporteurs de capitaux les tiennent en dehors du gouvernement de l’entreprise.

C’est en effet plus difficile quand les intérêts divergent…

Il y a un grand malentendu sur le projet démocratique. Ce n’est pas un idéal « fleur bleue », où on pense tous la même chose et où tout le monde est d’accord. C’est précisément parce que l’on se reconnait comme égaux, mais différents, que l’on a des vues qui ne vont pas forcément s’aligner, mais que notre perspective va compter, que l’on aspire à ce projet. Il y a deux issues à la confrontation actuelle entre capitalisme et démocratie6. Soit plus de capitalisme, donc plus de pouvoir à ceux qui possèdent ; c’est le chemin américain et la fin de la démocratie. Soit plus de démocratie, ce qui veut dire approfondir le projet démocratique dans le champ politique et renouveler les pratiques.

 

 

  1. K. Marx, Manuscrits de 1844. Économie politique et philosophie. Éditions sociales, 1972.
  2. A. Sen, La Démocratie des autres : pourquoi la liberté n’est pas une invention de l’Occident, Rivages poche, 2006.
  3. Th. Coutrot, Le bras long du travail. Conditions de travail et comportements électoraux, document de travail de l’IRES n° 01-2024, Institut de recherches et d’études sociales, février 2024.
  4. Conseil de l’Europe, Projet de conclusions du Conseil intitulées « Davantage de démocratie au travail et négociations collectives vertes pour un travail décent et une croissance durable et inclusive », https://data.consilium.europa.eu, 17 novembre 2023.
  5. I. Ferreras, J. Battilana, D. Méda, Le Manifeste travail. Démocratiser, démarchandiser, dépolluer, Seuil, 2020.
  6. I. Ferreras, Gouverner le capitalisme ? Pour le bicamérisme économique, PUF, 2012.

Cet article est paru dans la revue:

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