Prévention du suicide : la première ligne peut faire la différence
Tsolair Meguerditchian
Santé conjuguée n°111 - juin 2025
Quelles lignes directrices et attitudes adopter lors des consultations avec des patients en détresse ? Quelles précautions prendre pour évaluer la dangerosité d’un acte suicidaire ? La coordination institutionnelle en cas de crise suicidaire, la réflexion collective et la mise en place de protocoles clairs pour prévenir et gérer les situations de crise revêtent aussi une grande importance.
Avec 1 654 suicides aboutis recensés en 20211, la Belgique présente le huitième taux le plus élevé de l’Union européenne. Ce phénomène affecte gravement la santé publique, mais également l’équilibre des structures sociales et professionnelles. Dans ce contexte, les acteurs de santé de première ligne – médecins généralistes, infirmiers et infirmières, psychologues et psychiatres – jouent un rôle fondamental dans la prévention, l’accompagnement des personnes en souffrance et la gestion des crises suicidaires.
La prévention du suicide demande une coopération multisectorielle et multidimensionnelle. Le travail en réseau est donc nécessaire et les professionnels de première ligne jouent un rôle clé. À travers une écoute active et une intervention empathique, ils peuvent détecter les signes d’alerte, souvent bien avant que le patient exprime des intentions suicidaires claires. Toutefois, la souffrance des personnes en détresse ne se manifeste pas toujours de manière évidente, ce qui complique la tâche de repérage. Une attention particulière doit ainsi être portée aux signes qui peuvent être observés, entendus ou ressentis.
Repérer les indices de détresse
Les signes de souffrance suicidaire peuvent se manifester de manière discrète. Ils peuvent se présenter sous plusieurs catégories de signaux d’alerte : isolement, signes de dépression, comportements à risque et messages exprimés par la personne. Ces derniers occupent une place centrale. Ils peuvent se présenter sous une forme directe (la personne exprime clairement sa souffrance ou ses idées suicidaires), ou indirecte (à travers des propos ambigus, des allusions à la mort ou à la disparition, ou encore des formulations laissant entrevoir un profond mal-être).
- Des déclarations explicites comme « Je n’en peux plus, je préférerais en finir » ou « Je pense à mourir, je ne vois plus d’issue ».
- L’annonce de projets de départ définitif, tels que « Je vais partir loin, peut-être pour toujours » ou « Il est temps que je disparaisse, tout le monde serait mieux sans moi », qui doivent être perçus comme des appels à l’aide.
- Des expressions vagues de désespoir, comme « Rien ne vaut la peine d’être vécu » ou « J’ai l’impression que tout est fini », qui peuvent masquer une souffrance intérieure intense.
- Des messages symboliques qui abordent une fin et un héritage, pouvant être un signe de préparation à un acte suicidaire. Ces messages s’accompagnent souvent de dons d’objets qui sont pourtant importants pour la personne.
Il y a lieu d’être particulièrement vigilant face à ces messages, même lorsqu’ils semblent anodins ou déguisés sous l’humour ou la fatalité. Leur interprétation demande de la sensibilité, du recul, et une écoute attentive. Ces messages doivent alerter d’autant plus lorsqu’ils s’accompagnent d’autres signes de souffrance, comme un isolement marqué, des signes dépressifs ou des comportements à risque. C’est la combinaison de ces éléments qui doit amener le professionnel à approfondir la discussion, à poser des questions ouvertes et à ne pas hésiter à évaluer explicitement le risque suicidaire. Une fois repérés, ces signes vont être le fil conducteur pour questionner les pensées suicidaires et évaluer le niveau d’urgence et de dangerosité. Repérer ces signes en amont permet une intervention plus adaptée et peut prévenir un passage à l’acte. C’est pourquoi les professionnels de santé doivent être particulièrement vigilants face aux signaux d’alerte ; même les plus subtils doivent être pris au sérieux.
Nommer le suicide
Un des obstacles majeurs dans la gestion de la crise suicidaire est le tabou qui entoure la question du suicide. Nombreux sont les professionnels de santé qui hésitent à aborder directement le sujet, par crainte d’aggraver la situation ou d’encourager l’acte. Les recherches montrent pourtant que parler ouvertement du suicide ne favorise pas le passage à l’acte. Au contraire, nommer le suicide dans un cadre empathique permet de rompre le silence et de favoriser l’expression de la souffrance. Aborder le sujet de manière directe et sans jugement est essentiel pour permettre au patient d’exprimer son mal-être et de recevoir le soutien nécessaire.
Recommandations
Lors d’une consultation, plusieurs attitudes sont à privilégier afin de créer un climat de confiance :
- L’écoute active et bienveillante : écouter sans interruption, en respectant le rythme de la personne en détresse, sans négliger les moments de silence et en portant attention aux émotions du patient est indispensable pour lui permettre de s’ouvrir.
- La validation de la souffrance : reconnaitre la douleur et la souffrance du patient contribue à instaurer un climat de confiance. Dire, par exemple, « Je vois que vous traversez une période très difficile » peut aider à établir un lien empathique et soutenant.
- Éviter les jugements et minimisations : des phrases comme « Il y a toujours une solution » ou « Il ne faut pas exagérer » peuvent être perçues comme une minimisation de la souffrance vécue par la personne et ainsi nuire à l’établissement d’un lien.
- Ne pas culpabiliser : il est essentiel de ne jamais faire sentir au patient qu’il est responsable de ses pensées suicidaires.
Si le lien est déjà établi et que la personne en détresse ressent l’empathie et la bienveillance, on peut alors progressivement poser des questions plus directes. Par exemple : « Avez-vous envisagé de mettre fin à vos jours ? », ou « Est-ce que vous avez des idées suicidaires ? ». Cela permet de clarifier les intentions du patient et d’ouvrir un dialogue sur ses émotions et son état de santé mentale.
Évaluer le niveau d’urgence et de dangerosité
L’évaluation du risque suicidaire est une étape capitale pour adapter l’accompagnement à la gravité de la situation. Elle repose sur un questionnement ouvert, mais ciblé, permettant d’apprécier plusieurs dimensions : l’intention suicidaire, l’accès à des moyens létaux, le degré de planification et l’état psychologique général de la personne. L’objectif est de comprendre à quel point la personne est engagée dans une démarche suicidaire et dans quel délai une intervention est nécessaire. On peut distinguer trois niveaux d’urgence en fonction des réponses recueillies et de l’observation clinique :
- Urgence faible. La personne est en détresse, mais elle manifeste encore une ouverture à la communication. Elle cherche à être entendue, explore des solutions à ses difficultés et exprime un désir de s’en sortir. Elle peut évoquer des pensées suicidaires, mais sans projet concret ni plan défini. Elle conserve une certaine perspective, avec des projets à court terme et une capacité à mobiliser des stratégies pour faire face à la crise. Dans ce contexte, un accompagnement bienveillant, une écoute active et une orientation vers un soutien approprié sont essentiels.
- Urgence moyenne. La situation devient plus préoccupante lorsque la personne présente un équilibre émotionnel fragile et une intention suicidaire claire. Elle peut avoir commencé à envisager un scénario précis, même si le passage à l’acte est reporté. Ce report peut être lié à une ambivalence, mais aussi à un sentiment d’impuissance ou à la conviction d’absence d’alternative à la souffrance. La personne peut exprimer directement ou de façon détournée son désarroi, son mal-être ou son besoin d’aide. À ce stade, une vigilance accrue s’impose, ainsi qu’une mise en place rapide d’un accompagnement psychologique et social renforcé.
- Urgence élevée. Lorsque le risque est élevé, la personne apparait déterminée à mettre fin à la souffrance, avec une planification détaillée (lieu, moment, moyen) et une possibilité de passage à l’acte imminente. Elle peut être soit coupée de ses émotions et aborder la situation avec une froide rationalité, soit submergée par l’émotion et en grande détresse. Dans certains cas, elle est paralysée par une dépression sévère ou agitée de manière extrême. La souffrance psychique est soit omniprésente et envahissante, soit totalement tue, traduisant une forme de retrait intérieur inquiétant. Elle peut avoir accès immédiat à un moyen de se nuire (médicaments, armes, lieux dangereux) et exprimer un sentiment d’échec total, estimant qu’aucune solution n’est plus possible.
Dans ces situations de haute dangerosité, une intervention s’impose : mise en sécurité, voire hospitalisation, en veillant à préserver le lien de confiance avec la personne en détresse.
Une démarche collective structurée
En complément d’un plan de prévention du suicide, il convient d’être en mesure de faire face à un passage à l’acte. Lorsqu’un acte suicidaire survient dans une institution de santé, les conséquences ne se limitent pas à l’individu en détresse. Le suicide ou la tentative de suicide d’un patient affecte profondément l’ensemble de l’équipe soignante, perturbant l’équilibre de l’institution et mettant en lumière les vulnérabilités collectives. Les professionnels de santé, confrontés à ces événements, peuvent éprouver des sentiments de culpabilité, de responsabilité, de choc ou de découragement.
Face à cette réalité, la mise en place d’un protocole institutionnel d’intervention et de prévention du suicide prévaut. Ce protocole doit être élaboré de manière collaborative, en associant les différents acteurs de l’institution afin de garantir une réponse cohérente, coordonnée et adaptée aux réalités du terrain.
Le protocole doit inclure les étapes à suivre face à une personne qui exprime ses pensées suicidaires. Il doit également aborder les actions à mettre en place immédiatement après un acte suicidaire abouti ou non, avec une préparation spécifique liée à la gestion de l’impact émotionnel sur les professionnels de l’établissement. Concernant la prise en charge immédiate, le protocole doit répondre à ces questions : « qui intervient et dans quel ordre ? » et « quels sont les premiers gestes à poser ? » On y trouvera également des notions sur la communication interne et externe.
Limites personnelles et professionnelles
L’impact émotionnel d’un suicide sur les soignants n’est pas à sous-estimer. Chaque professionnel de santé doit connaître ses limites personnelles, émotionnelles et professionnelles lorsqu’il intervient dans des situations de crise suicidaire. En outre, il est fondamental que chaque professionnel sache quand demander de l’aide, soit en orientant le patient vers un spécialiste, soit en sollicitant le soutien de ses collègues. Les institutions doivent également être conscientes de leurs propres ressources et limites, et ne pas hésiter à faire appel à des experts lorsque la situation l’exige, afin d’assurer une réponse cohérente et adaptée.
La prévention du suicide est un défi collectif qui nécessite une approche coordonnée entre les différents professionnels de santé. En Belgique, où le taux de suicide officiel reste préoccupant, chaque acteur de première ligne doit être formé, soutenu et accompagné pour faire face à cette problématique. La souffrance des individus en détresse ne doit jamais être sous-estimée, et la réponse des institutions doit être réfléchie, réaliste et adaptée aux spécificités de chaque situation.
Centre de prévention du suicide
La ligne d’écoute de référence, anonyme et gratuite, accessible 24h/24 (0800 32 123) des psychologues spécialisés dans les crises suicidaires et le deuil après suicide (0476 53 00 84) ; un guide général pour les professionnels de première ligne.
Plus d’info sur www.preventionsuicide.be
Cet article est paru dans la revue:
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