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Gouverner par les nombres


Santé conjuguée n°113 - décembre 2025

Bruno Frère, sociologue et professeur d’épistémologie des sciences sociales et théories critiques à l’Université de Liège, nous éclaire sur les notions de normes, de quantification et, in fine, la dépersonnalisation du travail tapies derrière ce concept phare du néolibéralisme.

Que nous dit le mot « gouvernance » ?

B. F. : La notion même de gouvernance me dérange. Probablement parce qu’elle est liée à l’avènement du néolibéralisme qu’analysait déjà Foucault dans les années 1970-1980 : une idéologie qui essaie d’effacer les rapports de domination en utilisant un terme qui donne le sentiment qu’il n’y a plus de rapport de force dans les organisations, plus de rapport de pouvoir, alors qu’ils restent présents, soit entre les détenteurs du capital, les patrons et les travailleurs dans les entreprises privées, soit entre les dirigeants et les fonctionnaires dans les services publics. Cette notion donne le sentiment qu’il n’y a plus de rapport d’autorité entre des dominants et des dominés et qu’en revanche nous serions dans une gouvernance collective pour le bien commun, pour le bien public, que les entreprises correctement gouvernées travailleraient au bien public. Alors que non : nous sommes dans un monde capitaliste et les entreprises vont de facto faire du profit, pas pour les personnes qui y travaillent, mais pour les actionnaires et éventuellement les cadres supérieurs et les patrons. L’idée même de gouvernance, c’est une manière de faire comme si la société ou le collectif concerné – entreprises ou autres organisations – s’autogérerait, or il y a toujours des décideurs, il y a toujours des chefs, il y a toujours des directeurs, des directrices et ceux-ci généralement ont une forme d’autorité sur leurs subalternes. La gouvernance, au sens de Foucault1, c’est la façon dont les dépositaires du pouvoir d’État parviennent à gouverner les corps. Les gouverner au travail, les gouverner jusque dans leur santé (puisque l’État est dépositaire de la politique de santé), les gouverner jusque dans leur sexualité (puisque l’État pouvait jusqu’à une date assez récente décréter ce qu’était une sexualité acceptable ou non). Il ne faut pas oublier que le terme « gouvernance » vient de gouvernement, vient de contrôle, vient d’autorité.

Parler de « collaborateurs » ou de « collaboratrices » relève d’un même subterfuge ?

Exactement. Dans les entreprises et les organisations, on ne va plus parler de salariés, on ne va plus parler de travailleurs, mais de collaborateurs. Comme si tout le monde était uni vers un objectif commun de succès. Non. La plupart du temps, on utilise ce terme pour désigner des personnes clairement subalternes, qui, dans un certain nombre de cas, ne sont pas ou ne sont plus protégées par le droit du travail : travailleurs en sous-traitance, en contrat précaire ou à durée déterminée, en intérim, voire sous statut de stagiaire dans une entreprise tierce qui les exploite. La notion de collaborateur et de collaboratrice, c’est aussi une manière d’euphémiser des rapports de pouvoir dans des organisations où certains parviennent à dégager de la plus-
value ou un intérêt direct d’une activité qu’ils ne pratiquent pas eux-mêmes.

La gouvernance a aussi investi le monde associatif…

Le mot avait initialement pour objectif central de critiquer le pouvoir de l’État, mais il a été passé à la moulinette des approches managériales pour devenir quelque chose de supposément noble : la « bonne » gouvernance. La bonne gouvernance de l’entreprise, qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut juste dire que l’on va permettre aux gens qui ont investi dans l’entreprise de faire du profit et qu’elle sera bien gouvernée, mais qu’on ne me fasse pas croire qu’il y a un objectif sociétal derrière cela. La notion a atteint le secteur associatif, qui devrait à mon sens en être prémuni, un secteur par essence au sein duquel une réelle autogestion démocratique doit être – et a toujours été – réfléchie. La gouvernance est l’antonyme de l’autogestion, à savoir une société qui s’autogouverne sans avoir besoin de normes gouvernementales, qui lui viennent d’une autorité supérieure. Le monde du travail social en général est aujourd’hui totalement perclus des mécanismes du marché. Le service public est aussi atteint. On demande aux médecins d’être rentables, de voir autant de patients sur la journée, d’occuper autant que possible les lits d’hôpitaux, d’assurer un turn-over le plus rapide possible… Tout simplement, il faut que l’hôpital produise de l’argent et puisse compter sur toujours plus de rentrées – payées par les patients, mais également par les mutuelles. On demande aux hôpitaux d’être rentables alors que ce n’est pas leur vocation. Vous pouvez faire de la santé un secteur rentable si vous privatisez la santé. Les riches pourront payer, mais certainement pas les « collaborateurs » dont nous parlons, ceux-là mêmes qui n’ont pas les moyens de se payer une assurance privée.

Et la gouvernance par les nombres ?

Alain Supiot2, lui-même très foucaldien, nous dit qu’aujourd’hui, la gouvernance par les nombres comme le management par objectifs sont des modèles de gestion qui entendent imposer une certaine autorité ou une certaine orientation en arguant de constats neutres et objectifs se traduisant dans les chiffres. On assigne des objectifs chiffrés dans les services publics, le parapublic et le monde associatif. Des objectifs qui visent purement et simplement à gouverner, à cadrer l’action. Prenons l’exemple de l’insertion des travailleurs au chômage, que l’on appelle improprement les chômeurs. Le monde associatif, qui travaille à la requalification et à la reprofessionnalisation de ces personnes sans emploi, est évalué à partir du chiffre : remettre x % de gens au travail, sinon les subventions publiques seront coupées. On impose des exigences draconiennes aux associations supposées réinsérer. Réinsérer dans quoi ? Dans une classe moyenne qui se délite complètement ? Plus que jamais, l’ordre du capitalisme s’impose par le biais de politiques publiques au point d’en arriver à une situation dans laquelle des travailleuses et des travailleurs du social sont contraints de pousser des personnes sans emploi vers tel ou tel métier parce qu’ils sont eux-mêmes sous pression et que leur emploi dépend aussi maintenant d’objectifs quantifiés. Ce que l’on oublie de dire, c’est que le chômage est un avariant structurel de l’économie capitaliste. On a besoin de chômeurs pour pouvoir exercer sur le marché du travail un chantage au salaire le plus bas possible. Comme l’évoquait Marx hier et comme l’évoque Piketty aujourd’hui, gouverner par le chiffre, c’est dire que nous faisons une gestion neutre et efficace, que nous quantifions toute forme d’action imaginable, ce qui nous permet d’envisager si oui ou non tel ou tel objectif a été rempli. C’est une stérilisation totale de l’action sociale !

D’où vient cette fascination des chiffres ? La faute à Pythagore ?

Je ne remonterais pas jusqu’à la Grèce antique ; c’est un contexte social, culturel, politique qui n’a plus grand-chose à voir avec l’époque contemporaine et je ne pense pas non plus que la fascination pour les chiffres soit due à une fascination pour l’abstraction. Si c’était le cas, notre monde se fascinerait aussi pour la philosophie, pour la littérature, pour l’art, pour toutes ces activités abstraites et valorisées qui étaient celles auxquelles Pythagore pouvait s’intéresser à l’époque, les choses de l’esprit en général. Je crois que la fascination pour les chiffres vient de la révolution industrielle, une révolution qui a permis de massifier la production de richesses et que cette production a dû être quantifiée, mesurée notamment pour s’assurer qu’elle soit toujours croissante. Cette fascination du chiffre nous vient tout simplement de l’universalisation du capitalisme lui-même, un système économique qui doit mesurer sans cesse la plus-value qu’assurent le travail des ouvriers et l’exploitation de la nature. Laquelle plus-value peut être privatisée évidemment par le propriétaire, d’où le besoin de chiffres. De toujours plus de chiffres. Le système soviétique était un système de planification productiviste, qui lui-même visait une forme d’accaparement, de confiscation de la plus-value, non pas évidemment par le capitaliste, mais par les apparatchiks. Déjà avant la prise de pouvoir des bolcheviks en Russie, Bakounine l’anarchiste pronostique que le communisme ne sera rien d’autre qu’un capitalisme d’État. Moi, je pense que cette fascination du chiffre vient de cette idéologie productiviste qui prend les sociétés occidentales à partir de la révolution industrielle, de l’avènement des grandes démocraties, fin XVIIIe-début XIXe. Cette fascination du chiffre et de la mesure vient de ce désir de rendre toute chose quantifiable dans le profit qu’elle permet de dégager, d’extraire d’une activité quelconque. Si vous lisez l’historien Chapoutot3, vous verrez que cette logique du chiffre et de la gouvernance par objectif et de la gouvernance par le chiffre était déjà le leitmotiv du IIIe Reich. Le IIIe Reich a mis au point des processus qui permettaient de mesurer et de quantifier l’extermination de manière méticuleuse. À ce titre, le management nazi n’avait rien à envier au management des entreprises de l’époque qui elles-mêmes étaient déjà dans des logiques quantitatives très avancées – certes pas sur les camps de la mort, mais sur la production de voitures, par exemple. Le sociologue Max Weber4 analyse au début du XXe siècle notre entrée dans une forme de domination qu’il qualifie de rationnelle-légale (typique des sociales-démocraties), une domination par le chiffre et par la norme. Weber dit que certaines sociétés se sont basées sur des formes de domination charismatique, comme sous l’empire de Napoléon ; d’autres sont basées sur des formes de domination traditionnelle, religieuse, comme dans les sociétés de l’Ancien Régime. Nous, nous sommes entrés dans l’ère de la domination bureaucratique, dont la singularité du pouvoir n’est plus le fait de certains individus, mais s’exerce par le biais de la norme. La norme et l’objectif chiffré deviennent eux-mêmes les dépositaires de l’autorité. Le régime nazi – que Hannah Arendt analysera très bien5 – reposait intégralement sur une gestion par la norme, par l’objectif, par le règlement bureaucratique qui permettait à tout un chacun de dire qu’au fond, la Shoah, il n’y était pour rien, que c’était les ordres.

Des gens sont désormais exclus du chômage sur base de nouvelles règles… Toute proportion gardée, c’est un processus comparable ?

Je pense que nous sommes pour le moment dans une sorte de désir autoritaire. Nous ne sommes pas encore dans du fascisme. Toujours est-il que ce parallèle avec la gestion des personnes sans emploi est juste. C’est-à-dire que les gens sont réduits à un numéro comme dans un management autoritaire et se voient exclus du chômage dès lors qu’ils n’ont pas rempli un certain nombre de caractéristiques de plus en plus draconiennes. Ce qui est très intéressant, c’est que, sur le terrain, au Forem ou ailleurs, des gens dans les administrations s’arrangent et dévient ces normes, déploient de remarquables formes de résistance pour éviter aux plus précaires de perdre leurs allocations ou d’avoir des ennuis.

Quels sont les moyens de lutte à disposition ?

Toutes les formes d’engagement qui visent à sauvegarder l’idée d’un service public doivent être investies. C’est aussi simple que ça. Quand je dis service public, je pense aux universités, aux écoles, aux hôpitaux et à l’ensemble de ce maillage d’organisations sous statut associatif qui preste des services auprès d’une multitude de populations, les maisons médicales, les associations d’éducation permanente, d’insertion et de requalification socioprofessionnelle, les maisons de jeunes… Tout ce tissu doit impérativement être financé si on ne veut pas voir la société s’orienter vers des pathologies telles que l’on pourrait craindre des formes de guerre civile. Le philosophe Axel Honneth6 parle déjà d’ensauvagement de la conflictualité sociale. Aujourd’hui tout ce qui est de nature à protéger l’État social et ses services publics est bon à prendre. L’État social doit assurer des prélèvements sur le capital afin d’assurer une redistribution des richesses via ces associations et ces services. Le gouvernement Arizona, c’est l’opposé de cela.

L’autogestion est un foyer de résistance ?

Toutes les résistances sont bonnes à prendre et l’autogestion reste un bastion subversif en voulant empêcher une entreprise de fonctionner sur des normes capitalistiques. Les maisons médicales sont un bel exemple. Je ne vois pas pourquoi la seule solution serait la privatisation de la santé, comme on essaie de nous le faire croire.

 

  1. M. Foucault, Dits et écrits, 1954-1988, Gallimard, 1994.
  2. A. Supiot, La Gouvernance par les nombres, cours au Collège de France (2012-2014), Fayard, 2015.
  3. J. Chapoutot, Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, Gallimard, 2020.
  4. M. Weber, Économie et société, Plon, 1971.
  5. H. Arendt, Les origines du totalitarisme, Gallimard, 2002.
  6. A. Honneth, « L’ensauvagement du conflit social. Un regard sur les luttes pour la reconnaissance au début du XXIe siècle » (L. Carré, trad.), in Frère B., Le tournant de la théorie critique, Desclee de Brouwer, 2015.

Cet article est paru dans la revue:

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