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Plaidoyer

Santé mentale : l’agriculture sociale, une solution ignorée ?

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En soutien de l’asbl Nos Oignons et au modèle de l’agriculture sociale et de soin, la Fédération des maisons médicales est signataire de cette carte blanche. 

>> Publiée dans le journal Le Soir, le 23/06/2026

Sur le terrain, les initiatives d’agriculture sociale et de soin offre un espace de rétablissement et de mieux-être pour des milliers de personnes en burn-out ou en détresse psychologique. Malgré son efficacité prouvée et son ancrage dans les principes One Health, ce modèle manque cruellement de financements pérennes. C’est pourquoi, avec les signataires de ce texte, la Fédération appelle à une reconnaissance et au soutien structurel de ces initiatives.

Santé mentale : l’agriculture sociale, une solution ignorée ?

Jérémy, 42 ans, agriculteur, réalise des semis ce matin. Aujourd’hui, il accueille Yasmine, 57 ans. Il y a sept mois, elle travaillait encore dans un bureau. Puis, le burn-out, le corps qui lâche, la tête qui ne suit plus. Ici, elle souffle, retrouve un rythme au contact de la nature. A leurs côtés, il y a Jonathan, 20 ans, qui côtoie un service de jour en santé mentale. A la ferme, il trouve un cadre sans pression. Une fois par semaine, Jérémy partage son métier et bénéficie de coups de mains. Camille, qui travaille pour l’asbl Nos Oignons, est présente à leurs côtés. C’est elle le premier contact des volontaires. Depuis 2017, en Belgique francophone, plus de 1.500 personnes ont été accueillies dans une des 330 fermes partenaires des 14 projets-pilotes qui pratiquent l’agriculture sociale et de soin, en groupe ou de manière individuelle. De Tournai à Lierneux en passant par Anderlecht et Jodoigne, des personnes que la société qualifie de « fragilisées » reprennent pied.

Parmi ces acteurs, l’asbl Nos Oignons joue un rôle pionnier depuis 10 ans pour fédérer les initiatives à l’échelle régionale. Elle est aussi cheville ouvrière d’un programme d’étude dédié à l’accompagnement des personnes en burn-out. Pourtant si rien ne bouge, elle fermera ses portes faute de financements pérennes.

Une crise massive, des réponses insuffisantes

La crise de la santé mentale est fulgurante en Belgique : entre 2018 et 2023, le nombre de personnes en incapacité de longue durée pour burn-out ou dépression est passé de 95 430 à 137 454. Selon Sciensano, près d’un Belge sur cinq souffre de troubles de santé mentale. La dégradation de la santé mentale des jeunes interpelle particulièrement. Il y a peu, l’UCLouvain alertait également sur la détresse psychologique des agriculteurs. Face à cette situation, notre système de santé mentale est totalement saturé, les dispositifs doivent être diversifiés. Ils sont parfois inadaptés à des personnes qui ont besoin de lever la pression (même thérapeutique) et de se réancrer dans un quotidien porteur de sens.

Une reconnaissance sans moyens

Nous, professionnels de santé et acteurs en soutien à l’agriculture sociale et de soin, considérons que nous tenons là une réponse, équilibrée et innovante qui vient en aide à de nombreuses personnes. L’évaluation le démontre : l’agriculture sociale et de soin soutient les processus de rétablissement, amène un mieux-être, un regain d’autonomie, la déstigmatisation. De plus, elle réduit le coût et la durée des prises en charge classiques en proposant des partenariats ancrés dans le tissu local, tout en prévenant efficacement les risques de rechute. Elle agit sur un large panel de déterminants de la santé : relations sociales, environnement, alimentation, habitudes de santé, emploi, etc. Enfin, son impact dépasse largement la santé mentale humaine en soutenant concrètement des pratiques agricoles durables, en renforçant la capacité des fermes à se projeter dans un avenir souhaitable et un rôle sociétal multi-fonctionnel.

L’agriculture sociale agit simultanément sur la santé humaine, le lien social et l’environnement, rejoignant ainsi les principes de l’approche internationale, fédérale et régionale « One Health ». Pourtant les acteurs de terrain le crient depuis plusieurs années : l’agriculture sociale et de soin manque de soutien public pérenne. Bien qu’elle soit inscrite dans la Déclaration de Politique Régionale wallonne 2024-2029, les perspectives de financements structurels n’existent pas. Chaque année, Nos Oignons tire la sonnette d’alarme : l’asbl dépend de financements publics largement insuffisants, majoritairement limités à une seule année. Elle doit chercher des alternatives et compter sur de multiples soutiens privés pour poursuivre ses missions. Malgré une activité en croissance constante, l’équipe, déjà réduite à 5 personnes, pourrait être contrainte de cesser ses activités dès l’automne. Les 13 autres projets wallons ne disposent pas davantage de garanties au-delà de 2027.

Une solution qui fonctionne ailleurs

En Flandre, environ 1 000 « zorgboerderijen » (« fermes de soin ») accueillent près de 4 000 personnes chaque année. Aux Pays-Bas, 35 000 personnes sont accueillies chaque année dans des fermes reconnues comme véritables structures de soin. Les prestations y sont remboursées via les fonds de santé locaux et représentent un investissement public annuel de … 240 millions EUR. Ces modèles ne correspondent sans doute pas aux réalités de l’agriculture sociale et de soin en Belgique francophone (les demandes du secteur représentent pour la Wallonie moins de 2% de ce montant !). Mais au moins, ils bénéficient d’un cadre à long terme. Nous voulons que le Gouvernement wallon concrétise son soutien, en finançant des équipes à même d’accompagner les publics accueillis et les fermes partenaires, en les défrayant pour leur fonction d’accueil. Nous demandons au Gouvernement wallon de soutenir l’agriculture sociale et de soin à la hauteur des enjeux, durablement. Nous demandons au Gouvernement bruxellois de soutenir la contribution de l’agriculture urbaine à la santé publique. Car, au vu de la crise des trois santés interconnectées – humaine, sociale et environnementale -, cette solution est rentable pour la société. Elle doit être considérée comme une politique publique intersectorielle. Il est urgent d’agir pour ne pas perdre l’expertise de l’asbl Nos Oignons, et de ses collègues à peine mieux lotis.