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Les centres d’accueil


19 mars 2020, Florence Opdebeeck

infirmière de référence relais à la Croix-Rouge de Belgique

C’est l’Agence fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile (Fedasil) qui coordonne l’accueil des personnes qui demandent la protection de la Belgique. Elle mandate des organisations compétentes, conformément à la loi accueil de 2007, pour proposer un hébergement, des soins médicaux, une assistance sociale et juridique ainsi qu’une aide matérielle à tous demandeurs de protection internationale. La Croix-Rouge en fait partie. Elle gère actuellement 23 centres d’accueil ouverts répartis sur le territoire francophone.

Depuis l’été dernier, toutes les places des centres existants sont occupées. La Croix-Rouge cherche des bâtiments propices à l’ouverture de centres supplémentaires. Cette situation s’explique par le fait que les procédures sont longues et que le nombre de demandeurs de protection internationale (DPI) arrivants ne diminue pas. Ils viennent d’Afghanistan, de Palestine, de Syrie, d’Iran, de Guinée, du Salvador, du Venezuela. À chaque nouvelle problématique dans le monde, les mouvements se mettent en place.

Lors de leur arrivée en Belgique, les DPI doivent dans un premier temps se présenter au dispatching (le «  Petit-Château  ») pour ouvrir un dossier d’inscription et procéder à un premier examen médical. Celui-ci comprend une radio du thorax pour un dépistage de la tuberculose et les premiers vaccins de base. Ils séjournent durant une à deux semaines au Petit-Château et ont ainsi l’occasion de mettre en avant, si besoin est, leur situation médicale (diabète, grossesse, cancer, hypertension, problèmes psychologiques, traumas, violences...). Après ces quelques jours de suivi global, ces personnes sont dirigées vers des centres adaptés à leur situation : mineurs étrangers non accompagnés (MENA), femmes vulnérables, familles, handicap…

À leur arrivée dans un centre d’accueil (voir l’encadré ci-contre), les infirmiers du bureau médical local (1 pour 150 résidents) prennent le relais du suivi de leur santé. Ces infirmiers bénéficient du soutien d’un médecin généraliste indépendant qui tient des consultations sur place chaque semaine et juge de la nécessité éventuelle de diriger le résident vers des services spécialisés (gastro-entérologue, dermatologue, dentiste, gynécologue, pédiatre…) situés à proximité.

Suivi et information

Quelques-unes des tâches essentielles du bureau médical consistent à assurer le suivi des vaccinations et des dossiers ainsi que la bonne application des consignes du médecin. D’un point de vue administratif, il faut organiser la préparation des documents importants pour la procédure de demande de protection internationale, comme les certificats d’excisions, de lésions et tortures, de suivis psychiatriques et/ou de maladies graves. Ces documents apporteront le support nécessaire à la crédibilité du récit que la personne fera lors de son audition à l’Office des étrangers.

Entretenir des contacts réguliers avec les différents organismes responsables de la santé tels que les centres de planning familial, les consultations de l’ONE, les services scolaires (PSE-PMS) ou encore le Fonds des affections respiratoires (FARES) donne en outre la possibilité aux infirmiers d’organiser des sensibilisations pour optimiser l’intégration et la prise en charge individuelle de chaque résident.

D’un point de vue plus large, l’équipe d’encadrement des centres dispense aussi des informations sur l’hygiène et l’alimentation, car les résidents sont issus de cultures et d’origines très diverses et la Croix-Rouge a aussi pour mission de favoriser leur intégration dans la société belge.

Une longue et éprouvante attente

Les problèmes de santé les plus récurrents sont d’ordre psychologique. Le parcours migratoire devenant de plus en plus long, dangereux et incertain, beaucoup de DPI arrivent avec des troubles importants, voire des chocs post-traumatiques. Ce qu’ils vivent et voient sur le chemin est souvent bien pire que ce qu’ils ont quitté. Lorsqu’ils arrivent en Belgique, ils sont pour la plupart en manque de repères culturels et sociaux. Les personnes les plus fragiles ou sensibles qui en ressentent le besoin et l’envie sont dirigées vers des associations spécialisées dans le soutien psychologique ou psychiatrique (Exil, Ulysse, Solentra, WomanDo, GAMS, Constats…). Parmi les diverses activités proposées aux résidents DPI, les activités sportives sont particulièrement porteuses sur le plan psychologique en ce qu’elles permettent de retrouver une énergie nouvelle, de créer du lien avec des locaux et de reprendre confiance en eux.

Les MENA et les enfants sont soumis à l’obligation scolaire. Pour eux, c’est une chance, car l’apprentissage d’une nouvelle langue et d’une nouvelle culture, l’entretien de liens avec d’autres jeunes dans une structure cadrante constituent un tremplin vers une nouvelle vie. Le temps de la procédure peut être long, éprouvant : la finalité de la réponse est toujours inquiétante si bien que le temps passé dans un centre d’accueil est souvent une étape particulièrement délicate. Les collaborateurs de la Croix-Rouge sont des personnes qui travaillent avec des principes forts, certains ont eux-mêmes l’expérience du parcours du demandeur d’asile avant d’être devenus acteurs d’accueil ou de diriger un centre. Cela crée une force, un partage d’expériences, de valeurs et une humanité qui permettent de bien vivre tous ensemble.

Des bénévoles viennent régulièrement en soutien de ces équipes : aide aux devoirs, soutien à l’apprentissage des langues, propositions d’activités et d’accompagnement hors centre, découvertes culturelles, activités sportives, accompagnement aux rendez-vous médicaux… Le bon accompagnement du résident demande une équipe pluridisciplinaire soudée et un environnement bienveillant.

C’est important de saluer le travail réalisé par chacun des travailleurs. Je parlerai du côté médical, car c’est plutôt mon domaine : les infirmiers à la Croix-Rouge doivent être polyvalents, pouvoir non seulement être aux commandes du bureau médical, mais aussi à la réception, au restaurant, veiller aux travaux communautaires réalisés par les résidents, surveiller l’école des devoirs... De cette manière, nous pouvons évaluer aux mieux les besoins et les manques de chaque résident : appétit, bonne nutrition, encouragements, alphabétisation et études, problèmes d’hygiène, tristesse, désarroi... Ceci dit, nous essayons de garder les infirmiers le plus possible là où ils sont indispensables, c’est-à-dire dans les bureaux médicaux.

Le personnel travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept (il y a une équipe de collaborateurs de nuit). Il y a quatre horaires différents pour garantir un suivi constant. Les infirmiers doivent être accessibles. Souvent, les consultations sont ouvertes le matin, l’après-midi sera consacré plutôt à l’administration et aux cas qui demandent plus d’attention.

Le réseau d’accueil

Les demandeurs de protection internationale ont droit à l’aide matérielle pendant l’examen de leur demande d’asile. Cette aide concerne dans un premier temps les besoins de base : un endroit où dormir, des repas, des vêtements et un accès aux sanitaires. Fedasil organise cette aide matérielle dans les centres collectifs (Fedasil, Croix-Rouge ou un autre partenaire) ou dans les logements individuels gérés par des CPAS ou des ONG. L’accueil dans les centres collectifs est la norme, l’accueil dans les logements individuels étant privilégié pour les personnes vulnérables (femmes enceintes, personnes isolées avec enfants, personnes avec un handicap...) et pour les demandeurs ayant de fortes chances d’être reconnus réfugiés. La Belgique compte une soixantaine de centres d’accueil, totalisant 27 000 places. Ce sont des centres « ouverts », les résidents sont libres d’y entrer et d’en sortir. Petits (50 places) ou grands (plus de 900 places), en ville ou à la campagne, ils o rent tous les mêmes services : le gîte et le couvert, un accompagnement (social, juridique, linguistique, médical et psychologique), des activités de la vie quotidienne (scolarité, formations, services communautaires, travail) et une intégration dans la communauté locale (initiatives de quartier). Les demandeurs d’asile adultes reçoivent 7,90 euros d’argent de poche par semaine.

(source : Fedasil)

Professionnalisme et proximité

Des résidents se présentent pour des petits besoins, des coupures, des problèmes dermatologiques, des douleurs dentaires, articulaires, digestives, des soucis d’insomnies, d’angoisses, de difficultés pour avoir de l’appétit, nous répondrons à leurs demandes.

D’autres résidents présentent des cas bien plus lourds, avec des pathologies terribles. À mon arrivée il y a plusieurs années, je n’y étais pas du tout préparée. Une jeune Guinéenne d’à peine dix-huit ans, excisée au pays, violée et déchirée  ; une prise de sang avait été réalisée et l’annonce d’un HIV positif avait été posée. Elle venait pleurer tous les jours dans mon bureau de douleurs physiques, mais aussi psychologiques. Un jeune Congolais battu au pays au niveau du buste, chez qui on détecte une grosse déficience cardiaque. La seule solution pour le sauver sera une greffe. Nous suivrons l’évolution de son traitement, passerons chaque étape avec lui devant nous chaque jour jusqu’à être informés de son décès par les travailleurs sociaux qui le suivaient dans son transfert en logement social. La greffe s’était mal passée. Puis aussi de nombreux MENA présentant des cicatrices de tortures terrifiantes, se frappant la tête contre les murs, malheureux, meurtris au plus profond. Des récits pour lesquels la psychiatre elle-même nous appelle pour soulager son émotion. Les cas de familles avec de très jeunes enfants, malmenées, bousculées sont aussi des histoires très dures à entendre et supporter. Vient aussi la fin de la procédure. Après avoir suivi des familles, des individus au quotidien pendant des mois, des années, on apprend que le «  négatif  » est tombé et que nous ne pourrons plus rien faire pour eux, que leur route sera encore bien longue dans la souffrance et l’inconnu. Quitter tout, sans se dire au revoir, leurs chambres sont vides, ils sont partis. Nous sommes même devenus suspects pour eux...

Chaque jour toute la misère et l’injustice du monde et cette misère personnifiée se présentent devant nous. Chaque cas est unique, a traversé la moitié du monde et espère enfin un peu de répit. Ce que nous tentons de leur offrir.

En tant qu’infirmiers, nous sommes soutenus par nos collègues, par nos directions, par le médecin du centre, mais la plus grande force nous vient des résidents eux-mêmes de par leurs propres résistances. D’ailleurs, comment se plaindre quand les plus à plaindre sont devant nous  ? Ce qui se passe dans les centres est unique et indescriptible. Et puis parfois certains collaborateurs craquent : burn-out. Cette pathologie fait des ravages parmi les plus investis, les plus sensibles. Les horaires variables, les demandes variées, être partout, souvent, faire face aux horreurs, parfois recevoir les reproches des résidents, souvent les contrariétés, l’accumulation...

Alors depuis six mois, la responsable des infirmiers a eu l’idée de créer une équipe de quinze personnes de référence, des relais pour pouvoir venir en soutien aux différents centres, deux ou quatre infirmières d’expérience par zones, selon l’importance des centres, essayant d’être toujours disponibles lorsque les bureaux médicaux en ont besoin pour remplacer, soutenir, former, assister, écouter, relayer les plaintes et être attentifs aux bons soins portés aux résidents. Aider ceux qui aide, cela aussi, c’est important.

Cet article est paru dans la revue:

n°90 - mars 2020

La santé des migrants - Ancrer le soin dans un séjour précaire

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique et des pages « actualités » consacrés à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, récits d’expériences...

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