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Un centre culturel sans lieu


16 juin 2022, Sabine Lapôtre

directrice du centre culturel de Walcourt

Comment un petit centre culturel peut-il contribuer à permettre l’exercice des droits culturels à une population alors qu’il ne dispose pas d’infrastructure, pas de salle de diffusion, pas de programmation ?

Walcourt est une commune rurale caractérisée par un patrimoine exceptionnel, naturel, bâti et immatériel. Des paysages vallonnés, boisés et des plaines, des villages typiques, une cité médiévale avec ses ruelles étroites, ses remparts, ses tours et jardins en terrasse, un grand nombre de jolies églises, chapelles, potales, fermes-châteaux, lavoirs, fontaines…. et les célèbres marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Walcourt connait un essor démographique important qui a débuté dans les années 1970 et qui continue d’accroître régulièrement la population. On compte aujourd’hui un peu plus de 18 000 habitants pour cette commune composée de seize villages et deux hameaux. On y dénombre pas mal d’associations de fait, de comités villageois, de fanfares et de troupes de théâtre amateur… mais aucune autre institution de la Fédération Wallonie-Bruxelles que le centre culturel.

Sous l’impulsion de la Province de Namur, la ville initie en 1993 le processus de création de son centre culturel en réunissant les associations locales autour d’un projet commun. La volonté de départ est bien de créer un réseau entre les associations et de soutenir le développement de projets culturels au sein de la commune.

Dès sa reconnaissance par la Fédération Wallonie-Bruxelles en 2000, le centre culturel va se développer rapidement grâce aux collaborations avec ceux des entités voisines, avec les différents services de la commune (office du tourisme, plan de cohésion sociale, agence de développement local, service environnement…), les écoles et les associations du territoire. Des commissions thématiques sont rapidement mises en place et permettent aux citoyens de participer au choix et à la mise en place des activités. À cette époque, l’équipe est toute petite (j’y travaillerai seule durant trois ans, puis nous serons deux les cinq années suivantes). Le centre dispose uniquement de bureaux et… en 2002, d’une salle d’exposition. Nous avons pris l’habitude de travailler hors les murs, dans les écoles, dans les églises, dans la rue ou sur une place de village. Nous avons développé des réseaux de partenaires, outillé l’associatif local, apporté soutien, expertise et moyens au service des dynamiques locales et des projets imaginés et construits avec des citoyens.

Un acteur de la participation citoyenne

Le 21 novembre 2013, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles signait le nouveau décret des centres culturels. Voici ce que l’on peut lire dans Qu’est-ce qu’un centre culturel ? Mode d’emploi des centres culturels de la Fédération Wallonie-Bruxelles [1] : « Un centre culturel au sens du décret de 2013 n’est pas une salle de spectacle ou un bâtiment. C’est une organisation qui travaille avec et pour les citoyens, pour garantir l’exercice des droits culturels par tous, individuellement et collectivement ». On trouve aussi : « Au sens du présent décret, on entend par éducation permanente, la démarche visant l’analyse critique de la société, la stimulation d’initiatives démocratiques et collectives, le développement de la citoyenneté active et l’exercice des droits sociaux, culturels, environnementaux et économiques, dans une perspective d’émancipation individuelle et collective des publics, en privilégiant la participation active des publics visés et l’expression culturelle. » Il est important d’avoir en tête qu’un centre culturel n’a pas pour principale mission la diffusion. Idée reçue pourtant très répandue. Le centre culturel de Walcourt n’a d’ailleurs jamais disposé de salle de diffusion à proprement parler. Depuis le début, il a, par la force des choses et aussi par conviction, été amené à travailler pour et avec les citoyens dans une série de projets et ce dans un esprit de « faire ensemble ». Il était donc prêt à rencontrer les attentes du nouveau décret ; son contrat-programme 2019-2023 (rentré en juin 2017) faisant déjà état d’expériences concluantes et d’une expertise certaine dans la participation.

Le projet PIC

Le projet PIC – Petites initiatives citoyennes – mis en œuvre par le centre culturel de Walcourt est né de la collaboration du groupe d’action local de l’Entre-Sambre-et-Meuse (GAL ESEM) et des différents centres culturels présents dans les quatre communes que constitue ce territoire.

Un GAL est un ensemble d’acteurs publics et privés représentatifs d’un territoire qui définissent un plan de développement stratégique (PDS) multisectoriel et intégré pour son territoire qui s’inscrit dans le cadre de l’initiative européenne LEADER [2]. Les actions du GAL sont portées par des chargés de mission qui développent des thématiques relatives aux enjeux-phares du territoire. Notre GAL concentre ses champs d’action sur l’alimentation durable, le tourisme, l’insertion sociale, la mobilité, la biodiversité, l’agriculture, les rivières et la citoyenneté active, dans laquelle s’inscrit le dispositif PIC. Depuis 2003, le centre culturel coopère avec le GAL ESEM afin de mener des projets culturels permettant l’implication des habitants sur des enjeux locaux.

Le PIC est géré par une animatrice du centre culturel de Walcourt. C’est d’abord un appel à projets qui favorisent l’émergence d’idées et de projets citoyens visant à permettre des changements locaux durables. Un jury détermine les projets retenus et un accompagnement est offert aux lauréats durant une période de deux ans. Au cœur de ce projet s’exercent la démocratie culturelle et la participation citoyenne. Il s’agit de trouver comment mettre les capacités de chacune et de chacun en action et les décupler avec et par le groupe afin de faire évoluer une situation insatisfaisante vers des solutions adaptées. C’est sortir du fatalisme d’une situation qui semble bloquée pour trouver des leviers d’actions afin de réaliser une transformation.

L’objectif que poursuivent nos actions est de renforcer la capacité d’actions citoyennes sur le territoire. En d’autres termes, il s’agit de stimuler et d’accompagner la mise en place de projets collectifs portés par des citoyens volontaires qui ont à cœur de s’impliquer dans un processus participatif afin d’améliorer le cadre de vie, de favoriser la rencontre entre habitants, de lutter contre l’isolement, de conserver et protéger le patrimoine actuel – voire de développer de nouvelles formes de patrimoine – et d’œuvrer à la transition écologique et sociale. Autant de thématiques, de « prétextes » au développement de l’action démocratique. Le PIC se doit de rendre visibles les énergies locales, de les valoriser et de les mettre en lien avec d’autres initiatives d’ici ou d’ailleurs.

Cela déplace le curseur de la participation d’une attitude attentiste, consommatrice, à une attitude actrice et volontariste. Ce faisant, en accompagnant les projets des citoyens, nous pouvons à nouveau enrichir les participants par la rencontre d’autres initiatives, la rencontre de personnes-ressources, d’artistes, de chercheurs… Le fonctionnement est cyclique.

Les lieux d’intervention, les groupes et publics « acteurs », les thématiques sont déterminés sur base des vécus du territoire, y compris les questions qui dérangent, en mettant les populations en mouvement autour de projets partagés.

Le dispositif PIC est à la fois vitrine et ressource pour la mise en œuvre des actions citoyennes. Le centre culturel jouit d’expertises et de ressources particulièrement utiles qu’il propose au tissu associatif local et que le projet PIC met à disposition des lauréats. Le GAL dispose par ailleurs de différents chargés de mission pouvant apporter connaissances techniques et théoriques, réseaux et méthodologies pour répondre à des besoins spécifiques. Outre les ressources matérielles (prêt de matériel et équipements, prêt de locaux…) et financières (apport permettant des achats ou des prestations pour la mise en œuvre du projet), l’accompagnement « humain » proposé peut prendre plusieurs formes : animation de réunions, création d’outils de communication, recherche d’offres de prix ou recherche d’experts pour trouver des sources de financements supplémentaires, mise en lien avec d’autres initiatives sur le territoire ou en dehors, organisation d’événements fédérateurs… Le soutien offert par le dispositif est extrêmement varié et souple en fonction de l’orientation de chaque projet.

Quelques exemples de projets réalisés par des citoyens : acquisition d’un terrain et reconstruction, pierre par pierre, de la chapelle d’Oret ; enquête, étude et imagination d’un nouvel aménagement pour la place du village de Gourdinne ; récupération d’un essart communal et plantation d’une forêt nourricière à Mettet ; installation d’équipements à destination des enfants et des citoyens sur la place de Saint-Aubin.

Rétablir la confiance entre citoyens et instances

Dans le processus de l’amélioration de notre cadre de vie, il y a de la mobilisation, de la militance. Un centre culturel peut dès lors être soumis à des tensions entre les citoyens et les mandataires politiques. La participation citoyenne peut effrayer le politique. Une gestion plus horizontale dans laquelle chacune et chacun peut avoir droit à la parole n’est pas encore entrée dans les mœurs : « La participation citoyenne qui n’est pourtant pas dans l’ADN de nos démocraties représentatives ne tend pas vers le remplacement de celles-ci, mais au contraire à leur renforcement » [3]. Inclure les citoyens dans les réflexions politiques par des dispositifs participatifs permet d’enrichir démocratiquement les débats. Il n’y a pas de concurrence entre les représentants et les citoyens, mais plutôt une complémentarité qui permet une variété de points de vue, une vision plus large de la réalité de terrain. Impliquer les habitants dans des processus participatifs, c’est ouvrir la vision de son territoire et en élargir la carte, c’est s’autoriser à envisager le regard des citoyens comme une boussole qui permet d’accompagner les projets politiques au plus près des besoins d’un territoire et de ses habitants.

Se posent aussi des questions de légitimité : qui êtes-vous pour… ? Comment permettre à chacun de s’investir à la hauteur de ses capacités, de sa disponibilité ? Le risque de réunir des élus, des techniciens et des citoyens réside dans le fait que la parole des personnes reconnues comme « expertes » prédomine ou soit considérée comme ayant plus de valeur ou de légitimité. On retrouve alors la logique de la légitimité accordée sur base d’une compétence ou d’un diplôme. Cette tendance est d’autant plus marquée lorsque les espaces participatifs s’organisent autour de questions techniques, comme c’est le cas, par exemple, dans les projets de rénovation urbaine. Or, souvent, plusieurs niveaux de parole sont à prendre en compte. Si certains parlent plutôt à partir de ce qu’ils ont appris lors de leur formation, d’autres parlent à partir de leur vécu ou d’un usage quotidien qu’ils font des lieux ou autres. D’autres encore s’expriment à partir d’expériences qu’ils ont observées ou rencontrées ailleurs. Chacun possède des compétences et des savoirs multiples.

Elles sont nombreuses les expériences participatives qui démontrent la richesse et la pertinence des débats citoyens. Penser et agir entre experts en excluant les citoyens de la réflexion, c’est confisquer à la démocratie son essence même pour laisser la place à un système technocratique où seule la vision d’experts ferait foi et ferait loi.

Il y aurait les élus d’un côté et les citoyens de l’autre ? C’est en tout cas le sentiment observé dans les différentes rencontres entre habitants. Cette dichotomie fait naitre la méfiance, le désintérêt voire la résignation des citoyens. Un sentiment d’impuissance sclérose les élans d’actions associatives ou individuelles, une impression d’oppression engendre du repli et enraye le déploiement de la démocratie participative. De nombreuses études, comme celles issues de l’enquête Baromètre social de Wallonie [4] montrent à quel point les citoyens se sentent impuissants face aux grands enjeux de notre société.

Rétablir le sentiment de confiance par le dialogue, la mise en place de réelles concertations citoyennes permettrait de co-construire et de se projeter dans un avenir plus radieux. La démocratie participative demande une implication citoyenne et requiert la volonté politique de co-construire. Des outils existent et le dispositif PIC en fait partie.

[1Brochure éditée par le Service général de l’action territoriale de la Fédération Wallonie-Bruxelles, 2018 (2e éd.), www.centres-culturels.be.

[2Liaison entre actions de développement de l’économie rurale (LEADER), est une approche de développement local utilisée depuis vingt ans pour associer les acteurs locaux à la conception et à la mise en oeuvre de stratégies, à la prise de décision et à l’affectation de ressources pour le développement de leurs zones rurales, https://enrd.ec.europa.eu.

[3S. Brunet, « Pourquoi construire le(s) futur(s) avec les citoyens ? » In C. Schoune (Ed.), D’un monde à l’autre, Couleur livres, 2017.

[4Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique, Baromètre social de Wallonie, www.iweps.be.

Cet article est paru dans la revue:

juin 2022 - n°99

La culture, c’est bon pour la santé !

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique et des pages « actualités » consacrés à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, récits d’expériences...

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