Vous êtes ici :
  1. Santé conjuguée
  2. Tous les numéros
  3. L adolescence, un monde à part ?
  4. Trouver sa place

Trouver sa place


3 juin 2021, Françoise Oger

enseignante de séminaires d’analyse des pratiques, cursus assistant social, à l’HELMo-ESAS (Liège)

, Sophie Barnabé

pédopsychiatre en consultation au CHR Verviers, à l’Institut médico-pédagogique Saint-Joseph et en équipe SOS Enfant

Alors que la salle de classe se fait virtuelle, la salle hospitalière de pédopsychiatrie ne désemplit plus. Nos observations croisées d’étudiants futurs travailleurs sociaux, d’ados en consultation ambulatoire ou dans une institution pour jeunes aux difficultés comportementales nous laissent entrevoir autant d’individus trépignant en gare dans l’attente d’un train qui n’arrive pas.

La résilience des ados et des jeunes adultes depuis plus d’un an est admirable et proportionnelle à l’absence de prise en compte de leurs besoins spécifiques par le pouvoir politique. Qu’est-ce que la société leur propose dans ce temps d’entrée dans l’âge adulte ? Comment leur besoin d’agentivité, d’être acteur du monde qu’ils intègrent, peut-il prendre place ?

L’adolescence est une période singulière dans ses évolutions biologiques, psychiques et sociales. Dans ce temps particulier, le jeune se détache de ses parents, s’autonomise par des allers et retours, expérimente dans un monde relationnel où les pairs prennent une place très importante. Les adolescents s’appuient les uns sur les autres, pensent en groupe. L’adolescent se rebelle pour s’individualiser. Il va s’agir pour le jeune « non seulement de passer du ventre maternel (familial) au clan paternel ou clan social, par un processus de perte (perte des éléments maternels, soit se décompléter d’une part de soi par le biais de rites symboliques et de nomination), mais aussi de se réapproprier activement et symboliquement la part féminine contenante : ouvrir le corps et produire un “lieu vide”, un réceptacle symbolique… » [1]. Pour l’accompagner dans ce qu’il vit, dans le processus d’entrée dans le monde social, le jeune a besoin de témoins, d’adultes solides qui balisent et définissent le monde qui l’entoure [2].

Les incidences sociétales actuelles, particulièrement limitantes et anxiogènes pour sa construction identitaire, vont d’autant plus amener l’adolescent à déployer deux ressources psychiques décrites par G. Bajoit [3] – l’accommodation et la distanciation – pour vivre avec ses tensions existentielles émanant des contraintes du social. À travers l’accommodation, il va exercer tant sa capacité à rationaliser son expérience de vie que celle d’oublier, de s’insensibiliser, de faire son deuil, et celle d’espérer en pensant que les lendemains seront plus cléments ou qu’une aide providentielle va tout régler. À travers la distanciation par contre, le sujet sera plus réflexif et mènera un « rapport autonome envers les relations instituées » en interrogeant le bien-fondé des institutions et la « légitimité de l’emprise sociale et culturelle qu’il pressent exercer sur lui ». L’équilibre se voit ainsi actuellement particulièrement compliqué à trouver pour l’adolescent entre une position de naïveté et de délégation totale d’une part, et de l’autre une position de remise en question telle du système qu’il ne peut s’y projeter. Cette mutation culturelle qui rend la construction identitaire de l’individu plus complexe qu’aux générations précédentes, ainsi que le florilège de mesures gouvernementales définies par un prisme sanitaire dans lequel l’articulation entre l’espace public et privé, fait défaut notamment. Le processus identitaire est mis en panne.

On constate un syndrome d’engourdissement psychique [4], un arrêt de la pensée. L’adolescent qui ne peut plus s’appuyer sur ses pairs pour penser ce qu’il vit et qui est privé des moyens habituels pour supporter sa construction voit supprimée sa capacité d’élaboration.

Les parents sont aussi déstabilisés par le contexte actuel. En tant qu’humains et citoyens, avec toute la difficulté qui en découle pour incarner leur rôle parental, et dans leurs capacités habituelles à poser des balises pour fixer un cadre structurant à leurs ados. Ces parents sont tantôt irrités, tantôt découragés, en quête de sens et de cohérence. Ils ne sont plus des témoins robustes face aux mouvements psychiques de leurs adolescents. Ils sont dans une position inconfortable : en donnant du crédit aux mesures, les voilà amenés à ratifier de nouvelles normes et en être garants pour leurs enfants. En laissant à l’ado de l’espace et de la créativité, ils vont devoir se positionner quant à une nouvelle norme sanitaire toute puissante. Dans tous les cas, ils doivent se créer une histoire pour donner du sens et tenir une position d’équilibriste fondamentalement bancale entre ces deux positions partiellement incompatibles.

Les symptômes se font entendre. Sans corrélation ?

Dans une consultation ambulatoire de pédo- psychiatrie, on constate actuellement une majoration des symptomatologies déjà existantes : le jeune en retrait relationnel s’isole d’autant plus, le jeune avec une vision paranoïde voit ses angoisses renforcées, le jeune pris dans la séparation conflictuelle de ses parents voit son moral s’affaisser davantage, la jeune qui avait cessé de se scarifier a recommencé à le faire… Aucun de ces adolescents ne fait consciemment le lien avec les mesures « sanitaires » et la crise sociale. Ils peuvent même dire ne pas être trop impactés. Pourtant, ils disent leur mal-être, leur angoisse et leur désespoir dans leurs histoires respectives, comme si les adolescents portaient seuls la responsabilité de leur souffrance. Il s’agit alors de les aider à faire coexister leur vision avec l’atmosphère ambiante.

La demande de consultation explose. Elle ne peut pas être formulée comme découlant du contexte actuel, mais celui-ci empêche les systèmes d’utiliser leurs processus habituels de régulation. Nous pensons aux ressources individuelles directes, mais aussi de chaque membre de la famille : Christophe [5], quinze ans, pour qui un diagnostic de psychose paranoïde a été posé il y a trois ans, consulte régulièrement différents services. Ces derniers mois, il rapporte une majoration de son anxiété et de son sentiment de persécution qui rend insoutenable la situation familiale. Sa soupape personnelle par la fréquentation de la maison des jeunes est pour l’instant suspendue et par ailleurs, au niveau familial, l’absence de temps de battement des uns et des autres à l’extérieur empêche les régulations relationnelles et exacerbe les tensions. Alors qu’il était terriblement angoissé à l’idée d’aller à l’école et persécuté par le regard des autres, il demande à y retourner, ne trouvant pas son compte dans les dispositifs « à distance ». La difficulté pour l’adolescent est alors de nommer ce qu’il est en train de vivre, de subir sur sa propre construction psychique. Le jeune ne trouve pas écho à ce vécu dans un discours médiatique banalisant son enjeu particulier. Dans notre pratique, nous n’observons pas plus de troubles mentaux, nous observons plutôt que les moyens pour que les ados rencontrent ce qui les ébranle à l’intérieur d’eux-mêmes sont chamboulés.

Les pensées en sommeil ?

À l’école sociale, en début de séminaire d’analyse des pratiques (espace d’apprentissage qui a pu être préservé au sein de l’école), un temps de syntonisation permet l’expression de ce avec quoi « chacun vient ». La fatigue est exprimée de manière massive cette année, sans que les étudiants puissent forcément développer ce à quoi elle est associée. Lors de la diffusion d’une interview traitant de son ouvrage De la démocratie en pandémie, Barbara Stiegler aborde les enjeux en termes de collectif, de rapport à la démocratie à travers le fonctionnement scolaire et de gestion politique de la pandémie. Des échanges nourris ont suivi, plusieurs étudiants découvrant non seulement une manière de penser certains sujets, mais que l’on pouvait penser ces sujets.

Alors que l’on perçoit chez eux une forme de colère qui se retourne sur des points précis (les dispositifs sanitaires ou certaines adaptations de dispositifs pédagogiques par exemple), certains semblent dans un état d’anomie [6], désorientés par des règles sociales qui ne font plus sens, qui mettent à mal leur capacité à (se) penser.

Cette « léthargie » est étonnante et pourtant répandue dans les voix adolescentes. En réalité, ceux qui se révoltent et qui s’opposent auraient-ils finalement moins besoin des psys ? Élise a quinze ans. Elle consulte en psychothérapie depuis une intoxication médicamenteuse il y a presque deux ans. Elle se sent mieux et a beaucoup évolué, notamment grâce à ses relations amicales qui la soutiennent et la font exister. Elle est vivante et toujours en lien, entourée d’amies et amis. Depuis plusieurs mois, elle dit qu’elle a la flemme. Elle ne se plaint pas. Elle dit qu’elle va bien, qu’elle n’aime pas rester avec son beau-père qui est agressif alors elle passe toute la journée dans sa chambre à regarder des mangas compulsivement. Elle dit que ça va, son moral est bon. Pourtant, elle est différente…

Il est possible que la multiplicité des discours et leurs contradictions empêchent de penser. Le patient est dans un état de sidération. Ça demanderait trop de travail psychique de construire l’institution pour l’attaquer ensuite. Comment rejeter une société dont les limites sont mouvantes et en perte de sens ? Est-ce encore un témoignage de l’ancestrale fracture des générations ou est-ce que l’époque actuelle modifie cette fracture ?

Où sont les relations ?

Matéo a quatorze ans. Il est suivi en consultation pour une phobie scolaire depuis son entrée en secondaire. Chaque année, au quotidien, il a affronté ses angoisses en allant à l’école, avec des aménagements individuels réfléchis par différents acteurs et services. Il a été soutenu et « porté » de façon importante. Depuis plusieurs mois, le mode d’enseignement est bousculé. Matéo va à l’école pendant une semaine puis suit des cours en vidéoconférence la semaine suivante. À l’annonce de ce système, il a été soulagé. Pourtant, après quelque temps et malgré son anxiété sociale, il a fait la demande de retourner à l’école de façon quotidienne.

La situation de Matéo n’est pas unique. Les adolescents ont besoin de contacts. Ne pouvant les éprouver que de façon entrecoupée, épurée ou superficielle, ils utilisent massivement le virtuel. Par ce moyen, ils sont en contact entre eux, mais ils ne sont pas en train d’expérimenter les relations. Ce substitut relationnel permet de maintenir un lien s’il est alimenté en séquentiel. Si ce mode de communication devient la seule modalité d’entrée en relation, il perd le soutien de la relation. Comment éprouver l’altérité dans l’écrit ou la vidéo ? L’expérience du corps n’a plus lieu, or l’humain n’est-il pas un être incarné ?

À travers ce goulot vers un autre monde virtuel, les adolescents ne sont pas vraiment face à l’absence. Les mondes virtuels ne créent pas le manque, mais bien la dépendance. Par le virtuel, le jeune cherche une réponse à un besoin qui n’est pas assouvi, sans totalement la trouver. Il poursuit donc la quête de satisfaction de son besoin au mauvais endroit, ce qui peut créer la dépendance.

À l’école sociale, les étudiants expriment des difficultés majeures face aux dispositifs pédagogiques numériques vécus à distance. Ils sont plusieurs dans chaque groupe-classe à se dire en décrochage scolaire et, chose inhabituelle, même dans les années plus avancées du cursus. Certains disent continuer à venir aux cours dispensés à l’école et se connecter aux séances en visioconférence, mais être absents psychiquement voire physiquement lors de celles-ci.

Il nous apparait ici que le numérique est aussi un outil de communication et non de relation. Il peut soutenir le lien entre les temps de rencontre, tout comme il peut favoriser l’apprentissage par une utilisation réfléchie au sein des dispositifs d’apprentissages, mais il ne peut fondamentalement pas se substituer à la présence physique. C’est par le corps que « nous percevons le monde extérieur. Notre relation aux autres est construite par nos attitudes, nos gestes, nos mouvements. Par sa médiation, nous exprimons nos sentiments et nous communiquons nos affects » [7]. C’est par le manque qu’apparait pleinement la mise en présence des corps comme indissociable de la relation. Tout comme il apparait que l’apprentissage, dans l’effort qu’il constitue pour l’apprenant, doit se nourrir de la relation pédagogique pour pouvoir se poursuivre.

Il nous apparait qu’au-delà de l’urgence d’une prise de position politique plus holistique, l’époque nous invite à sortir de la tentation de faire « plus du même ». Il ne s’agira ainsi pas de retourner à une situation antérieure, mais d’innover dans notre rapport à l’autre et au monde. En se positionnant pleinement dans les actes qu’il pose, l’adulte ou le professionnel « témoin solide » invitera ainsi le jeune à faire de même et lui permettra ainsi de poursuivre son processus de maturation.

[1J. Caune, « Le corps, objet de discours, moyen de relation », Hermès La Revue, n° 68, 2014.

[2S. Maes, État des lieux de la santé mentale dans l’enseignement, Wallonie- Bruxelles Enseignement, 22 mars 2021.

[3G. Bajoit, Le changement social. Approche sociologique des sociétés occidentales contemporaines, Armand Colin, 2003.

[4S. Maes, op cit.

[5Prénom d’emprunt, comme les suivants.

[6G. Bajoit, op cit.

[7J. Caune, op cit.

Cet article est paru dans la revue:

juin 2021 - n°95

L adolescence, un monde à part ?

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique et des pages « actualités » consacrés à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, récits d’expériences...

Dans ce même dossier