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Rapprocher les professionnels et les publics précaires : une approche transdisciplinaire


avril 2009, Marianne Prévost

sociologue et chercheuse à la Fédération des maisons médicales.

Trop souvent les dispositifs socio- sanitaires ne sont pas suffisamment sensibilisés à l’approche des publics précarisés. D’où l’idée d’une formation résolument ouverte sur le terrain pour « donner corps au désir éthique et politique d’une société humaine, fondée sur l’égalité et le respect d’autrui ».

Plusieurs textes de ce dossier présentent une synthèse de travaux réalisés dans le cadre d’un certificat universitaire proposé par l’unité d’Anthropologie et de Sociologie de l’université catholique de Louvain, en collaboration avec le centre de santé mentale Le Méridien. Adressée aux professionnels du secteur psychomédico- social, cette formation « Santé mentale en contexte social : multiculturalité et précarité  », est partie d’un constat : « L’espace-temps qui sépare les personnes précaires des dispositifs sanitaires et sociaux peut être très problématique, d’autant plus si la confiance envers les institutions est altérée. Etrangers à ces populations, des professionnels sont pris dans des processus sociaux et culturels de rejets réciproques et de mise à distance. L’écart entre les personnes les plus vulnérables et les institutions rend parfois inadaptées les interventions habituellement utilisées en santé mentale et en santé publique… Si les politiques publiques n’offrent que des réponses individuelles aux troubles psychosociaux et à la souffrance sociale, elles désignent la psyché de l’individu comme seul lieu habilité à les résoudre, occultant les lectures et les interventions communautaires à même de soutenir les personnes et les groupes en détresses multiples. Ce faisant, elles risquent d’en produire toujours davantage » [1].

C’est donc pour créer les conditions d’un rapprochement entre les professionnels et leurs publics qu’a été organisé ce cycle. Il est basé sur une approche transdisciplinaire impliquant travailleurs sociaux, cliniciens, anthropologues, sociologues, criminologues et autres intervenants de l’action communautaire. Il s’agit « d’initier les intervenants à d’autres représentations de la maladie et du soin, de renforcer leurs compétences au sujet des systèmes de référence, des logiques et des styles de vie des jeunes et des familles exilées, précarisées, aux prises avec des conduites à risque ; de leur donner des éléments de compréhension et d’ouverture sur les mondes sociaux et les itinéraires de ces personnes, leurs ressources et bricolages identitaires ; d’explorer les marques sociales et les douleurs intimes qui initient les parcours de fragilisation de leur santé physique et mentale. La formation développe également des approches adaptées à ces publics, notamment des modèles en santé mentale communautaire, en intervention de proximité, en réduction des risques » [2].

Formation passionnante, très participative, basée sur une co-construction de savoir : les participants, issus d’horizons divers (notamment les maisons médicales) s’enrichissent autant de leurs connaissances et expériences réciproques que des éclairages apportés par les personnes ressources, appartenant elles aussi à des disciplines et des terrains différents.

Les travaux de fin de cycle, évoqués dans les articles présentés ici, constituent un exercice très intéressant pour les participants, dans la mesure où ils les invitent à porter un nouveau regard sur leur terrain, leur public et à adopter une nouvelle posture, celle d’un enquêteur privilégiant une approche anthropologique. Ils rencontrent ainsi les gens, parfois des patients, dans d’autres cadres, d’autres lieux ; ils se laissent guider par eux sur leur propre terrain. Un rapport différent se construit puisque, sortant du rôle de « patient », de « demandeur d’aide », les gens deviennent des « passeurs », riches d’une histoire et d’une connaissance de vie qui échappent en grande partie aux intervenants dans le cadre habituel de leur pratique.

Pas toujours facile d’adopter cette nouvelle posture : « tout en étant témoin de leur histoire  » dit une participante, « j’avais la sensation d’être « utilisée » comme tribune de leurs injustices multiples… j’ai été « affectée » à plusieurs places lors de mes enquêtes : celle de la femme, du juge, de la fille… sans retenue. La colère qu’ils m’adressaient était parfois violente et il m’a fallu travailler cette place particulière d’enquêtrice ». Cette expérience peut être douloureuse quand elle vient bousculer les repères, soulever de nouvelles questions – qui restent parfois sans réponse. Mais le dispositif de la formation, très élaboré et rigoureux, munit les participants de méthodologies soutenant leurs explorations et leur cheminement.

Cette démarche est soutenue par les travaux de groupes, les exercices pratiques, les lectures et les exposés théoriques. L’élaboration du travail personnel est accompagnée tout au long du cycle par les formateurs et par les autres participants  : chacun est ainsi invité à problématiser sa question de recherche avec ses pairs et à la remodeler progressivement avec l’aide d’un référent. Travail intense donc, qui modifie la manière de penser la pratique, la relation aux usagers et qui permet parfois d’inventer de nouveaux dispositifs. Voire de changer de posture : la formation donne une passerelle vers la licence en anthropologie, et plusieurs participants s’engagent chaque année sur cette nouvelle voie.

La formation « Santé mentale en contexte social » est résolument ouverte sur le terrain, non seulement dans sa conception et ses critères d’admission, mais aussi dans ses suites : ainsi, les participants sont régulièrement invités à présenter leurs travaux aux étudiants de l’école sociale de la rue de la Poste (Institut supérieur de formation sociale et de communication). Les enseignants de cette école préparent cette journée avec leurs élèves qui s’approprient les travaux et soumettent ceux qui les ont réalisés à un feu de questions – construites en fonction de leurs expériences personnelles, de leurs questionnements sur le métier qu’ils s’apprêtent à exercer, de leurs propres connaissances et représentations du terrain. Ces échanges ouvrent à la construction de nouveaux savoirs, à un affinement des idées et des perspectives, dans une recherche constante de sens et de positionnements justes.

Faut-il le préciser ? Cette formation s’inscrit dans une perspective de changement social, clairement soutenue par l’unité d’Anthropologie et de Sociologie de l’université catholique de Louvain, qui propose des manières de comprendre un monde en mutation, soulignant que « depuis la naissance des sciences humaines, il appartient à la sociologie et à l’anthropologie d’explorer et de comprendre les changements qui accompagnent la modernisation des sociétés et des cultures… Aujourd’hui, en contexte de mondialisation, les deux traditions de recherche en sciences de l’Homme se rencontrent et s’allient pour tenter de repenser les conditions de notre vivre-ensemble » [3].

Mieux comprendre, pour s’engager dans la société : « Comment intervenir pour changer le monde ? Comment prolonger et donner corps au désir éthique et politique d’une société humaine, fondée sur l’égalité et le respect d’autrui ? Comment intervenir de manière légitime et efficace dans la société et la culture contemporaines ? »2. Ces questions, pour l’unité d’Anthropologie et de Sociologie orientent ces disciplines non seulement sur la connaissance mais aussi vers l’action.

Le programme de la formation « Santé mentale en contexte social : multiculturalité et précarité  » comprend 27 sessions thématiques et ateliers articulés en quatre parties complémentaires :

• les mondes de la santé mentale communautaire interculturelle ;

• les insécurités sociales et mentales contemporaines ;

• les constructions identitaires dans la précarité ;

• les points d’appui et supports sociaux.

Les responsables académiques de la formation sont les professeurs Jean De Munck (sociologue et philosophe) et Pierre-Joseph Laurent (anthropologue)  ; la coordination scientifique est assurée par Pascale Jamoulle (anthropologue) et Jacinthe Mazzocchetti (anthropologue). Tous les quatre interviennent dans la formation, à côté d’un panel de personnes ressources qui ont une pratique sur le terrain de la multiculturalité et de la précarité :

• des anthropologues : Michael Singleton, Eléonore Armanet ;

• des psychologues : Nathalie Thomas, Xavier Renders, Danièle Bastien, Anne van Oeteren, Eric Messens ;

• des sociologues : Jean de Munck, Marie Verhoeven, Abraham Franssen ;

• des psychiatres : Jean Furtos, Charles Burquel, F. Van Leuven, Souheil Al Chaabani, Daniel Schurmans, Jean-Claude Métraux ;

• un logopède : L. Sorgeloos.

La plupart des études de terrain dont nous présentons des fragments dans ce dossier seront très bientôt publiées intégralement par l’unité d’Anthropologie prospective, sous la direction de Pascale Jamoulle et Jacinthe Mazzocchetti.

Cet ouvrage collectif, intitulé Les faces cachées de la ville. Exils, précarités et souffrances sociales rassemblera douze études portant sur les thèmes suivants : l’adolescence exposée, la sexualité et le corps, le genre en contexte multiculturel et la grande précarité.

[1Présentation de la formation sur le site www.uclouvain.be/ formation continue- mentale.

[2Présentation de la formation sur le site www.uclouvain.be/ formation continue- mentale.

[3Présentation de l’unité d’Anthropologie et de Sociologie, site www.uclouvain.be/ 4765.html.

Cet article est paru dans la revue:

n° 48 - avril 2009

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Tous les trois mois, un dossier thématique et des pages « actualités » consacrés à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, récits d’expériences...