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Covid-19

Pour le meilleur et pour le pire (chronique d’une crise)

17 avril 2020
Hélène Dispas

permanente politique à la Fédération des maisons médicales de 2015 à mai 2020 et médecin généraliste en maison médicale

Marco Dujardin est décédé. Marco Dujardin, l’un des fondateurs du mouvement des maisons médicales. Celui qui a lutté pour que le forfait devienne cette réalité « banale » à l’heure actuelle pour 250 maisons médicales et autres structures, et pour plus de 430.000 patients en Belgique. Celui qui, m’a-t-on dit, a gagné des batailles en mêlant finesse stratégique et franc-parler hors du commun. La nouvelle résonne étrangement. C’est la première personne qui matérialise cette crise à mes yeux. L’être humain est ainsi fait : 4 000 morts m’effrayent vaguement, mais « un seul être vous manque et tout est dépeuplé » (Lamartine). Ce qui me touche, c’est la peine de mes proches, collègues et travailleurs de maisons médicales, pour qui Marco était un père, fondateur certes, mais aussi un père tout court. Ce qui me touche, et me touchait déjà pour beaucoup de mes patients, c’est l’impossible deuil qui s’en suit : sans rendre hommage en se serrant les uns contre les autres, en sentant des mains qui réconfortent les larmes, en riant ensemble autour d’un café, en se racontant de bons souvenirs. Ce qui me touche c’est de réaliser que, comme les liens qui se sont tissés autour de Marco, les liens tissés entre ces mêmes collègues et moi sont plus que des liens de travail. Nous sommes liés par des idéaux : c’est cela, je pense, la grande réussite de nos aînés et c’est à eux tous que je souhaite rendre hommage.

Ce matin, ma journée de permanente politique débute. Crise du Covid-19 : depuis plus d’un mois nous ne faisons que parer à l’urgence, réorganiser, téléphoner, collaborer. Entre deux appels de patients en détresse, nous témoignons depuis notre quotidien de soignants pour apporter notre petite pierre à l’édifice politique. Ce matin, je suis réveillée en sursaut par mon sens critique. Une fois de plus, je le dois à l’un de mes aînés : André Crismer, médecin généraliste, m’écrivait hier qu’il comptait quatorze sites de référence belges de recommandations par rapport au virus ; il évoquait la métaphore de l’armée qui compte « beaucoup de généraux, mais peu de soldats ». L’union fait la force ? Est-ce la Belgique, pays du surréalisme, qui souffre de schizophrénie ? Et est-ce pour le meilleur : chacun veut contribuer, chacun travaille d’arrache-pied, les universités francophones d’un côté, flamandes de l’autre, Sciensano d’un côté, le Collège de médecine générale de l’autre, le « Risk assessment group » d’un côté, le « Risk management group » de l’autre, le Fédéral d’un côté, les régions de l’autre ? Est-ce mû par le désir de gagner ensemble cette course contre la montre pour diminuer la propagation ? Ou s’agit-il du pire : combat d’égos, divisions irréparables, communication impossible et sauve-qui-peut ? Probablement les deux. Mais il faut constater que la collaboration qui s’est mise en place en quelques semaines est exceptionnelle. À Bruxelles par exemple, chaque semaine nous nous réunissons avec les acteurs de première ligne et le cabinet du ministre de la Santé pour constater, demander, râler, organiser. Et des réponses naissent du chaos. Imparfaites, mais réelles. Le Collège de médecine générale, hyperactif et plein de bon sens, travaille jour et nuit dans une belle collaboration (syndicats, universités, société scientifique et cercles). Les cercles locaux de médecins se démènent. L’INAMI et l’Ordre des médecins, ces institutions d’habitude plutôt immobiles, enclenchent des changements qui auraient, « avant », demandé quelques années de discussions. Les CPAS automatisent temporairement les droits sociaux. L’État promet des aides financières aux particuliers. On parlerait même d’annuler des dettes illégitimes. Du jamais vu.

Les maisons médicales sont partout dans cette crise et force est de constater qu’un réseau basé sur des idéaux est un réseau efficace. En quelques heures, nous réussissons à faire ce que peu d’autres peuvent faire : récolter des données, dresser un inventaire, organiser la solidarité. Les travailleurs augmentent leurs disponibilités, les médecins sont présents dans les centres de tri ou les réseaux d’aide aux sans-abris, les infirmiers et infirmières continuent leur travail envers et contre tout, les psys se réorganisent, les kinés télé-consultent, les accueillantes sont au poste pour garder ce précieux lien avec les patients. La Fédération se déploie aux côtés de Médecins sans Frontières dans les maisons de repos, et travaille sans relâche pour coordonner et soutenir logistiquement et moralement les équipes de terrain. Même dans les lieux de « pouvoir », beaucoup sont issus de maisons médicales, aux côtés bien entendu de nombreuses autres personnes animées d’un même sentiment de solidarité et d’un désir d’efficacité. Chacun à sa place, chacun avec ses moyens. Ce n’est pas un hasard si nous sommes si nombreux à être engagés : notre modèle le permet. Le travail d’équipe permet de libérer du temps pour ceux souhaitent s’impliquer à divers niveaux. Le système forfaitaire rend notre modèle extraordinairement résilient et nous permet d’être forts dans la crise : la solidarité paye.

Une crise est une occasion exceptionnelle d’observer la société que nous avons construite. Comme dans un couple, les failles deviennent visibles dans les moments les plus durs, mais le meilleur de nous-mêmes se manifeste paradoxalement. Le pire et le meilleur. Difficile, par exemple, de se prononcer sur la question de la solidarité nationale. Des stratégies différentes de chaque côté de la frontière linguistique, des erreurs de communication, un même travail scientifique qui se démultiplie inutilement, mais aussi des collaborations impensables qui se mettent en place, des secteurs unis, une Première ministre qui rassemble et un scientifique bilingue qui nous parle quotidiennement. Quels effets cela va-t-il produire sur le nationalisme nauséabond qui nous envahissait jusqu’alors ? Difficile aussi de tirer des conclusions sur l’efficacité de notre système. Va-t-on découvrir que notre gestion de crise a été catastrophique en comparaison à certains pays voisins, va-t-on finir par admettre que notre État bricolé ne tient plus la route ? Une réforme en profondeur est nécessaire. Basée, je l’espère, sur une profonde solidarité, certainement en ce qui concerne la sécurité sociale. Mais comment pourrait-on réformer dans l’urgence ? Comment à la fois panser les plaies et prévenir une rechute ?

Quant aux relations internationales, comment vont-elles évoluer ? Chaque pays compte ses morts, mais on entend peu parler, me semble-t-il, de mesures européennes communes, de solidarité plutôt que de compétition pour l’accès aux approvisionnements. Cela révèle la fragilité d’une Europe construite sur des bases économiques, sans le nécessaire pacte social qui devrait en être le socle.

La crise économique tant redoutée nous imposera aussi un lourd tribut et , plus que jamais, la santé communautaire sera nécessaire. Parler de cette crise avec nos patients, recréer de la solidarité pour « métaboliser » ensemble ce qui nous arrive.

Car c’est bien là que tout cela nous mène : la prise de conscience brutale que nous ne sommes que les cellules d’un gigantesque organisme, liées par une interdépendance vitale. Dépendantes aussi d’un écosystème qui permet, ou ne permet pas, la propagation d’un microscopique virus dévastateur. Cela nous met sous les yeux – pour citer Jean Michel Longneaux – trois vérités fondamentales : l’impuissance, la finitude et l’incertitude des Hommes.

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