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Rêves de santé

MICHEL ROLAND

« Notre modèle structuré est devenu le modèle belge »


30 mars 2022,

Il a créé l’une des premières maisons médicales à Bruxelles, mais cet amoureux des sciences dures a aussi développé des logiciels originaux qui ont placé la Fédération à l’avant-garde de ce secteur.

En 1977, on s’est dit « on va essayer de faire une maison médicale plus conviviale, plus proche des gens, de la population ». On a choisi une maison qu’on a rénovée nous-mêmes pendant des mois, on a été aidé par de futurs patients et comme on n’avait pas beaucoup d’argent, on a beaucoup compté aussi sur le volontariat. On était cinq médecins et une kiné, c’était ça l’équipe de base, et nos six mamans sont venues faire l’accueil. Ça avait un côté très familial. On travaillait énormément, beaucoup trop d’ailleurs parce que les vies privées en prenaient plein la figure. On voulait une maison, une maison médicale, donc la porte était grande ouverte. Des gens pouvaient entrer boire une tasse de café, discuter. On entendait les demandes de patients toxicomanes, les demandes de dames, de jeunes filles tombées enceintes malgré elles ou qui ne désiraient pas mener à terme leur grossesse. On pouvait entendre aussi des patients en demande d’euthanasie, d’accompagnement pour une fin de vie digne. On ne voulait pas – un peu comme pour les assurances avec les franchises – qu’on doive payer d’autant plus qu’on était fort malade. On travaillait sans ticket modérateur. Et il y avait aussi une solidarité entre les travailleurs. Une autogestion intégrale. Une non-hiérarchie, aussi au niveau de l’organisation des soins, chacun avait une voix. Il y avait des valeurs politiques de solidarité, d’accès aux soins pour tous, de non-discrimination, et des valeurs d’organisation. L’idée était : on ne veut pas un modèle de société en fonctionnant différemment dans son quotidien. Un bon communiste commence par faire la vaisselle à la maison, idem aussi au niveau du revenu. C’est vrai qu’on ne gagnait pas grand-chose ! Mais les besoins étaient dix fois moindres qu’aujourd’hui. Notre luxe, c’était les disques et les bouquins.

Pricare

C’est le nom adopté (en 1999) pour le logiciel de gestion des associations de santé intégrées élaboré à partir de 1988 par la Fédération et qui est opérationnel en 1996. Il doit beaucoup à Michel Roland, Marc Jamoulle et à la collaboration de l’informaticien Bernard Dendeau. Ils ont l’intuition – et bientôt la conviction – que la vision originale de la santé développée par le mouvement des maisons médicales demande un logiciel spécifique capable de l’incarner. Il faut qu’il favorise la communication d’équipe et la qualité des soins. Il doit combiner des aspects aussi divers que le suivi social du patient, la facturation, les médicaments prescrits… Le logiciel doit être développé non à l’échelle d’un prestataire, mais à celle d’une équipe et doit pouvoir permettre la compilation de données couvrant l’ensemble de la communauté des centres de santé. Une association est fondée vers 1996 pour la promotion de l’outil : Figac asbl. Pricare permet la gestion du Dossier santé informatisé (DSI), mais comprend aussi d’autres modules de gestion. Il a été amélioré tout au long des années 2000. En 2017, à l’heure où certains risques de monopole guettent le secteur des logiciels, Pricare reste un outil éthique : sans publicité, sans captage de données à des fins commerciales. La Fédération et Figac envisagent alors de retravailler le logiciel dans une optique collaborative, en associant plusieurs fédérations du secteur ambulatoire à ses développements ultérieurs. C’est le projet Topaz. Mais c’est un échec. L’arrêt progressif de Pricare en 2020 oblige à contrecœur de nombreuses maisons médicales à opter pour la moins mauvaise solution du marché, à savoir le logiciel Medispring, dont les valeurs sont heureusement proches de celles qui sous-tendaient Pricare.

Michel Roland est féru d’informatique. Un outil fort utile lorsqu’est apparu le forfait. J’ai cherché un logiciel de facturation et il n’y en avait aucun qui convenait évidemment à la facturation au forfait. Donc j’ai été suivre des cours d’informatique en promotion sociale et on a fait un logiciel de facturation pour les maisons médicales. On avait gardé ce qu’on appelle des champs libres, et très vite on s’est rendu compte que les médecins, les infirmiers et les kinés les remplissaient, ils écrivaient : diabète, hypertension, toxicomanie… Je me dis que ce serait intéressant que là aussi on puisse faire des comptes, et on s’est intéressé au domaine des classifications, des thésaurus, tout ce qu’on appelle les nomenclatures médicales. Là non plus il n’y avait rien pour les soins primaires, donc on a investi dans des groupes de travail et on est arrivé à mettre sur pied un comité belge de classification. Conjointement, on a imaginé des critères de qualité pour un dossier médical informatisé basé bien sûr sur les critères papier, mais l’informatique permettait d’aller beaucoup plus loin. Par exemple : on encodait diabète qu’une seule fois, et, dans le même épisode de soin diabète, on avait peut-être trente contacts, une fois avec un médecin, une fois un autre, une fois l’infirmière, le kiné… Cela a permis de structurer et de fil en aiguille ce logiciel a pris de la maturité. On a eu des informaticiens professionnels, un groupe Fédé informatique… Jusqu’il y a peu je pense que la Fédération était à la pointe de l’informatique médicale en Belgique puisque c’est notre modèle structuré qui est devenu le modèle belge. Et à partir de l’informatique et du dossier, il y a toutes les recherches épidémiologiques sur la consommation des soins, sur le profil des patients, sur les index diagnostiques, sur les fonds de médecins vigies… Actuellement il y a un foisonnement d’études, de production de chiffres, de statistiques à partir de ces outils.

Classification internationale des soins de santé primaires (CISP)

Dès 1987, Marc Jamoulle (maison médicale de Gilly) s’intéresse au système de classification internationale des problèmes de santé. Il prend contact avec le département de médecine générale de l’Université d’Amsterdam dirigé par le professeur Henk Lamberts, qui vient de réaliser pour la WONCA (Organisation mondiale des médecins généralistes/médecins de famille) la synthèse des différents systèmes de classification des problèmes de santé primaires. C’est l’International Classification of Primary Care (ICPC). En quelque 800 entrées, celle-ci présente les problèmes de santé primaires suivant trois axes : somatique, psychologique et social. Elle propose une approche logique du contact médecin/patient structurée en trois moments : le motif de contact, le diagnostic et les traitements. À cette époque, le docteur Lamberts a déjà des contacts en Flandre, mais pas dans la partie francophone de la Belgique. Marc Jamoulle propose que la Fédération s’associe à un programme de bancs d’essai de l’ICPC.

Durant l’année 1989, grâce à la complicité bénévole de onze médecins généralistes et avec l’appui financier de la Fédération, Marc Jamoulle recueille des données relatives à plus de 4000 contacts de médecine générale. Pour que les médecins concernés puissent travailler, il traduit lui-même l’ICPC en français avec la collaboration de Michel Roland. Elle devient la Classification internationale des soins de santé primaires (CISP). En 1991, un séminaire francophone sur la CISP réunit à Bruxelles des généralistes québécois, français et belges : une nouvelle traduction de la nomenclature est réalisée, adaptée à la culture médicale de chaque pays. Elle est éditée en même temps que la version française du livre CISP (Jamoulle et Roland, 1992). Pour la majorité des omnipraticiens de la francophonie, la parution de l’ouvrage est une révélation des travaux de recherche menés depuis vingt ans au sein de la communauté internationale. Une cassette didactique est réalisée en plusieurs langues pour présenter le système de classement. Marc Jamoulle et Michel Roland mettent aussi au point un « logiciel de codage et d’acquisition de synonymes », le LOCAS, qui peut se greffer sur tout logiciel médical. Il s’agit d’un thésaurus dont chaque entrée est associée à un code dérivé de la CISP. Dans le cadre du Dossier médical informatisé, la CISP peut être couplée avec des systèmes d’aide à la décision (diagnostique ou thérapeutique), d’assurance qualité des soins, de surveillance épidémiologique et de recherche scientifique en soins primaires.

Cet article est paru dans la revue:

mars 2022 - n°98

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Tous les trois mois, un dossier thématique et des pages « actualités » consacrés à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, récits d’expériences...