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Logistique, économie de plateforme et santé au travail

26 décembre 2019
Meike Brodersen

chargée d’études à la Fédération des maisons médicales

Le Black Friday a été l’occasion de constater – ou de promouvoir – des comportement d’achat et de consommation, mais aussi de contester leur impact écologique [1]. Et d’attirer l’attention sur les conditions sociales dans le secteur de la logistique, au centre des réseaux de distribution et de la vente en ligne.

La logistique occupe aujourd’hui une place centrale dans le processus productif global [2] et implique localement une modification des modes de distribution, des structures d’emploi et de la qualité des conditions de travail. Cela concerne en grande partie les plateformes et les entrepôts (magasiniers, préparateurs de commande, emballeurs) mais aussi la livraison et le transport. Ces postes logistiques se multiplient simultanément à un déclin de l’industrie lourde en Belgique et en Europe occidentale.

Des révélateurs des enjeux de la santé au travail

Ces postes sont fortement marqués par une pénibilité, des risques professionnels et des pathologies liées au travail. Ils sont révélateurs des logiques à l’œuvre dans le monde du travail au sens plus large, ils attirent aussi l’attention sur le lien entre inégalités des conditions de travail et d’emploi et inégalités de santé. Dans la logistique, la fluidité de fonctionnement apparente des algorithmes et la couverture du territoire s’appuient sur des conditions pénibles et instables. Dans les entrepôts d’Amazon, par exemple, les emballeurs travaillent sous la pression du rendement, avec des moyens minimaux qui ne respectent pas souvent les normes ergonomiques les plus élémentaires. Depuis plusieurs années, les taux d’accidents de travail et de troubles musculo-squelettiques (TMS) dans la logistique dépassent ceux d’autres secteurs réputés à risque, comme le bâtiment [3]. Les TMS et les risques psychosociaux représentent aujourd’hui la majorité des cas d’absentéisme et d’invalidité [4]. Une grande part de la pénibilité et du caractère pathologique du travail dans la logistique est également liée au stress généré par une perte d’autonomie [5], notamment avec l’introduction de systèmes de prescription et de contrôle du travail en temps réel [6]. C’est le cas des préparateurs de commande qui parcourent les entrepôts équipés d’un kit à commande vocale leur donnant les instructions sur les marchandises à prendre et exigeant une confirmation pour l’exécution de chaque geste. Ce système contribue à accélérer et à intensifier les tâches, réduit l’encadrement humain et empêche les interactions entre collègues, individualisant ainsi le travail.

Le cas de la logistique et des économies de plateforme est instructif dans la mesure où il montre à quel point le statut du travailleur est un indicateur de la santé au travail, le travail précaire faisant partie du fonctionnement de base de ces secteurs. Les travailleurs en statut précaire auront moins accès aux outils et formations de prévention. Ils accèdent aussi moins facilement au soutien d’un collectif, en partie à cause du caractère temporaire de ces emplois, du turnover ou du manque de représentation. À secteur et poste équivalents, les travailleurs précaires auront dans l’ensemble des conditions de travail plus pénibles, un volume horaire plus grand ou une intensité du travail plus importante [7]. Le statut influence la manière de se confronter aux risques : les emplois les plus précaires sont proposés de manière sélective pour les postes les plus pénibles et les plus usants, qui connaissent les plus hauts taux d’accidents de travail [8]. Le risque de perdre la mission et la compétition pour les rares postes plus stables peuvent aussi renforcer le risque d’accident et de pathologies professionnelles.

Inégalités sanitaires au sein du travail

Le secteur de la logistique fournit des enseignements sur l’effet des inégalitaires de santé au travail et sur l’impact des ségrégations internes à la force de travail sur la santé [9] . On y observe une importante division structurante du travail qui accentue certaines inégalités genrées et certaines pathologies. Cela participe de la (re)construction d’une culture ouvrière masculine valorisant l’engagement physique et la force mentale [10]. Cela contribue dans certains cas à un surinvestissement physique et à des blessures et usures accélérées, par exemple quand la seule manière de s’approprier le travail consiste à faire plus vite, plus fort [11]. Comme constaté pour la sous-traitance dans l’industrie lourde, ces mécanismes contribuent à banaliser les risques et les maladies liées au travail [12]. Par ailleurs, certains postes, marqués par des facteurs de pénibilité particuliers, sont presque exclusivement occupés par des femmes. C’est le cas des préparatrices de commandes dans la distribution de médicaments ou certains postes dans les entrepôts de commande en ligne, où l’emploi se caractérise par des contrats temporaires et à temps partiel et où le travail est largement exempt des machines de manutention (qui participent souvent à l’effort aux postes avec une main d’œuvre à dominante masculine).

Sous-estimation, invisibilité et accès aux soins

Les effets sociaux et sanitaire de l’emploi dans la logistique sont en outre en grande partie sous-estimés et occultés. Lorsque des pathologies deviennent chroniques ou causent des incapacités du travail, les travailleurs de la logistique, elles peuvent se trouver dissociées des relations professionnelles qui en sont l’origine. En rendant systématique des emplois de courte durée et en favorisant un turnover important, certains employeurs se déchargent en effet de la responsabilité pour les effets à plus long terme en matière de santé de l’usure des postes les plus pénibles. Il arrive également que des malades accèdent difficilement aux soins et à la reconnaissance de maladies liées au travail. Des entreprises peuvent éviter la déclaration d’accidents afin de contourner des contrôles ultérieurs et des sanctions. Cela conduit à une sous-déclaration des accidents de travail ce qui, par la suite, empêche non seulement un suivi adéquat des conditions de travail mais fausse les données disponibles sur ces phénomènes, avec de potentielles implications politiques. En outre, les enquêtes visant à mettre en lumière les conditions de travail sont bien souvent biaisées par le fait que les travailleurs les plus précaires sont peu impliqués pour les remplir. Cela a pour conséquence une méconnaissance de leurs conditions de travail réelle par la médecine du travail [13]. Au-delà de cela, il existe un effet de sélection à l’entrée qui fausse les effets réels du travail en matière de santé. Ainsi, des travailleurs identifiés comme sains peuvent être privilégiés à l’embauche (avec, par exemple, une discrimination de travailleurs en surpoids) [14] , un certain rapport au corps et à la pénibilité tendent à exclure les personnes à plus faible santé. [15]

Quelle place pour la médecine du travail et la médecine générale ?

Les médecins généralistes sont aux avant-postes pour avertir des effets néfastes des conditions de travail et d’emploi. Actuellement, des outils de pratiques préventives de certaines pathologies ont été mis en place pour questionner le travail comme facteur de santé. Toutefois, dans le cas de pathologies multifactorielles, le risque existe que les conditions de travail ne soient pas suffisamment visibles et prises en compte et on interrogera plus facilement la consommation de tabac, d’alcool ou d’autres facteurs assimilés au comportement individuel plutôt qu’au facteur structurel des conditions de travail.

Ces constats, les maisons médicales les dressent depuis des années en suivant une patientèle dont la santé se dégrade à cause des conditions de travail. Au-delà des soins qu’elles leur portent, elles endossent aussi un rôle de plaidoyer politique dans ce contexte néolibéral qui met les systèmes de soin, la Sécurité sociale et les droits liés au travail en tension. Les liens entre les différents acteurs médicaux, les acteurs syndicaux et les autres intervenants du monde du travail sont essentiel pour agir contre une dégradation des conditions de travail et intégrer les facteurs de travail dans le diagnostic, le traitement et la défense des patients.


[1Caroline Lallemand, « Black Friday : comment le boycott s’intensifie », Le Vif (site web), 28 novembre 2019, https://nouveau.europresse.com/Link/LIBRET_1/news%c2%b720191128%c2%b7BVIW%c2%b7326481_23865 ;

Pauline Martial, « Un Green Friday pour contrer le Black Friday », Le Soir, 29 novembre 2019 ; « Black Friday : actions contre Amazon et la surconsommation », La Libre (site web), 29 novembre 2019, https://nouveau.europresse.com/Link/LIBRET_1/news%c2%b720191129%c2%b7BLIW%c2%b7729510_3735.

[2Marc Levinson, The box : Comment le conteneur a changé le monde-Essais-documents (Paris : Max Milo, 2011) ; Alexander Klose, The Container Principle : how a box changes the way we think, trad. par Charles Marcrum (Cambridge, Mass. : MIT Press, 2015) ; Deborah Cowen, The Deadly Life of Logistics : Mapping Violence in Global Trade (Minneapolis : University of Minnesota Press, 2014), http://www.jstor.org/stable/10.5749/j.ctt7zw6vg.

[3David Gaborieau, « «  Le nez dans le micro  ». Répercussions du travail sous commande vocale dans les entrepôts de la grande distribution alimentaire », La nouvelle revue du travail, no 1 (10 décembre 2012), https://doi.org/10.4000/nrt.240.

[4Alain Piette, « Une affaire de prévention », Santé Conjuguée, 2017, https://www.maisonmedicale.org/-Travail-et-sante-droit-devoir-ou-incompatibilite-.html.

[5Robert Karasek et Theorell Töres, Healthy Work. Stress, Productivity, and the Reconstruction of Working Life, Basic Book (New York, 1990).

[6Gaborieau, « «  Le nez dans le micro  ». Répercussions du travail sous commande vocale dans les entrepôts de la grande distribution alimentaire » ; Hélène Desfontaines, « Apprentissage des normes temporelles du travail salarié, un nouveau défi pour les chauffeurs routiers », in Le travail nous est compté. La construction des normes temporelles du travail, éd. par Danièle Linhart et Aimée Moutet (Paris : La Découverte, 2005), 196‑220, http://www.cairn.info/le-travail-nous-est-compte—9782707144645-p-190.htm.

[7Simon Paye, « Les longues semaines de travail. Multiplicité et inégalité des situations », La nouvelle revue du travail, no 11 (31 octobre 2017), https://doi.org/10.4000/nrt.3238.

[8Dans le transport, les entreprises routières avaient tendance, depuis longtemps, d’externaliser les voyages les moins conformes à la réglementation routière et du travail vers des indépendants, artisans et tractionnaire. Bruno Lefèbvre, « Espaces professionnels et flux tendus », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1996, 79‑88.

[9Haude Rivoal, « Entre contraintes du flux et logiques sanitaires », Societes contemporaines N° 113, no 1 (29 juillet 2019) : 85‑111.

[10Haude Rivoal, « Virilité ou masculinité  ? L’usage des concepts et leur portée théorique dans les analyses scientifiques des mondes masculins », Travailler n° 38, no 2 (26 octobre 2017) : 141‑59.

[11Gaborieau, « «  Le nez dans le micro  ». Répercussions du travail sous commande vocale dans les entrepôts de la grande distribution alimentaire ».

[12Paul Bouffartigue, Jean-René Pendariès, et Jacques Bouteiller, « Virilité, métier et rapport aux risques professionnels  : le cas de travailleurs de la sous-traitance », Perspectives interdisciplinaires sur le travail et la santé, no 12‑3 (1 novembre 2010), https://doi.org/10.4000/pistes.2652.

[13Blandine Barlet, « Les transformations de l’enquête SUMER, marqueurs des évolutions des SSTI », Archives des Maladies Professionnelles et de l’Environnement 79, no 3 (1 mai 2018) : 454‑55, https://doi.org/10.1016/j.admp.2018.03.556.

[14David Gaborieau, « Comme des robots  ? La préparation de commande en entrepôt » (Contribution de conférence, 28 novembre 2019).

[15Arnaud Mias, « De l’emploi à la santé au travail  : quelles actions à l’ère du numérique  ? » (Contribution de conférence, 28 novembre 2019).