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Les acteurs, les grévistes...


juillet 2010, Marianne Prévost

sociologue et chercheuse à la Fédération des maisons médicales.

« Si je ne reçois pas mes papiers, je reste dans la rue, il y en a qui finissent clochards, qui se mettent à boire pour oublier, à voler pour vivre… je ne veux pas… » (un gréviste de la faim mauritanien, rue Royale 2008).

Les personnes sans-papiers qui sont au coeur du drame que représente une grève de la faim ont derrière elles un long trajet. Elles sont, parfois depuis des années, repoussées à la marge, sans recours face à des institutions qu’elles craignent et qu’elles fuient – et dont, en même temps, elles attendent l’indispensable « laisser passer » qui leur permettrait d’entrer dans une société dont elles ne désirent pas s’exclure, bien au contraire.

Le paradoxe est que, lors d’une grève de la faim, tout le monde (grévistes et intervenants) est obligé de faire une certaine confiance à ces mêmes institutions, puisqu’elles seules ont le pouvoir d’arrêter la catastrophe. L’ensemble des acteurs découvrent brutalement jusqu’où peut aller la dureté d’un système dont ils n’avaient bien souvent jusqu’ici qu’effleuré la sauvagerie.

Les acteurs qui accompagnent une grève de la faim tentent de limiter les dégâts et ils y parviennent dans une certaine mesure. En aidant les grévistes à obtenir quelque chose, c’est surtout le rôle des avocats. En les aidant à tenir le coup sur le plan de la vie quotidienne, c’est surtout le rôle que veulent prendre les « voisins » ; sur le plan de la santé, c’est le rôle des médecins.

Ce que tentent ces acteurs, quel que soit leur type d’intervention, c’est d’aider les grévistes à ne pas sombrer, en s’adressant à eux comme à des humains dignes de considération. Il me semble indispensable d’intervenir dès le début, quelle que soit la place choisie, pour tenter, malgré tout, de tisser quelques liens de confiance et de reconnaissance. J’ai pu mesurer, par les contacts que j’ai gardés par après avec certains grévistes, par les contacts qu’ils ont gardés avec certains médecins devenus leur soignant de référence, à quel point les paroles dites, les gestes posés dans ces moments extrêmes, permettent de sauver quelque chose, si peu que ce soit. Mais cette intervention est extrêmement difficile : les acteurs professionnels ou non qui se risquent sur cette scène sont d’emblée profondément affectés au niveau émotionnel ; mais, étant donné l’urgence, la méfiance et l’obscurité du déroulement des faits, il leur est difficile de gérer les émotions qui les traversent.

La grève de la faim implique une intense proximité : physique puisque les grévistes mettent leur corps à l’avant-scène et exposent en quelque sorte leur intimité aux intervenants ; psychique puisqu’ils exposent dans le même temps leur impossibilité à vivre dignement – et aussi parce que l’angoisse, la dépression, les troubles cognitifs surviennent plus ou moins rapidement. La charge émotionnelle est donc puissante ; mais le contexte est tel que les intervenants n’ont pas de lieu – ou très peu – pour pouvoir gérer cette charge, pour élaborer leurs limites, pour trouver la juste distance.

La question de la place, la place laissée, donnée, imposée, refusée, est centrale dans ce genre de situation. Et il y a en quelque sorte un effet de miroir : les grévistes revendiquent une place autre que celle qui leur a été jusqu’ici assignée, et ils se heurtent au refus qui leur est opposé par le pouvoir. Les intervenants, eux, prennent une place hors cadre, ou, dans le cas des médecins, se voient assignés à une place qu’ils ne souhaitent pas avoir. Pour tous les intervenants, il est difficile de percevoir à quelle place ils sont affectés, assignés. Il leur est tout aussi difficile de rester à la place qu’ils se sont assignée à un moment donné, ou d’être en accord avec la place, variable, que leur donnent les différents acteurs du drame.

La fin de l’action est parfois brutale (évacuation), et toujours obscure, effilochée. Même si une promesse de papiers est faite, ces papiers arriveront au compte-goutte, de manière individualisée, laissant traîner l’incertitude pendant des jours. Eventuellement, les occupants doivent quitter les lieux après la grève, sans avoir encore reçu de papiers. La fin de l’histoire est donc floue, incertaine, et il est dès lors très difficile de gérer la fin, la séparation. Il n’y a souvent aucun rituel partagé permettant de clôture cet épisode douloureux.

Si le drame que représente une grève de la faim impose donc sans aucun doute d’intervenir, on ne peut que constater qu’il est quasi miraculeux que, dans un tel contexte, les intervenants arrivent à préserver quelque chose de l’humanité des grévistes, et de leur propre humanité.

Cet article est paru dans la revue:

n° 53 -juillet 2010

Sans-papiers en grève de la faim : regards d’un témoin

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique et des pages « actualités » consacrés à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, récits d’expériences...

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