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Le masque par tous et pour tous, un enjeu politique et idéologique

17 avril 2020
Roger van Cutsem

médecin généraliste à la maison médicale de Ransart et chargé d’analyse à la Fédération des maisons médicales

La fin du confinement se prépare en haut lieu et on nous annonce un déconfinement ciblé et progressif basé sur de tests de dépistage ou d’immunité largement disponibles. Dans le même temps, les politiques et experts qui les conseillent répètent à l’envi que le port de masque « self-made » par l’ensemble de la population serait peu utile voire dangereux.

Prenons le temps d’analyser la pertinence et les motivations qui sous-tendent une telle différence de positionnement par rapport à des solutions qui concernent au plus haut point notre santé et l’économie de notre pays. Non pas dans le but de les opposer, car nous aurons besoin de toutes les ressources disponibles pour sortir de cette crise, mais pour comprendre cet entêtement à nier ce qui parait à beaucoup une évidence.

Parlons d’abord des tests de dépistage. Il faut savoir qu’ils ont un taux élevé de faux négatifs (entre 20 et 40 % selon les sources). Quant aux tests sérologiques d’immunité, leur fiabilité est encore mal connue et ils ne permettent pas d’exclure formellement une contagiosité résiduelle. Dans les deux cas, ces erreurs de diagnostic génèreraient chez des citoyens faussement étiquetés de « non contagieux » des comportements inadaptés et particulièrement dangereux pour leurs contacts. En outre, cette méthode de déconfinement ciblé serait profondément inéquitable. Il y a d’abord le côté aléatoire des résultats que je viens d’expliquer. Ensuite les tests d’immunité seraient dans un certain nombre de situations une prime au non-respect des mesures de confinement ou une condamnation à la prolongation pour ceux qui le respectent rigoureusement. Enfin, il faudrait garantir un accès uniforme dans le temps et dans l’espace à ces tests. Imaginez, en termes de concurrence, que certains acteurs économiques puissent dans un même secteur reprendre leurs activités plus rapidement que leurs concurrents.

Venons-en à l’autre proposition : imposer le port de masques à l’ensemble de la population pour toute sortie à l’extérieur de son habitation, quelles que soient les règles de confinement encore en vigueur. Tout d’abord, observons que cette option a déjà été appliquée avec succès dans certains pays. L’exemple tchèque est spectaculaire avec 44 décès par le Covid-19 en date du 3 avril. Trente fois moins que la Belgique à la même date, pour des populations équivalentes ! L’avis des experts sur le port de masque généralisé est clivé ; certains sont très favorables, d’autres plus dubitatifs. Que reprochent les sceptiques à l’option du masque généralisé ? Tout d’abord que, vu la pénurie actuelle, la priorité est de fournir des masques aux soignants. Exact, mais on parle ici de masques fabriqués par la population et qui donc n’entrent pas en concurrence avec les masques professionnels. Ensuite, le plus important c’est de rester chez soi. Exact, mais le but est de compléter les recommandations de confinement, pas de les remplacer. Tout est une question d’information et de contrôle des comportements. Last but not least, le masque ne serait pas un moyen de protection absolu et sa manipulation pourrait être dangereuse. Certes, ces masques « self-made » ne sont pas une barrière absolue et en tout cas nettement moins efficace qu’un masque FFP2 industriel. Mais pourquoi les experts qui nous répètent en boucle que tousser dans son coude permet de diminuer efficacement la transmission sont-ils aussi prompts à dénigrer l’efficacité de respirer, tousser, éternuer dans un masque ? Comment expliquer les résultats remarquables des pays qui ont appliqué avec vigueur et promptement cette mesure ? Pourquoi la ministre de la Santé affirme-t-elle le 6 avril que « scientifiquement cela n’a pas de sens », alors que la réputée revue Nature publie le 3 avril un article qui prouve l’inverse ?

Quant à la prétendue dangerosité liée à la manipulation, la réponse est simple. Si le masque est potentiellement dangereux, c’est qu’il est efficace pour interrompre la chaine de transmission. Soit il est contaminé par son porteur et dans ce cas les virus sur le masque ne sont pas dangereux pour lui vu qu’il est déjà infecté, par contre le masque a joué son rôle en évitant une dissémination. Soit le porteur n’est pas contaminé et la bonne nouvelle c’est que les virus présents sur son masque ne sont pas dans ses voies respiratoires. Il existe effectivement un risque de contamination via les mains en le manipulant, mais dans de nombreux cas cela ne se passera pas et une contamination aura été évitée.

Il ressort de tout cela que, pour sortir du confinement, certains experts et politiques envisagent principalement la solution des tests de dépistage qui est très couteuse, imparfaite et inéquitable ; tout en critiquant ou considérant comme futile la solution du port généralisé du masque qui est certes également imparfaite, mais par contre non couteuse et équitable.

Pourquoi un tel parti-pris qui est dénoncé par certains comme de la désinformation ou de la propagande ? J’y vois deux explications. La première est politique. Reconnaitre l’utilité des masques pour sortir de cette crise généralisée, c’est reconnaitre les conséquences dramatiques de leur absence, aussi bien pour les soignants que pour l’ensemble des citoyens. Et comme cette pénurie est en partie le fruit d’une faute politique, le mot d’ordre est d’en minimiser l’importance. Quitte à s’entêter à faire croire qu’il existe une frontière claire entre les personnes contagieuses et celles qui ne le sont pas, au contact desquelles et parmi lesquelles le port du masque est inutile. Alors que la contagiosité des patients asymptomatiques est chaque jour un peu plus évidente et qu’il y a en Belgique très certainement plus d’un million de personnes qui ont contracté le virus. Le politique prétend s’appuyer sur des avis d’experts, y compris de l’Organisation mondiale de la santé, pour défendre ces positions, mais je ne peux m’empêcher de déceler un « biais d’opinion » chez ceux-ci suivant leur proximité avec le pouvoir.

La seconde explication à ce déni d’évidence est, à mes yeux, idéologique. La crise actuelle révèle les failles d’un modèle économique globalisé, basé sur la recherche de profit, la compétition et la toute-puissance de la technologie. Imaginer que pour en sortir il faille faire appel à des ressources et compétences locales, à une technique simple, à une dynamique solidaire et désintéressée, c’est, pour certains, tout simplement inconcevable. Quoi ? Le citoyen deviendrait acteur d’une solution qui remonterait de la base vers le sommet de l’État ; il sortirait de son rôle de consommateur de biens, le plus souvent inutiles, pour devenir producteur d’un bien sans valeur marchande qui aurait un impact considérable sur sa santé et son avenir. Vous n’y pensez pas ! C’est tout à fait subversif…

Ne vous méprenez pas. Il ne s’agit pas d’une quelconque théorie du complot ; mais tout simplement le fruit d’un formatage mental qui fait que vous allez trouver dans certains lieux de décision une majorité de personnes qui consciemment ou inconsciemment ne vont envisager qu’un certain type de solution. Phénomène naturel et généralisé, renforcé en Belgique par un establishment économique et politique peu enclin à remettre en cause le modèle économique et sociétal dominant, bien que défaillant.

Le Courrier international citait récemment un article intitulé « Le peuple prend soin de lui » paru le 23 mars dans le magazine tchèque Respectz : « Face à la pénurie de matériel de protection respiratoire, “les citoyens se débrouillent et s’entraident”, souligne le magazine. “Ces masques sont devenus le symbole de l’approche tchèque du coronavirus. Ils sont l’illustration de la défaillance du gouvernement qui n’a pas su se les procurer à temps, mais aussi de la capacité d’agir de la société civile, qui a réagi à sa manière.” » Tout est dit !

En tant que professionnel de la santé, mais surtout en tant que citoyen responsable, j’invite tout un chacun à se mobiliser pour reproduire ce que les Tchèques ont réalisé en quelques jours : produire assez de masques pour une population de 10 millions d’habitants et les distribuer gratuitement [1]. Suivons l’exemple de ceux et surtout celles qui, chez nous, ont déjà entamé la révolution des machines à coudre [2].

N’attendons plus que l’impulsion vienne d’en haut ; elle ne viendra pas ou trop tard ! Tous à nos masques !


[1Voir à ce sujet la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=xsKfvETXDvg

[2Il existe de nombreux modèles disponibles sur internet. Le CHU de Grenoble propose un modèle intéressant, car couvrant bien le bas du visage (https://www.hospitalia.fr/attachment/1878139/).