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La gestion de la crise Covid-19 par les psys des maisons médicales

24 juin 2020
Émilie Gérard

psychologue à la maison médicale des Primeurs

Les psychologues de maisons médicales ont partagé leurs réalités de terrain et échangé leurs idées concernant la crise actuelle liée au Covid-19. En voici une synthèse.

C’est important de le dire : les psys en maison médicale ont tous continué à travailler. Comme beaucoup de collègues, la plupart d’entre eux ont soutenu la fonction accueil au début du confinement. Puis, la charge de travail augmentant, ils se sont concentrés sur le suivi psychologique de leurs patients.

Les psys ont utilisé les moyens de communication à distance : téléphone et vidéo. Quelques-uns ont maintenu, dans des conditions strictes, des consultations en présentiel. Certains qui travaillent avec un public plus précarisé ont signifié que le téléphone était le plus facile (vu le peu d’accès à un ordinateur ou à une connexion internet). Dans l’ensemble, les psys se sont adaptés et ont pu trouver une certaine qualité à ces rendez-vous. Certains se sont même essayés à l’hypnose ou à l’EMDR dans ces modes de contact, avec de bons résultats.

Un public ciblé

Durant le confinement, les suivis pour les patients dits « stables » ont été en général suspendus, les psys concentrant leur travail sur les patients dits « fragiles » et sur l’aigu. Dans plusieurs maisons médicales, ils ont été très proactifs et, avec l’aide de leurs collègues, ont déterminé quels étaient les patients les plus à risque de souffrance mentale (personnes seules, âgées, fragiles psychologiquement) et les ont appelés avec régularité. Ils ont en outre absorbé de nouvelles demandes de suivis, souvent en lien avec le Covid (problématiques anxieuses ou de solitude). Cette position proactive n’est pas forcément simple à gérer, car elle crée une demande de contact chez des patients alors que le psy continue également ses suivis de base (ou commence à les reprendre). On observe donc une surcharge de travail très importante pour la plupart d’entre nous.

La psychothérapie au sens propre s’est interrompue au profit d’entretiens de soutien (plus courts, davantage centrés sur l’écoute ou sur l’activation des ressources). On observe une intensification des contacts (exemples : entretien hebdomadaire au lieu de tous les quinze jours, appels téléphoniques deux fois par semaine). Les psys ont pu remarquer une fragilisation psychologique chez les patients déjà en difficulté : moins de ressources, moins de relais et aggravation des conditions de vie précaire, ce qui est un facteur déterminant dans la santé mentale. Ils relèvent également plus de difficultés à maintenir le cadre lors des entretiens virtuels (respect de l’heure du rendez-vous, des règles d’annulation, des plages de contacts…). Le travail du psy s’est donc trouvé alourdi, car sa patientèle est devenue exclusivement composée des patients les plus démunis et les plus précarisés, en demande d’écoute et avec peu de capacité d’élaboration.

Un travail plus compliqué

Le psy est aussi peu rétribué. Pour la plupart, le paiement des entretiens a été suspendu durant cette période. Le fait que le patient ne rétribue plus un montant symbolique pour le temps que le psy lui consacre (difficulté de percevoir le montant à distance, modification du temps habituellement consacré, etc.,) alors que celui-ci se montre beaucoup plus soutenant et proactif (trop ?) peut générer un sentiment de non-reconnaissance de la valeur de son travail, et cela peut venir parasiter le lien qui se noue entre eux.

Le cadre est également moins protecteur. Habituellement, l’institution permet la sécurité du bureau, le filtre du secrétariat, le cadre porté par toute l’équipe… Ce dispositif est mis à mal en ce moment alors que plusieurs patients très fragiles ont décompensé, avec risque de passage à l’acte suicidaire, crises d’angoisse et sentiments d’abandon extrêmes. Le psy a lui-même dû gérer son propre risque sanitaire, son contexte personnel (garde d’enfants, télétravail…) et la perte d’échanges et de lieux de concertation avec son équipe. Le psy en maison médicale, qui travaille déjà seul, s’est retrouvé encore plus seul. Tout cela représente un facteur de risque pour l’équilibre mental du psychologue. Ceux qui ont bénéficié de réunions d’équipe ont tous témoigné de l’importance de ces temps d’échanges, tandis que ceux qui n’en avaient pas ont dit que ça leur avait manqué et que cela avait rendu leur métier plus pénible.

Sans surprise, les équipes où existaient des tensions ont vu leur équilibre mis en péril et ces tensions se sont en général exacerbées. Dans certaines équipes, l’autogestion s’est retrouvée reléguée en arrière-plan. Certains psys ont tenté également de prendre soin de leur équipe en relançant des dynamiques d’échanges ou des lieux de paroles (réinstaurer une supervision, organiser un temps de détente dans une vidéo en ligne, créer un groupe WhatsApp pour permettre la communication…). Certains relèvent la position paradoxale dans laquelle nous sommes : on nous dit que notre rôle est important et qu’il est essentiel que l’on poursuivre le travail, mais on reste sous une sorte de contrôle médical qui nous donne le feu vert (ou pas) pour consulter en présentiel. Ces mesures médicales dénaturent parfois nos entretiens.

Durant cette période difficile, l’adaptabilité et la créativité des psychologues ont donné lieu à beaucoup d’initiatives :

- Usage de la vidéo et du téléphone, qui a permis de maintenir un contact de qualité ;
- « Walking therapy », un entretien psy sous forme de promenade en forêt ou de déambulation en ville ;
- Accueil de la souffrance aiguë par l’écoute téléphonique ;
- Apprentissage et l’usage de protocoles de réduction de stress : hypnose, EMDR, Somatic Experciencing ;
- Réseautage en rassemblant et en diffusant entre nous et auprès des collègues un listing des initiatives nouvelles d’écoute téléphonique et d’aide psychologique qui ont germé en cette période ;
- Création de brochures d’information à usage des patients, pour dédramatiser le Covid et apprendre à gérer son stress ;
- Initiatives collectives à distance : yoga du rire, sophrologie, ateliers de respiration, initiative « Parents chercheurs » dans les écoles… ;
- Formation entre collègues de maisons médicales : protocole Destress Express (Somatic Experciencing).

Quelques inquiétudes

La réorientation des patients vers d’autres psys ou services spécialisés, déjà compliquée avant la crise sanitaire, n’a quasiment plus été possible (ou très difficilement), alors que la demande d’aide psychologique a augmenté : il ne s’agit pas seulement de soutenir un public déjà fragile avant la crise, mais de soutenir les personnes qui accusent de plus en plus les conséquences psychiques liées au confinement, à la peur du virus, à la perte d’emploi, à un sentiment d’abandon par les médecins généralistes, à l’épuisement du personnel soignant, etc.

Se pose ainsi la question de savoir comment gérer les demandes des gens qui risquent de décompenser maintenant, vu le déconfinement en cours, alors que nous avons tous déjà une charge de travail importante. Comment aussi faire passer les infos en relais aux soignants afin qu’ils puissent informer les patients au mieux ?

Enfin, au niveau plus politique, la dimension psychologique semble avoir été peu ou mal prise en compte dans la conception et la mise en œuvre des mesures contre la pandémie. La communication médiatique extrêmement anxiogène (et donc maladroite) a contribué à amplifier la crise sanitaire (via, par exemple, le lien entre stress et système immunitaire), mais aussi les effets délétères du confinement.


En collaboration avec Mélanie Lannoy, chargée de projets "programme psychosocial" à la Fédération des maisons médicales.