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Hommage à Thierry Poucet

16 décembre 2021

Une grande et belle plume nous a quittés il y a peu. Nous tenions à lui rendre hommage en publiant un des trois discours lus lors de ses funérailles. Il a en effet participé à toutes les publications importantes de notre mouvement tant au GERM qu’à la Fédération (le Courrier de la Fédération, mensuel pour les maisons médicales (1981-1997) et au balbutiement du Santé conjuguée (1997), notre revue trimestrielle comprenant des actualités et un dossier thématique).

Depuis 40 ans, je décris à qui veut l’entendre Thierry, dont je suis fier d’avoir été ami, comme un espèce de Gaston Lagaffe de l’écriture, rédigeant dans son bureau de le rue du Gouvernement Provisoire des cahiers, des actualités, et parfois des chanson ou des poèmes. Sur son bureau, sur les étagères et au sol, des piles des documents. Quelqu’un rentre et lui demande la déclaration de l’UNICEF de 1961. Thierry se dirige vers une des piles, calcule environ 40 cm à partir du bas et sort le document. Et quand son bureau fut plein, il alla squatter le local voisin.

Thierry ne fut pas seulement un cycliste quotidien, un père exemplaire de famille nombreuse, un apôtre du surréalisme belge, un auteur-compositeur-interprète, un amoureux oh combien récompensé, un homme plein de pudeur et de talents. Il fut une grande plume. Que ce soit dans la poésie ou le journalisme, ses mots sont gorgés de justesse, de précision, de sensualité et de drôlerie. Thierry n’aimait pas les vacances. Il en profitait pour écrire. Voici quelques lignes d’un de ses poèmes de 2006 :

Les taux, les taux, l’étau de tous vos intérêts M’oppressent, m’oppressent, mots presque morts avant d’être nés Mais il me reste les sensations, l’horreur des pestes et des millions L’amour d’un geste, pas des légions, le goût du zeste de citron

Thierry a du épouser le journalisme médical par hasard. Il voulait aborder la politique par la bande, comme au billard, à partir de la rubrique « société ». Quand il a commencé à travailler au GERM, comme objecteur de conscience, il a fait d’une opportunité une passion.

L’histoire de la gauche médicale belge est exceptionnelle, exemplaire, et Thierry en fut un des penseurs. Le GERM avait développé une théorie critique de la médecine, posant les bases d’une politique de la santé, basée sur la participation de tous, la relativisation de la primauté de la valeur-santé, unissant les notions d’égalité et de rigueur scientifique. Thierry les fit siennes. Après mai 68, des romantiques révolutionnaires critiquèrent le GERM pour son réformisme. Avec les autres, Thierry tint bon. Les révolutionnaires, depuis, ont souvent raccourci leurs cheveux et leurs illusions quand Thierry est resté d’une fidélité absolue à ses valeurs.

Il fut une plume et un des organisateurs de tous les grands combats de l’opposition sociale dans la médecine : les maisons médicales, le droit à l’avortement, le soin aux usagers de drogues, la contestation de l’Ordre des Médecins et du pouvoir médical abusif, le questionnement sur la médecine humanitaire.

C’est Thierry qui m’a appris ce qu’il avait nommé la prévention quaternaire, terme approprié pour autre chose ensuite. Il fallait certes, disait-il, prodiguer de bons conseils préventifs, mais aussi, surtout soigner les malades identiquement, qu’ils aient ou non respecté les consignes. C’est en soignant tout le monde avec la même sollicitude que les personnes en bonne santé feront confiance à l’institution, car elle leur voudra du bien, en définitive. Punir les désobéissants ne fera que susciter la révolte à ce qui sera considéré comme un hygiénisme abusif. Ce principe a pu s’appliquer à l’usage des drogues illégales, à la contraception, à l’alimentation. Il peut, peut-être, être un guide quant à la gestion actuelle de la pandémie. Et il l’est. En ce sens, Thierry à contribué, à sa mesure, à faire que la liberté, concept disputé entre la droite et la gauche, penche un peu plus de ce dernier côté.

Avec Thierry, nous nous sommes confrontés à la question difficile des médecines parallèles. Il avait saisi qu’il fallait quitter pour un moment la question aveuglante de l’efficacité comparée des diverses médecines pour interroger ce qui motivait les utilisateurs. Le congrès « Comprendre le recours aux médecines parallèles » fit date et reste une référence.

Pendant plus de dix ans, j’ai donné un tout petit cours à l’ULB aux futurs ostéopathes. Je citais en vrac Aristote , Michel Foucault, Ivan Illich et Thierry Poucet. Les étudiants notaient, disciplinés, demandant l’orthographe exacte de ce Poucet. Je voudrais pour terminer citer quelques phrases de Thierry, dont j’avais fait pour eux une diapositive.

« Nous avons, je crois, tous besoin de mythes. Il y a cependant les mythes d’évasion et les mythes féconds. Ceux qui nous font fuir notre temps et ceux qui nous aident à le vivre. Pour moi, la référence à la nature, le repli sur soi et l’obsession de la pureté sanitaire font partie des premiers. Font partie des seconds : la tolérance face à la diversité des expériences et des valeurs vécues, les droits de l’homme, la méthode scientifique épurée de tout scientisme, l’équité sociale et éventuellement l’autogestion comme horizons idéaux de la démocratie ; dans une certaine mesure aussi, la sensibilité écologique en tant qu’exigence d’une maîtrise humaniste de la technique. Tout cela peut, quoi qu’on en pense, nous guider très concrètement dans nos comportements face à l’institution de la maladie et de la santé. Et je ne vois pas ce que la douceur y ajouterait. »

Superbement dit, Thierry.

G Bauerz