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Fragments d’intime


avril 2009, Jamoulle Pascale

anthropologue, chargée de cours et de recherche, université catholique de Louvain

Les populations marquées par la précarité et l’exil vivent une fragilisation de leurs repères qui met à mal leurs relations de genre, leur rapport au corps et à soi-même. Pour répondre à la complexité de ces souffrances, il devient urgent d’inventer une créativité interdisciplinaire et apte à penser l’autre dans sa culture.

L’ouvrage Fragments d’intime. Amours, corps et solitudes [1] est issu d’une longue enquête de terrain, de trois années, que j’ai menée auprès de populations bruxelloises de toutes origines, marquées par la précarité et l’épreuve de l’exil. En croisant les sources (observations, récits de vie, entretiens collectifs en milieux scolaires…), j’ai cherché à rendre compte de la perspective de mes interlocuteur(trice)s sur les relations des hommes et des femmes [2] : ce qu’ils ont vécu et observé, ce qu’ils pensent et ce qu’ils ressentent. Ce livre explore la fragilisation des sphères de l’intime aux marges urbaines. Il raconte la vulnérabilité de l’humain, quand les cadres sociaux se délabrent et, plus spécifiquement, la mise à mal des relations de genre, du rapport au corps et à soi-même.

Pour mieux comprendre l’intime aux marges, j’ai principalement fréquenté des habitants d’un quartier Nord de Bruxelles, proche du service de santé mentale, où je travaille [3]. Ce lieu, haut en couleur, est une place marchande, populaire et cosmopolite, où des publics très étrangers les uns aux autres cohabitent : hôtesses de bar, prostitué(e)s, employé(e) d’une myriade de petits bazars, jeunes de la rue, clochards et illégaux, intervenants et allocataires sociaux, étudiants, habitants « belgo-belges », des nouvelles ou des anciennes immigrations… La grande précarité y côtoie la débrouille et l’indétermination des destins.

Fragments d’intime a trois parties, chacune centrée sur un monde social du quartier qui met particulièrement en lumière une dynamique de fragilisation de l’intimité. Le « quartier chaud » pousse à son paroxysme la marchandisation des corps. Le sans-abrisme est la métaphore extrême des errances affectives contemporaines. Tandis que dans le « quartier turc », les conflits de normes de genre peuvent s’exacerber.

La première partie, intitulée le genre marchand, explore le « quartier chaud » le long de la gare du Nord. Si l’hypersexualisation et la marchandisation des corps traversent notre modèle social dans son ensemble, elles sont d’autant plus visibles dans cette zone de prostitution et d’économie de bazar. J’ai rassemblé là les témoignages de jeunes femmes, locataires de logements sociaux du quartier, et de prostituées qui travaillent en « vitrines », derrière la gare. Leurs récits montrent comment une jeunesse en précarité a « téléchargé » telles quelles les images télévisuelles du bonheur moderne. Elle a incorporé un imaginaire de corps-parfaits, corps rivaux, dont la possible supériorité esthétique, même éphémère, peut donner accès à des ressources et à l’estime de soi. Mais la quête de reconnaissance, par la beauté du corps, génère des concurrences, des jalousies, des formes d’anxiété majeures. Le genre marchand est ultra-libéral et concurrentiel. Il s’agit, pour les filles en particulier, de garder la jeunesse du corps, de le soigner, quitte à recourir à la chirurgie esthétique ou la gastroplastie. Si elles perdent le corps de la réussite sociale, elles ont le sentiment de ne plus avoir beaucoup de chances « d’avancer dans la vie ».

Dans le quartier Nord, le marché des corps, la vie en clandestinité et la paupérisation font le terreau du marché prostitutionnel, dans ses différents versants. La traite des êtres humains peut réduire les personnes à des corps-marchandises, chosifiés. Parallèlement, des femmes prostituées indépendantes résistent aux pures relations de marché. Elles racontent la dimension relationnelle de leur métier, où elles donnent et reçoivent affects et compassion. Ces courtisanes expérimentées racontent les désespoirs d’aimer, la misère affective et sexuelle de leurs clients, et l’évolution de leurs demandes prostitutionnelles.

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, je conduirai le lecteur dans les mondes sociaux de l’errance et de la grande précarité, au cœur d’un autre style de liens à soi et aux autres, que j’ai nommé le genre perdu. En rue, il y a des travellers rebelles [4], des « dépossédés » [5], de plus en plus d’illégaux et des personnes en errance sociale et affective de longues dates. Ils se déplacent d’une gare à l’autre, le long des boulevards commerçants et vivent dans les interstices de la ville, sans pouvoir accéder aux espaces privés qui protégeraient leur intimité. Leurs blessures affectives peuvent être profondes, voire inguérissables. Leurs relations intimes ont souvent des intensités fortes, mais de courtes durées. Beaucoup ont vécu des situations d’inhumanité [6] en rue ou avant d’y basculer. La vie en rue marque le rapport hommes-femmes. Elle durcit parfois les personnes qui, pour ne plus souffrir, coupent le contact avec leurs ressentis émotionnels. Cela d’autant plus qu’en grande pénurie, l’emprise affective se transforme parfois en levier d’exploitation de l’autre.

Qu’elle soit la cause ou la conséquence du sansabrisme, la précarisation psychique, le morcellement identitaire, les troubles du lien avec soi- même perturbent aussi les relations de genre. Les errants qui se disent possédés par des êtres culturels (« djinns » ou « djouns » pour ceux qui proviennent du Maghreb ou du Moyen- Orient, « rabs » pour ceux originaires d’Afrique subsaharienne…), les dissociés ou les grands mythomanes de la rue craignent l’intimité, lieu potentiel de la souffrance psychique. Pour toutes ces raisons, beaucoup de grands précaires évitent les rapports affectifs trop impliqués. Pourtant, leurs liens se solidifient parfois dans des niches d’entraide, où ils construisent des relations de réciprocité et de solidarité, alternatives, structurées par un groupe protecteur (restaurant du coeur, squats semi-organisés…).

La troisième partie entraînera le lecteur au cœur du genre tragique, dans des quartiers qui s’ethnicisent et se paupérisent. La ville se fragmente toujours davantage en zones homogènes, sur le plan social et de l’origine des habitants [7]. Ainsi, l’école où j’ai longuement enquêté, près de notre service de santé mentale, compte 95 % de jeunes d’origine turque. Quand les conflits entre tradition et modernité se radicalisent, deviennent passionnels et destructeurs, ils se lovent dans la vie privée, atteignent les relations de fratrie, les rapports intergénérationnels, la conjugalité et la sexualité. Ils produisent des doubles vies et des violences de genre. Des factions des communautés immigrées, touchées de plein fouet par le chômage de longue durée et la discrimination, se replient dans des cocons protecteurs et étouffants, coutumes réinventées, voire rigidifiées, en migration. La transmission de la valence différentielle des sexes (la supériorité des hommes sur les femmes) n’est plus possible telle quelle en exil. En ce sens, les contrôles exacerbés sur les jeunes filles et l’émergence de rapports de genre rigidifiés peuvent être vus comme des formes de résistance au changement. Quand les parents ont la hantise de l’assimilation culturelle de leurs enfants [8], les mariages arrangés et l’importation de beaux- enfants du pays sont des enjeux capitaux, d’autant plus qu’ils constituent actuellement une des seules stratégies migratoires.

Dans le quartier turc vivent beaucoup de familles originaires des montagnes anatoliennes. Le système de parenté traditionnel est communautaire, patriarcal et gérontocratique : trois générations vivent sous le même toit, sous la gouvernance du « grand » (en général, l’homme le plus âgé). Le libre choix du conjoint et la mixité culturelle des couples risquent de disloquer les grandes familles et leurs patrimoines, privant les parents du soutien des fils et des belles-filles, condamnant les belles-mères à renoncer à l’éducation de leurs petits-enfants. En effet, pour les soins aux enfants, un saut de génération est culturellement organisé. Ainsi, une mère élève les enfants de son fils, comme sa belle-mère a élevé les siens. Ces traditions s’accommodent mal des envies de mariages choisis, et d’émancipation des jeunes et des femmes. Dans les grandes familles citadelles, quand la jeunesse élevée dans deux cultures refuse de sacrifier ses désirs d’individuation, de liberté et d’amour passion, alors les conflits ouverts ou larvés peuvent mettre à mal la vie conjugale et familiale dans les « grandes maisons ». On assiste aussi, en parallèle, à des inventions métissées du genre, grâce aux mouvements associatifs, aux avancées de la jeunesse, à l’évolution des mentalités et aux rencontres amoureuses transculturelles. Entre les replis et les métissages, les personnes et les groupes produisent de multiples stratégies sociales et affectives [9]. Cependant, quand les ressources sont faibles et le contrôle social prégnant, l’hybridité isole et discrédite.

Conclusions : fragilité des liens, fragmentations subjectives et maux du corps

Sur ces trois terrains, les histoires et les mondes sociaux de mes interlocuteurs façonnent leur intimité. Beaucoup étaient des femmes dont la vie privée avait été le théâtre d’insécurités et de violences. A les fréquenter, mes questions d’enquête se déplacèrent imperceptiblement vers leur vie intérieure et secrète : leur rapport au corps, à elles-mêmes, aux proches. Quand les conflits intimes et la précarité se conjuguent, les liens qui nous attachent les uns aux autres se fragilisent. L’insécurité sociale, les flux migratoires et l’individuation de la société semblent produire de plus en plus de sujets seuls, sans protections ni attaches durables. Sur mes terrains, les liens de famille, d’amour et d’amitié sont souvent fragiles et douloureux.

Mes interlocuteurs relatent leurs divisions intimes. Des personnalités à multiples facettes co-existent aux marges urbaines. Plus l’individu se développe dans des environnements précaires et des systèmes de normes successifs, plus il semble se diviser et établir des formes de communication difficiles avec les autres. Le rapport de genre change de registre, il s’agit maintenant de pouvoir aimer en discontinu, d’autres âmes sœurs divisées et toujours en partance.

Mes interlocutrices me décrivaient longuement leur corps « dans un état impitoyable », troublé et tourmenté. Tandis que les psychés se divisent, les corps s’exposent. Ils portent les rêves brisés, les frustrations sociales, les tensions de l’exil. Les corps sont les « machines ventriloques » [10] de la violence des vécus personnels et des relations sociales. Les maux des corps exposent les fêlures de l’intimité. Ils sont l’interface où peuvent s’exprimer des problèmes de famille, les conflits de cultures et les souffrances de l’exil [11]. Les corps souffrants hébergent des douleurs chroniques, la mort et la précarité, et en même temps ils manifestent la vie en portant les symptômes vers le soin.

Enseignements cliniques et politiques

Cette ethnographie de l’intime montre l’intensité des souffrances de genre aux marges urbaines. Elle dévoile six processus transversaux qui se tissent les uns aux autres et affectent durement les vies privées :

• la compétition/exploitation/marchandisation des corps ;

• les errances socio-affectives et autres formes d’esquive de l’intime (qui font souvent suite à des vécus d’inhumanité) ;

• les conflits de normes de genre, en particulier dans les espaces ethnicisés de la ville ;

• l’insécurité des liens, la division des psychés et l’exposition des corps afférentes.

Dans les contextes de précarisation et de multiculturalité, accompagner l’invention des rapports de genre est devenu un des champs prioritaires du travail politique, psycho-médicosocial et socio-éducatif. La question des souffrances de genre est transversale. Pour mieux répondre à sa complexité, il devient urgent d’enclencher une créativité interdisciplinaire. Ainsi, la réponse aux troubles liés à la compétition/ marchandisation du corps ne peut se limiter à une offre privée de chirurgie esthétique ou de gastroplastie. Bruxelles doit pouvoir prendre en charge ses sans-abri et ses illégaux. Vivre sans droits, parfois même à la rue, est une situation d’inhumanité qui peut conduire à des formes d’auto-exclusion et d’esquive de l’intime, avec des dimensions transgénérationnelles imprévisibles. De même, les souffrances de genre sont majorées dans les ghettos urbains. Derrière ses façades de capitale de l’Europe, la ville s’est morcelée. Le travail de résistance aux apartheids urbains et le soutien aux dynamiques de mélange interculturels sont devenus une priorité à Bruxelles, notamment par des régulations du marché scolaire et locatif.

L’enquête montre aussi que la clinique de demain sera une clinique de l’exil : de l’interprétariat, du bricolage, du métissage de l’hybridation. Elle devra penser l’autre dans sa culture et ses normes de genre, sans l’y enfermer. Elle se façonnera à partir des savoirs de la santé mentale mais aussi de l’anthropologie et des autres sciences sociales. Elle prendra en compte l’histoire incorporée des gens et des sociétés, l’expérience du déracinement, et renforcera leurs capacités de symbolisation et de création de ressources nouvelles.

[1Jamoulle Pascale, Fragments d’intime. Amours, corps et solitudes, Editions La Découverte, 2009

[2Que ces relations soient homo ou hétérosexuelles

[3Depuis vingt ans, dans un souci d’accessibilité aux populations du quartier, Le Méridien développe un large champ de travail clinique, adapté aux situations marquées par l’exil et la précarité. Il a également une longue pratique de promotion de la santé mentale communautaire. Il organise, en partenariat avec le Laboratoire d’anthropologie prospective de l’université de Louvain-la-Neuve (LAAP/UCL), le certificat universitaire « Santé mentale en contexte social : précarité et multiculturalité  ». En parallèle, le Méridien s’est adjoint un secteur de recherche, composé de trois anthropologues, qui mènent des enquêtes de terrain auprès des populations.

[4Jeunes sans domicile fixe en rupture, parfois très déprimés, souvent contestataires. Beaucoup s’insurgent contre toute forme d’institution (école, famille, travail, aide sociale…). Dans un premier temps, ils voyagent de ville en ville, d’un festival à l’autre. Quand leurs ressources s’amenuisent, la déglingue et la précarité aiguë peuvent les tenir amarrés dans un centre-ville où ils tentent de survivre grâce à l’un ou l’autre réseau de débrouille.

[5Wilson Robert McLiam parle de « dépossédés », plutôt que de « nouveaux pauvres », afin de marquer l’effet direct, sur les bas revenus, de la globalisation et des positions radicales de la droite, au début des années 1990, dans l’Angleterre ultralibérale du Gouvernement Thatcher. McLiam Wilson Robert, Les Dépossédés, Christian Bourgeois éditeurs, Paris, 2005.

[6Caractérisées par l’absence de droits, la défiance absolue et l’exploitation mutuelle. Pierre-Joseph Laurent, « Éléments pour une socioanthropologie de la défiance : l’inhumain et l’humain, esquisse d’une comparaison à partir de la société mossi du Burkina Faso », in Furtos Jean (dir.), Les Cliniques de la précarité. Contexte social, psychopathologie et dispositifs, Masson, Paris, 2008.

[7L’atlas des quartiers bruxellois montre l’homogénéisation progressive des quartiers en fonction du taux de formation, du statut socioprofessionnel et de l’origine culturelle des habitants. 46,3 % de la population bruxelloise est d’origine étrangère, ces chiffres étant largement sous-évalués, car ils ne tiennent pas compte des demandeurs d’asile. Dans les quartiers les plus populaires, autour de la gare du Nord, les données statistiques montrent des taux de près de 70 % de personnes d’origine étrangère et des revenus nets imposables moyens par habitant parmi les plus bas de Belgique. Didier Willaerts et Patrick de Boosere, Atlas des quartiers de la population de Bruxelles-capitale au début du xxie siècle, n° 42, 2005, Institut bruxellois de statistique et d’analyse, ministère de la Région de Bruxellescapitale, Iris éditions, 2005.

[8Ertugrul tas, Kismet ! Belgique/Turquie : regards croisés sur mariages et migrations, IRFAM/ L’Harmatan, 2008

[9Étienne Caroline, « Le mariage turc en immigration  : perspectives anthropologiques », in Manço Altay (dir.), Turquie : vers de nouveaux horizons migratoires ?, L’Harmattan, Paris, 2004.

[10Godelier Maurice, La Production des grands hommes. Pouvoir et domination masculine chez les Baruyas de Nouvelle-Guinée, Paris, Champ Flammarion, 1996 (1982).

[11Douville Olivier, « D’une position traumatique de l’étrange », Cahiers intersignes, n°  1, 1990

Cet article est paru dans la revue:

n° 48 - avril 2009

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