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Climat et justice sociale : urgences de santé publique

26 décembre 2019
Gaëlle Chapoix

chargée de mission dans l’équipe de l’Éducation permanente de la Fédération des maisons médicales.

La conférence de l’ONU sur le changement climatique – la COP 25 – s’est tenue en 2019 à Madrid. Alors que près de 200 pays discutent, la rue manifeste... C’est l’occasion de revenir sur les enjeux et les risques pour la santé liés aux changements climatiques. Quelles sont les possibilités d’actions locales et politiques pour les citoyens et pour les professionnels de la santé ?

La nécessité de prendre en compte dès maintenant les impacts du changement climatique sur la santé est soulignée par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) [1], l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et des recherches qui se multiplient. Il y a peu, des « Médecins pour le climat » ont publié une lettre ouverte [2] à ce sujet. Selon l’OMS, « le changement climatique […] touchera […] de façon disproportionnée les groupes vulnérables dans chaque pays, dont les pauvres, les enfants, les personnes âgées et les personnes ayant déjà des problèmes de santé [3]. » Or les ressources permettant de prévenir les problèmes ou de s’y adapter sont moindres dans des conditions socioéconomiques défavorables, alors que les maladies chroniques et autres soucis de santé y sont plus fréquents et rendent plus sensibles notamment aux maladies infectieuses [4].

Des risques pour la santé

Les vagues de chaleur et de froid touchent plus durement les personnes âgées, très jeunes ou souffrant de maladies chroniques, surtout cardiovasculaire ou respiratoire [5], ainsi que les consommateurs d’antidépresseurs, antihistaminiques, neuroleptiques et diurétiques… [6]. Les problèmes respiratoires tels que l’asthme ou la bronchite chronique sont aussi aggravés par la pollution de l’air de fond à laquelle s’ajoutent, entre autres, les pics liés aux incendies de forêt [7] et les allergènes respiratoires. Ceux-ci augmentent avec la température et la concentration en CO2 et les saisons polliniques s’allongent, comme le montrent des études menées au Québec où des mesures de contrôle ont été prises en concertation avec des acteurs des secteurs agricole, commercial, industriel [8].

Diverses maladies infectieuses sont également amenées à se développer. Les insectes vecteurs des maladies (sub)tropicales telles que la malaria, la dengue et le chikungunya remontent vers le nord. Le moustique tigre est déjà arrivé en France et il est surveillé en Belgique. Des études canadiennes mentionnent également l’augmentation de la prévalence de la maladie de Lyme [9], [10] et autre maladie vectorielle à tiques qui font désormais l’objet de campagnes d’information en Belgique. Les rongeurs, réservoirs de diverses maladies, sont un facteur de risque en région tempérée avec les hivers doux et pluvieux [11]. L’accroissement de la température augmente également les contaminations biologiques des aliments et de l’eau ; les diarrhées menacent surtout les personnes fragiles.

Le déséquilibre des écosystèmes et les épisodes météorologiques extrêmes (sécheresse, inondations, tempêtes…) augmentent les risques de pénurie d’eau, de réduction de l’accès à une nourriture équilibrée de même que les risques nucléaires comme l’a illustré l’accident de Fukushima [12]. Les conflits concernant les ressources naturelles également [13].

Les changements affectent aussi la santé psychique : symptômes d’anxiété et trouble de stress post-traumatique liés aux phénomènes météorologiques extrêmes [14] et aux conflits et migration, « écodépression » et « écoanxiété » émergent du sentiment d’impuissance face aux enjeux climatiques.

Convergence et ricochets

« Health is a stronger motivator for change that environnement concerns », dit Rainer Sauerborn [15] : la santé mobilise davantage que l’environnement. Les effets des changements climatiques se font sentir de manière directe et par des voies indirectes et complexes ; une grande partie des risques prévus se manifesteront dans un certain nombre d’années, de décennies [16] même si des dégâts sont déjà observables. Cela rend d’autant plus pertinent le développement de stratégies « sans regret » [17] basées sur le principe de précaution, souvent galvaudé. En matière de santé et climat, elles sont légion et assorties d’un intérêt financier, si l’on prend en compte les impacts globaux et à long terme.

Développer la mobilité dite active permet de réduire la consommation d’énergie fossile, donc d’améliorer la qualité de l’air et d’augmenter l’activité physique et ses bienfaits, y compris psychiques. Depuis longtemps, les maisons médicales mettent en place des groupes de marche ou d’initiation au vélo.

Des politiques volontaristes en matière d’aménagement du territoire, d’urbanisme et de mobilité sont nécessaires pour soutenir les initiatives associatives et citoyennes dans ce sens (création d’espaces verts en milieu urbain, par exemple). Leur présence permet notamment de réduire les effets des vagues de chaleur [18]. Ils favorisent la biodiversité et offrent des espaces de rencontre et de cohésion sociale, de détente, de production alimentaire, d’activités physiques et influencent positivement la santé globale [19], [20]. L’accès à un logement de qualité bien isolé permet aussi de réduire la consommation d’énergie et d’améliorer de la santé mentale et physique [21].

Agir individuellement, collectivement et politiquement au niveau de la production et de la consommation de denrées alimentaires peut être bénéfique pour le climat et la santé [22] : réduire la consommation de viande, soutenir le développement de l’agroécologie et réduire l’emprise du système agroindustriel polluant et nocif pour la santé, par des mesures à l’échelle européenne, nationale, régionale et locale, par le soutien aux producteurs locaux et bio, par le développement des circuits courts…

Il en est de même pour la pollution numérique dans les institutions comme à la maison. Réduire la consommation d’écran est une mesure de prévention des dépendances et de leurs effets sur les enfants, les ados, les adultes. Dans les maisons médicales, cela peut passer par des espaces rencontres parents-enfants, l’affichage des campagnes YAPAKA, par les écogestes dans l’équipe [23]. D’autres actions encore ont un impact positif souvent non conscientisé : des ateliers de fabrication de produits d’entretien et de cosmétiques, une approche des soins qui favorisent la prévention et réduit au strict nécessaire les prescriptions d’examens et de médicaments…

Pour la santé mentale, il est important de pouvoir nommer ses peurs, moteurs d’actions et d’adaptation, et de redéployer son pouvoir d’agir individuel et collectif, de développer la solidarité, de donner du sens à ses projets : ateliers et potagers, mobilisations contre la création de nouveaux centres commerciaux et mobilisation pour une autre agriculture…

Agir à tous les étages

Prendre en compte l’impact sur la santé et son coût/bénéfice dans toutes les grandes orientations politiques révolutionnerait bien des secteurs de la société. C’est ce que préconise l’OMS, de même que se saisir du programme de développement durable et de ses objectifs comme opportunité d’intersectorialité. L’OMS a ainsi lancé une campagne mondiale de sensibilisation aux effets des changements climatiques sur la santé à destination des décideurs politiques, des soignants, et du grand public, créé des outils téléchargeables et des modules de formation. Elle souligne le rôle possible des soignants dans la sensibilisation et l’information dans ce domaine en tant que personnes de confiance. Pour assurer ce rôle et la vigilance sur les problèmes de santé émergents, ils ont besoin d’être eux-mêmes suffisamment (in)formés.

Selon l’OMS encore [24], la formation constitue un des axes pour la mise en place de systèmes de santé résilients, c’est-à-dire capable d’anticiper les chocs et stress liés au climat, d’y faire face et de s’y adapter de façon à améliorer durablement la santé des populations. Elle insiste sur la nécessité d’en améliorer le financement, de développer des infrastructures adaptées avec du personnel en nombre suffisant, des systèmes de surveillance et d’information sanitaires, une approche globale et intégrée donnant plus de place à la prévention, des modes de gouvernance qui soutiennent l’intersectorialité, l’adaptabilité et la participation des communautés plutôt qu’une approche managériale qui vise avant tout la réduction des coûts à court terme. En cela, les maisons médicales ont une longueur d’avance avec la pratique autogestionnaire et pluridisciplinaire, les actions de prévention et de santé communautaire… même si leur mise en œuvre est souvent complexe. Cette résilience passe certainement par un renforcement du premier échelon du système de santé, le plus proche des citoyens, articulé avec la communauté, les réseaux (in)formels de solidarité [25]. Car pour faire face aux défis qui nous attendent, c’est bien la solidarité et la coopération (y compris internationale) qui permettront de développer la résilience [26] et non l’individualisme et la compétition, moteurs du néolibéralisme.

Selon l’OMS toujours, « les conséquences futures du changement climatique pour la santé […] dépendront des conditions socio-économiques et environnementales, mais aussi du degré de préparation des communautés et des systèmes de santé afin de prévenir les problèmes sanitaires qui peuvent être évités. [27] » Elle insiste sur la nécessité de réduire la vulnérabilité de la population en s’attaquant à la pauvreté et en fournissant un accès universel aux services essentiels (santé, éducation, eau, alimentation…). Réduire les inégalités devrait être une priorité, car l’égalité fait partie des principaux déterminants de la capacité d’adaptation d’une communauté face aux effets des changements climatiques [28]. Comme l’ont prouvé les épidémiologistes Richard Wilkinson et Kate Picket [29] il y a quelques années, l’égalité est meilleure pour (la santé de) tous.


[1Créé en 1991 par l’Organisation météorologique mondiale et le Programme des Nations Unies pour l’Environnement.

[2Le collectif de médecins engagés Docs for Climate a publié une lettre ouverte cosignée par plus de 1600 médecins belges visant à sensibiliser la population et le monde politique à l’urgence de santé publique que représente le changement climatique. www.docsforclimate.be

[3Cadre opérationnel pour renforcer la résilience des systèmes de santé face au changement climatique, OMS, 2016.

[4N.H. Ogden, P. Gachon, Changements climatiques et maladies infectieuses : à quoi pouvons-nous nous attendre ? Relevé des maladies transmissibles au Canada, volume 45-4, 4 avril 2019.

[5OMS, OMM, PNUE, Changement climatique et santé humaine. Risque et mesures à prendre, résumé, 2004.

[6C. Champiat, Prévention des effets sanitaires des vagues de chaleur. Élaboration d’une méthodologie d’identification des îlots de chaleur urbains sur le territoire du Grand Lyon, mémoire de l’École des hautes études en santé publique, 2008, https://documentation.ehesp.fr.

[7C. Howard, P. Huston, Les effets du changement climatique sur la santé : Découvrez les risques et faites partie de la solution. Relevé des maladies transmissibles au Canada, Volume 45-5, 2 mai 2019.

[8I. Demers, P. Gosselin, « Pollens, Climat et allergies : initiatives menées au Québec. Promotion de la santé et prévention des maladies chroniques au Canada », Recherches, politiques et pratiques, vol 39, n° 4, avril 2019.

[9N.H. Ogden, P. Gachon, Changements climatiques et maladies infectieuses : à quoi pouvons-nous nous attendre ? Relevé des maladies transmissibles au Canada, volume 45-4, 4 avril 2019.

[10C. Howard, P. Huston, Les effets du changement climatique sur la santé : Découvrez les risques et faites partie de la solution. Relevé des maladies transmissibles au Canada, Volume 45-5, 2 mai 2019.

[11C. Howard, P. Huston, Les effets du changement climatique sur la santé : Découvrez les risques et faites partie de la solution. Relevé des maladies transmissibles au Canada, Volume 45-5, 2 mai 2019.

[12O. Chanton, M. Mangeon, F. Pallez, G. Rolina, « La dynamique des régimes de régulation de la sûreté nucléaire française à la lumière de ses instruments », Les journées du risque 2016 « Nucléaire, Hommes et Société », Chaire RITE et Chaire RESOH de l’École des mines de Nantes, novembre 2016.

[13OMS, OMM, PNUE, Changement climatique et santé humaine. Risque et mesures à prendre, résumé, 2004.

[14C. Howard, P. Huston, Les effets du changement climatique sur la santé : Découvrez les risques et faites partie de la solution. Relevé des maladies transmissibles au Canada, Volume 45-5, 2 mai 2019.

[15R. Sauerborn, « La Santé, acteur et moteur de la lutte contre le changement climatique », colloque Changement climatique et santé : quels risques ? Quels remèdes ? Société francophone de santé et environnement, Paris, 24-25 novembre 2015.

[16OMS, OMM, PNUE, Changement climatique et santé humaine. Risque et mesures à prendre, résumé, 2004.

[17Concept issu de la No Regrets Charter (www.circleofclimate.org) et repris par l’OMS : Conseil exécutif, Santé, environnement et changements climatiques : projet de plan d’action mondial sur les changements climatiques et la santé dans les petits États insulaires en développement, 2018.

[18I. Muller, « Une grille pertinente », Santé conjuguée n° 60, juin 2012.

[19A. Grenier, « Impacts sanitaires et chaleur urbaine : des bonnes questions aux bonnes réponses, une mise en récit est indispensable », colloque Changement climatique et santé : quels risques ? Quels remèdes ? Société francophone de santé et environnement, Paris, 24-25 novembre 2015.

[20Urban green spaces and health. Copenhagen, WHO Regional Office for Europe, 2016.

[21R. Sauerborn, « La Santé, acteur et moteur de la lutte contre le changement climatique », colloque Changement climatique et santé : quels risques ? Quels remèdes ? Société francophone de santé et environnement, Paris, 24-25 novembre 2015.

[22G. Chapoix, « Du changement, du champ à l’assiette, pour tous », Santé conjuguée n° 54, octobre 2010.

[23G. Chapoix, « Derrière l’arbre qui cache la forêt », Santé conjuguée n° 58, octobre 2011.

[24Cadre opérationnel pour renforcer la résilience des systèmes de santé face au changement climatique, OMS, 2016.

[25Cadre opérationnel pour renforcer la résilience des systèmes de santé face au changement climatique, OMS, 2016.

[26P. Servigne, G. Chapelle, L’entraide, l’autre loi de la jungle, Les Liens qui libèrent, 2017.

[27OMS, Protecting health from climate change : vulnerability an adaptation assessement, 2013.

[28OMS, OMM, PNUE, Changement climatique et santé humaine. Risque et mesures à prendre, résumé, 2004.

[29K. Pickett, R. Wilkinson, Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, Allen Lane, 2009.

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