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40 ans de la Fédération : « Porter ensemble une voix forte pour une autre vision de la santé »

21 juin 2022

Savez-vous que le mouvement des maisons médicales trouve sa source dans un conflit social opposant deux visions de la médecine ?

En clôture du congrès des 40 ans de la Fédération des maisons médicales, sa secrétaire générale, Fanny Dubois, est revenue sur ce pan de l’histoire sociale qui se prolonge aujourd’hui encore dans le combat de la Fédération et de son mouvement contre la marchandisation de la santé. Une mobilisation cruciale à l’heure où un libéralisme débridé dégrade les conditions de vie et menace l’accès à la santé pour toutes et tous. Une mobilisation rendue possible par la culture, dont nous avons mis en lumière la danse intime avec la santé tout au long de ce congrès. Elle permet de faire entendre l’inaudible, de donner voix aux invisibilisés du système et de construire des représentations qui nous rassemblent et nous touchent.

Découvrez le discours de Fanny Dubois prononcé à l’occasion du congrès des 40 ans de la Fédération.


En avril 1964, le ministre de la santé, Edmond Leburton, a bousculé les coutumes médicales et les intérêts particuliers des médecins en proposant de réguler les prix des consultations remboursées par la Sécurité sociale.

Des médecins se sont coalisés pour refuser avec force cette proposition. Ils sont partis en grève pendant plus de trois semaines, mettant en danger des vies pour qu’on ne touche pas à leur liberté. Cette grève a été le point d’orgue d’un mouvement social et culturel puissant qui place la liberté (surtout économique !) du médecin au centre de ses revendications. L’objectif non avoué mais pourtant très clair aujourd’hui était d’augmenter les honoraires des médecins et leur pouvoir dans le système de santé.

Les maisons médicales sont l’exact opposé de cela. Elles sont le fer de lance d’un mouvement qui replace la santé publique et donc son accès pour toutes et tous au centre de ses préoccupations.

Dans ce contexte inédit de grève libérale et technocrate, quelques médecins et autres professionnel.les de soins se sont en effet organisé.es et ont construit une vision de la santé différente, non pas en la propageant depuis leur tour d’ivoire mais en l’opérationnalisant dans des réalisations concrètes que sont aujourd’hui les maisons médicales.

Le conventionnement des médecins, le tiers payant, le forfait sont autant d’idées créatrices et originales pensées et réfléchies par les défenseurs de la santé publique mutuellistes, syndicaux, les acteurs des maisons médicales…

Les maisons médicales c’est aussi l’histoire de rencontres. La rencontre entre des personnes aux métiers différents qui coopèrent pour offrir et construire une meilleure approche du soin et de la santé. C’est aussi parce que la santé ne s’arrête pas à la médecine que les maisons médicales sont nées. De l’intelligence collective entre des praticiens divers est née une autre prise en charge socio-sanitaire.

Ces maisons médicales essaiment dans la richesse de leur diversité. Elles s’établissent un peu partout et, à l’aube des années 80, elles veulent porter, ensemble, une voix forte, qui dépasse leur territoire propre. C’est tout le sens de notre fédération qui fête aujourd’hui ses 40 ans. Elle est toujours animée des mêmes ambitions, des mêmes envies de créer des ponts, de faire émerger du collectif une autre vision de la santé.

Dans une vision de santé publique, nous devons avoir conscience que nos moyens sont principalement issus de la Sécurité sociale et donc des cotisations sociales des travailleurs et des travailleuses de notre pays. Nous devons avoir conscience que nos revenus proviennent de la solidarité collective. Une aide-soignante qui commence à travailler à 18 ans en sortant de l’école professionnelle paye des contributions fiscales qui concourent notamment à financer les longues études de médecins qui ne commenceront à travailler que bien plus tard. Cette image peut nous sembler étrange tellement nos esprits sont façonnés par la hiérarchie symbolique des professionnel.les de santé qui place le médecin tout en haut.

En tant que professionnel.les de santé publique nous avons une responsabilité dans la construction et l’atteinte d’objectifs de santé au sens large du terme. La santé ne peut être réduite à la somme des actes techniques des soins de santé. Nous devons cultiver l’élargissement dans les consciences de la représentation culturelle de la santé.

La santé, ce n’est pas uniquement la gestion des maladies, elle est influencée par 80% de déterminants non médicaux comme le rappelle l’Organisation Mondiale de la Santé.

D’ailleurs, arrêtons-nous quelques instants sur les déterminants non médicaux de la santé.

Le burn out comme expression générale de la souffrance au travail est devenu un déterminant majeur de la destruction de la santé. De même que le dérèglement climatique. Depuis le début de la canicule qui s’abat sur l’Inde, plus de 6000 personnes sont mortes de chaud. Mourir de chaud aujourd’hui n’est plus une expression. En Europe, l’OMS considère que 15 % de la mortalité est directement ou indirectement lié aux enjeux climatiques. Problèmes respiratoires et vasculaires sont bien plus nombreux au fur et à mesure que s’accroit la pollution atmosphérique d’un territoire. Et là aussi les inégalités sociales jouent un rôle crucial puisque les zones les plus polluées sont celles occupées par les populations les plus pauvres, les plus invisibilisées de notre société, ces personnes mises en lumière par David Murgia dans son spectacle Pueblo.

La multiplication des souffrances sociales et l’afflux des inégalités incompréhensibles. Aujourd’hui, en Wallonie et à Bruxelles, près de 80.000 personnes sont en attente d’un logement social. Comment peut-on laisser un droit aussi essentiel entre les mains du marché privatif qui fait flamber les prix des loyers des logements ?

Dans le domaine de l’alimentation, l’industrie alimentaire vise le profit plutôt que la qualité des aliments ce qui n’est pas sans conséquence non plus sur notre santé, en témoignent les épidémies d’obésité et de diabètes qui traversent nos sociétés. C’est un exemple parmi d’autres du processus général et qui s’accélère de marchandisation de nos vies.

Ce lobbying marchand gangrène aujourd’hui progressivement notre système de santé via les transferts de budgets de la Sécurité sociale vers les entreprises pharmaceutiques, les actionnaires qui font du profit sur la e-santé, les assurances privées hospitalières, les maisons de repos cotées en bourse, les suppléments d’honoraire des médecins… Comment ne pas comprendre que la recherche de rendement du capital investi dans les maisons de repos privées marchandes les transforment en galère pour leurs travailleur.euses et leurs résident.es ?

Le forfait est d’ailleurs aujourd’hui mis en danger par ceux qui voient en lui une opportunité pour gagner plus, au détriment de ce qui en est l’essence : créer, dans et autour de la maison médicale, un écosystème qui fait santé. Je suis bien consciente que cette question nous traverse au sein de de la Fédération et nous ne pourrons pas faire l’économie de sa mise en débat.

Alors que notre modèle pourrait être une source d’inspiration, les fantômes de la grève des médecins des années 60 hantent encore. Notre modèle fait peur à certains parce qu’il remet en cause, encore et toujours, les certitudes et surtout les intérêts de quelques-uns. Toutefois, si les menaces sont nombreuses, les raisons d’espérer sont encore plus importantes.

Nous venons de vivre deux années bien particulières qui ont démontré à quel point notre modèle tient la route par rapport à la médecine libérale classique. Aujourd’hui, la santé mentale, l’organisation territoriale des soins de santé, le travail social en maison médicale commencent à être considérés légitimement par nos ministres de la santé. En Belgique, une maison médicale se créé en moyenne par mois, la preuve qu’un changement structurel s’opère par le bas, depuis le terrain des acteurs et actrices de santé.

Lors de ce congrès, nous avons croisé des scènes de récits qui montrent à quel point la culture nous permet de construire des représentations qui nous rassemblent, nous touchent et nous mobilisent. Par exemple, Jean-Luc Piraux, depuis des situations de souffrances intimes, a créé un lieu d’expression publique et sensible qui donne à réfléchir la problématique sociétale du burn out.

Nous avons une responsabilité collective à raconter, témoigner, dire autour de nous, partager le fait que nos ressources proviennent de la solidarité et que la santé ne se limite pas à des actes techniques. La santé est bien plus vaste que les codes de nomenclature de l’INAMI. Nous sommes toutes et tous, dans les provinces liégeoises, de Hainaut, du Luxembourg, de Namur, du Brabant wallon et la Région de Bruxelles-Capitale en contact quotidien avec des citoyennes et les citoyens. Nous pouvons leur parler de l’étendue de leur santé, de celle qui est socialement déterminée par tellement d’autres facteurs que les seuls facteurs biologiques. Nous pouvons leur dire que, quel que soit le milieu social d’où ils viennent, ils n’ont aucun intérêt à ce que leur santé, leur corps soient laissés entre les mains des marchés financiers. Ces marchés s’alimentent par la gestion de leur maladie plutôt que par la préservation de leur santé.

Ce combat contre la marchandisation et les inégalités, c’est le sens de notre histoire, c’est notre culture à nous toutes et tous. Alors joyeux 40 ans à vous, à nous, à la Fédération des maisons médicales !