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Introduction


16 février 2016,

Aujourd’hui, les inégalités qui régressaient jusqu’au troisième quart du XXème siècle se creusent à nouveau. Deux phénomènes, différents mais étroitement intriqués en rendent compte : la perte de légitimité du politique et la domination toujours plus insolente de l’économique. Ces phénomènes ne sont pas nouveaux : la contestation du politique a toujours existé et les intérêts économiques ont toujours été le moteur principal des actions humaines.

Ces deux derniers siècles, avec l’émergence de régimes démocratiques en Occident, les pouvoirs politiques et économiques se sont entendus, souvent dans la douleur, sur des compromis dont une caractéristique était de déployer, petit à petit, une meilleure redistribution des richesses et une protection contre les aleas de l’existence (sécurité sociale). Les systèmes de protection sociale mis en place progressivement à partir de la fin du XIXème siècle étaient soutenus par les gouvernements afin de lutter contre la crise de légitimité des pouvoirs et de stimuler l’adhésion à des projets politiques « nouveaux » : Bismarck visait l’unification allemande, le gouvernement britannique durant la seconde guerre mondiale tentait d’atténuer les hiérarchies sociales pour motiver la participation de chacun à l’effort de guerre.

L’âge d’or de l’égalité, favorisé par une forte croissance économique culmine après 1945 avec une large prise en charge collective des risques encourus par les individus et la redistribution des richesses via la progressivité de l’impôt.

Le paysage change pendant les années 70. Les évolutions technologiques et les crises économiques désorganisent et affaiblissent le monde du travail. Le « marché », à l’origine zone de défi aux autoritarismes et base de l’émancipation des communes, monte en puissance. Le politique perd ses pouvoirs face à une économie qui s’affranchit des frontières et lui conteste ses missions : « moins d’Etat » devient le mot d’ordre en tous domaines, y compris ceux qui touchent à la solidarité. La critique sociale du capitalisme en tant que facteur d’exclusion et d’inégalités tombe en panne lors de la chute du communisme tandis que la critique artiste du capitalisme en tant que facteur d’oppression est récupérée et dévoyée en renvoyant à l’individu son « autonomie » et des responsabilités dont il n’est en fait pas maître. Le sens collectif devient ringard tandis que le capitalisme sacralise le mythe de l’individu autonome, un individu extirpé de son histoire et de son territoire et dont le statut est désormais identifié à celui de consommateur libre de ses choix et animé de la seule recherche de son bonheur et de son intérêt. « Dans le néolibéralisme avancé, l’individu n’est autre que le nom même du lien social régulé par la loi du profit et de l’intérêt » (Benasayag, le mythe de l’individu).

Dans ce contexte, les institutions démocratiques sont vécues comme affaiblies et otages des puissances économiques supranationales. La démocratie représentative est en souffrance, on la croit de moins en moins capable de travailler au bien commun. Par contre, le niveau local paraît encore susceptible de permettre le déploiement d’un vivre-ensemble à l’écoute des citoyens. N’est-ce pas dans les communes que, dès le Moyen-âge, les aristocraties et les pouvoirs de droit divin ont été mis en question ? L’émergence de ce que l’on appelle la société civile constitue la manifestation de ce mouvement de réappropriation de l’espace public : là où naguère des individus isolés subissaient leur statut de consommateur à la recherche de leur intérêt personnel, des citoyens s’assemblent, se concertent, parfois s’associent et portent eux-mêmes leur parole à tous les niveaux de pouvoir. S’ils ne disposent pas formellement de pouvoir, ces citoyens voient éclore des possibilités de se faire entendre dans la cité grâce au bourgeonnement d’organes de la démocratie participative. Par ce biais, ils reprennent confiance dans la chose publique et dans leur représentation. « La cité apparaît comme un dispositif critique autoréférentiel (...) une des caractéristique centrale de l’ordre de cités est en effet d’apporter des limites à la force des forts et de dire qu’ils ne sont grands (légitimes, autorisés à dévoiler et à user de leur force) que s’ils intériorisent ces limites et s’y conforment » (Boltanski et Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme).

Notre cahier explorera donc deux hypothèses. La première : la démocratie locale constitue un cadre pour réhabiliter la démocratie représentative à travers le rétablissement de la complémentarité entre démocratie directe (ou semidirecte, participative) et démocratie représentative. Ou, en d’autres termes, c’est la parole, c’est l’action des citoyens, déployée dans son milieu proche et à l’intérieur d’un processus démocratique, qui peut et doit orienter, soutenir, potentialiser et légitimer le champ de l’action publique, le champ du politique. Nous nous demanderons aussi, au travers de réflexions théoriques et de l’examen de réalisations concrètes, à quelles conditions cette hypothèse peut se réaliser.

Nous proposons d’analyser cette question de l’enjeu démocratique à travers la grille de lecture santé (selon sa définition de l’Organisation mondiale de la santé : « … état de complet bien-être physique, mental et social, et pas seulement en une absence de maladie... ») non seulement parce que c’est le mode de lecture « naturel » pour le mouvement des maisons médicales, mais aussi parce que les questions de santé s’ancrent dans le quotidien et dans le milieu de vie des citoyens dont l’échelon communal constitue le niveau de pouvoir public le plus proche. Ce niveau est aussi celui où existe une proximité entre représentants et citoyens, dans un cadre de vie partagé. Les questions de santé sont transversales et portent tant sur l’accès aux soins de santé et les politiques de prévention que sur les déterminants non médicaux de la santé. La double dimension individuelle/ collective de la santé peut contribuer à éclairer les relations systémiques et la nécessaire articulation des niveaux de pouvoir. L’analyse des problèmes de santé met en évidence les effets micros et macros du néolibéralisme. Des actions à ce niveau peuvent répondre potentiellement aux attentes du citoyen postmoderne : action concrète et visible, implication et responsabilisation personnelles, activation des relations sociales dans la globalité et la proximité, mise à distance des discours idéologiques.

La seconde hypothèse - que, remontant le fil logique, nous explorerons en premier lieu - sera donc celle de la pertinence de la grille de lecture « santé » à l’échelle locale. Ensuite nous nous demanderons si et en quoi elle est susceptible de contribuer à un renouveau démocratique.

Gaëlle Chapoix et Axel Hoffman

Cet article est paru dans la revue:

n° 60 - avril 2012

Prendre pied sur le terrain communal

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique, et des pages « actualités », consacrées à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, relations d’événements (colloques, parutions récentes), au récit d’expériences vécues...

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