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Littérature, patients et médecins et Réflexions sur la doulou


22 décembre 2016, Dr André Crismer

Médecin généraliste à la maison médicale Bautista van Schowen.

, Dr Pierre Drielsma

médecin généraliste au centre de santé de Bautista van Schowen et membre du bureau stratégique de la Fédération des maisons médicales.

Littérature, patients et médecins

Des médecins écrivains ; d’autres qui ont rencontré la maladie et écrit à son sujet ; des patients devenus écrivains. Au cours du temps, l’écriture et la littérature ont donné du sens à la maladie.

De nombreux écrivains ont été médecins ou ont commencé des études de médecine : Louis Aragon, André Breton, Mikhaïl Boulgakov, Louis-Ferdinand Céline, Archibald Joseph Cronin, George Duhamel, Carlo Levi, Taslima Nasreen, Marc Oraison, François Rabelais, Jean Réverzy, Jean-Christophe Rufin, Charles-Augustin Sainte Beuve, Victor Segalen, Anton Tchekhov, Martin Winckler… et bien d’autres. Quel est le lien entre l’exercice de la médecine et l’écriture, la signification de ce passage des maux aux mots  ? Un besoin de prise de distance par rapport à un vécu où les médecins sont confrontés au sel de la terre, au cœur de l’Humanité, un besoin de témoigner à partir de ce poste d’observatoire privilégié de la société et de l’être humain, un désir de créer, à partir de sources d’inspirations puisées dans le quotidien  ? Marie Didier, gynécologue à Toulouse et auteur de Contre-visite (Gallimard, 1988) écrivait  : «  Notre matériau est d’une richesse illimitée, avec des odeurs, des souffrances, des situations abominables  !  »

Le monde médical attire aussi des romanciers non médecins : un exemple récent est Réparer les vivants (Editions verticales, 2014) de Maylis de Kerangal, récompensé par de nombreux prix pour ce récit autour de la transplantation d’organes. Nombre d’écrivains ont rencontré la maladie et ont écrit à son sujet. Beaucoup de patients sont devenus écrivains. La maladie a été source de nombreux récits, mais aussi de très grands romans qui présentent des descriptions minutieuses de maladies et de leur vécu par le patient (Virginia Woolf) ou par l’entourage (Anne Philippe). Pour ne citer que quelques auteurs malades  : Kafka, Proust, Gide, Artaud, Queneau, Zorn, Bousquet… Est-ce parce que l’écriture, comme la lecture, peut être thérapeutique  ? Parce qu’écrire peut être une manière pour l’auteur de trouver un sens à ce qui lui arrive, de reprendre un rôle d’acteur, de sujet – face au risque de devenir objet de la maladie ou du monde médical  ? Ou alors, comme l’écrivait Jean-Pierre Corbeau  : «  Peut-être parce que la maladie, c’est l’aventure, dans une société technocratique désireuse de tout planifier  » [1] ? Ou parfois une manière de se révolter dans une relation inégale  ? «  Là où il y a pouvoir, il y a résistance  » écrivait Michel Foucault [2]. «  J’ai la vérole ! Enfin ! La vraie !!! Pas la méprisable chaude-pisse, pas l’ecclésiastique christaline, pas les bourgeoises crêtes de coq, ou les légumineux choux fleurs, non, non, la grande vérole, celle dont est mort François Ier… Et j’en suis fier morbleu et je méprise par-dessus tout les bourgeois. Alléluia ! J’ai la vérole, par conséquent, je n’ai plus peur de l’attraper  », écrivait Maupassant en 1877.

Maladie maléfique ou bénéfique ?

La question du sens de la maladie peut compter autant que la question du moyen de la guérir. «  Mon médecin, c’est d’abord celui que j’accepte comme mon exégète avant de l’accepter comme réparateur  », écrivait Canguilhem [3]. La maladie a une dimension subjective autant qu’objective. Elle relève autant du champ de la culture que de celui de la nature. «  Cependant, l’idée fondamentale de la tradition centrée sur le sens est que la maladie n’est pas une entité, mais un modèle explicatif. La maladie appartient à la culture, en particulier à la culture spécialisée de la médecine  », écrivait Good Byron [4]. On ne peut aborder cette dimension subjective que par l’écoute du malade. Un exemple est un problème de plus en plus fréquent dans nos consultations : la douleur chronique qui échappe à tout moyen objectif d’exploration et qui pose souvent problème face aux médecins des assurances.

L’analyse de la littérature (près de 400 romans  !) tournant autour de la maladie a été une contribution majeure à l’essai remarquable de François Laplantine, Anthropologie de la maladie [5]. Cette analyse montre bien que, alors que la maladie est généralement considérée dans le monde médical occidental comme un mal absolu, absurde, qu’il faut absolument combattre, elle peut, dans la littérature, être considérée comme négative mais aussi porteuse de sens. F. Laplantine présente plusieurs grilles de lecture d’interprétation de la maladie et de la thérapeutique ; le modèle de la maladie «  bénéfique/maladie maléfique  » est particulièrement alimenté par la lecture et l’analyse de ces romans. Les attitudes négatives (modèle de la «  maladie maléfique  ») sont diversifiées : La résignation  : «  Et malgré cela, c’est se conduire en Tartuffe que de se plaindre de la maladie  » (Franz Kafka, Journal, 1954). La soumission ou la résistance  : «  Je ne demande vraiment que le temps d’écrire tout cela – le temps d’écrire mes livre. Après cela il me sera égal de mourir  » (Katherine Mansfield, Journal, 1954). Un sentiment d’abjection  : «  L’aigreur au réveil des 14000 alcooliques de l’arrondissement, les pituites, les rétentions exténuantes des 6422 blennorhées qu’il n’arrivait pas à tarir, les sursauts d’ovaires des 4376 ménopauses…  » (Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit, 1936). L’humiliation  : «  Que la paralysie débauche mes muscles un à un, passe encore ! Mais elle pourrait avoir la pudeur de ne pas gagner mes sphincters  » (Hervé Bazin, Lève-toi et marche, 1952). L’horreur, le désespoir  : «  Trois ans que je meurs de soif, de faim, de solitude et d’injustice dans ma prison…  » (Marc Soriano, Le Testamour ou remèdes à la mélancolie, 1982).

La maladie peut aussi être considérée de manière beaucoup plus ambivalente, voire positive : c’est le modèle de la «  maladie bénéfique  ». Dans ce cas, la maladie n’est pas forcément un mal à éliminer au plus vite : elle peut être porteuse de sens, de valeur, constituer un message à écouter et à décrypter. Différentes attitudes peuvent être associées à cette perception, et Laplantine évoque ici  : La maladie gratification, exploit  : «  L’idée d’avoir été en contact si précis avec un tel danger m’enfla d’orgueil  » (Michel Leiris, L’Age d’homme, 1939). La maladie guérison  : «  Si je n’étais pas devenue folle, je ne m’en serais jamais sortie  » (Marie Cardinal, Les Mots pour le dire, 1976). La maladie volupté  : «  Elle découvrit le plaisir d’être servie, soignée, bichonnée  » (Simone de Beauvoir, Une Mort très douce, 1964). La maladie salut, la maladie comme preuve de sainteté, comme grâce  : «  Supportez d’être appelé un nerveux, vous appartenez à cette famille lamentable et magnifique qui est le sel de la terre. Tout ce que nous connaissons de grand nous vient des nerveux. Jamais le monde ne saura ce qu’il leur doit  » (Marcel Proust, A L’Ombre des jeunes filles en fleurs, 1919). La maladie comme instrument de transfiguration artistique  : «  La maladie, en me faisant mourir au monde, m’avait rendu service  » (Marcel Proust, Le Temps retrouvé, publié en 1927 à titre posthume). La maladie comme instrument de connaissance de soi : «  Comme les amants quand ils commencent à aimer, comme les poètes dans les temps où ils chantent, les malades se sentent plus près de leur âme.  » (Marcel Proust, Les Plaisirs et les jours, 1896). La maladie initiation  : «  C’était donc à l’esprit, à la maladie que tenait la dignité de l’homme, sa noblesse  » (Thomas Mann, La Montagne magique, 1924). La maladie comme Terre promise  : «  Lorsque la maladie se révèle et frappe, enfin s’entrouve la terre promise, l’univers nouveau dont nul avant qu’il y accède ne saura rien  » (Jean Reverzy, La Vraie Vie, 1960). La maladie comme chance  : «  Le cancer […] c’est une maladie de l’âme dont je ne puis dire qu’une chose : c’est une chance qu’elle se soit enfin déclarée. Je veux dire par là qu’avec ce que j’ai reçu de ma famille au cours de ma peu réjouissante existence, la chose la plus intelligente que j’aie jamais faite, c’est d’attraper le cancer […] Depuis que je suis malade, je vais beaucoup mieux qu’autrefois, avant de tomber malade  » (Fritz Zorn, Mars, 1975).

Lire des romans pour mieux soigner

«  La maladie intervient, naturellement, non pas dans le corps, mais dans la vie  », dit Laplantine ; la littérature, qui nous rappelle que l’être humain est avant tout un porteur de destin, avec un projet de vie, peut être une source essentielle de formation complémentaire des médecins, bien nécessaire parce que la formation de base modifie le regard des étudiants sur les gens. «  Dans le monde de la médecine, le corps devient médical, radicalement différent de celui auquel chacun de nous a à faire dans la vie de tous les jours  ». [6]. Avec l’anatomie, l’histologie, les séances de dissection, les futurs médecins ont appris à voir le corps différemment. L’anamnèse systématique, le résumé clinique, la présentation de cas cliniques : autant de manières d’écrire et de dire sur la personne d’une façon bien spécifique. «  Dès le début de notre étude sur l’Ecole de Harvard, nous avons compris qu’étudier la médecine, ce n’est pas simplement assimiler un savoir cognitif nouveau, ni même appréhender de nouvelles approches à la solution des problèmes, de nouvelles techniques  ; c’est pénétrer dans un autre monde  ». [7] Alors que face à la maladie, le jeune médecin apprend à identifier l’organe malade ou le dysfonctionnement du corps, le malade, lui, se tracasse des changements de ses relations au monde, des perturbations de ses relations sociales, du bouleversement de sa vie quotidienne et de ses projets. Certaines facultés ont bien compris l’intérêt de la littérature pour les médecins : ainsi, la faculté de médecine de l’université de New York a développé depuis 1993, un site, LITMED (Literature Arts Medicine database) [8] basé sur une idée centrale : la littérature et les arts favorisent le développement des aptitudes d’observation, d’analyse, d’empathie et de réflexion, essentielles à des soins humains. La base de données, continuellement alimentée, référence près de 1 200 romans et plus de 700 poèmes ainsi que leur analyse, afin d’offrir des ressources globales et dynamiques aux étudiants, enseignants, diplômés, patients et autres lecteurs intéressés par les «  Humanités médicales  ». Dans le même esprit, les Johns Hopkins University Press publient depuis 1982 la revue Literature and Medicine [9], un journal revu par des pairs, qui paraît deux fois par an. Evoquons aussi les colloques régulièrement organisés sur le thème «  Littérature et Médecine  » : à l’Université de Nice en 2008, à Lyon en septembre 2013, à Toulon en février 2015, à la Sorbonne en juillet 2015… Michel Serres [10] affirmait que les médecins doivent développer parallèlement deux têtes : à côté de la tête scientifique, triomphante depuis cinquante ans, qui aborde la raison, le général, la tête empirique est nécessaire pour solliciter l’expérience, pour appréhender le particulier, la mouvance de la singularité, la maladie et la personne souffrante. «  Une bouche dit diabète, l’autre cite le prénom de celle qui en souffre. En ce tête-à-tête permanent gît le secret trans- historique de la médecine  ». A la médication, il faut ajouter la méditation  : « …il faut penser pour soigner, mais aussi que soigne la pensée, chose moins connue  ».

Pour atteindre le singulier, le philosophe recommandait que l’apprentissage de la médecine s’appuie aussi sur la culture, en particulier la lecture des grands écrivains et de leurs textes de portée universelle  ; en effet, les auteurs y ont exploré et décrit des expériences individuelles telles que les rencontrera le médecin et qu’assurément il manquera si, limité à la raison brute, il reste un instruit inculte.

Maurice Tubiana [11] rappelait la double mission de la médecine depuis ses origines : soigner le corps et panser l’âme. L’accent a été mis sur l’une ou l’autre selon les civilisations.


Réflexions sur la ‘doulou’

La Doulou. Ce texte d’Alphonse Daudet, non publié de son vivant, raconte avec une acuité de fl èche ses souff rances épouvantables. Souff rance qu’il glana dans les bordels parisiens comme quelques-uns de ses contemporains  : Maupassant, Baudelaire, Musset…

Cette douleur – doulou en provençal – est donc aussi le fruit d’une «  faute  ». La culpabilité s’ajoute à la souffrance, Daudet ne peut s’en prendre qu’à lui-même et, pire encore, il ne peut faire pitié. Il est puni. [12] L’extraordinaire de ce court volume c’est que Daudet écrit constamment en dedans et en dehors de sa douleur. A lire ! C’est un petit bijou à la fois médical, humain et littéraire.

– Qu’est-ce que vous faites, en ce moment ? – Je souffre.

Non seulement il crie sa douleur mais se moque de lui-même dès qu’il a un répit. Par ailleurs, comme beaucoup à cette époque, il prend les eaux et là il croise d’autres malades qu’il réconforte… Retour de la douche avec X***, un malade de la tête, que je réconforte – que je « frictionne » en chemin, pour le plaisir si humain de me faire de la chaleur à moi-même. «  Mal de voisin réconforte et même guérit.  » Proverbe du Midi, le pays des malades.

Il se souvient des débuts insidieux et non diagnostiqués. Prodromes très anciens. Douleurs singulières : grands sillons de flammes découpant et illuminant ma carcasse. Rêve de la quille de bateau, si fine et douloureuse. Brûlure des yeux. Douleur horrible des réverbérations. Et aussi, dès ce temps-là, fourmillement des pieds, brûlure, sensibilité. D’abord susceptibilité pour les bruits : pelle, pincettes près du foyer ; déchirement des coups de sonnettes ; montre : toile d’araignée dont le travail commence à quatre heures du matin. Hyperesthésie de la peau, diminution du sommeil, puis crachements de sang.

Tous les sens sont malades. Mes amis, je coule, je m’enfonce, atteint sous la flottaison. Mais le pavillon cloué au mât, feu de partout et toujours, même dans l’eau, l’agonie. Tant pis pour les coups perdus et les cafouillages, je tire !

Pharmacopée première

Depuis déjà longtemps, depuis le bromure [13], je n’avais pas eu recours à la morphine. Passé là trois heures charmantes ; la piqûre ne m’a pas trop bouleversé, et toujours rendu bavard, extravasé. Toute cette fin de journée un peu roulante et comme absinthée. Le soir, dîné avec Goncourt, causerie jusqu’après onze heures, l’esprit libre. Mauvaise nuit, réveillé en sursaut à trois heures ; pas de douleurs, mais des nerfs et la peur de la douleur. J’ai dû reprendre du chloral [14] – ça m’a fait 3 gr. 1/2 pour la nuit – et lire vingt minutes.

La douleur qui use l’esprit, on eut dit qui é-nerve, on dirait maintenant qui dé-nerve. De quoi est faite la bravoure d’un homme ? Voilà maintenant qu’en voiture les écarts d’une rosse de fiacre, un cocher pochard, me préoccupent et m’apeurent.

C’est en même temps la douleur imprévisible, sadique, et le vieillissement prématuré, physique et psychique, qu’elle engendre à force de durer. Tous les soirs, contracture des côtes atroce. Je lis, longtemps, assis sur mon lit – la seule position endurable  ; pauvre vieux Don Quichotte blessé, à cul dans son armure, au pied d’un arbre. Tout à fait l’armure, cruellement serrée sur les reins d’une boucle en acier – ardillons de braise, pointus comme des aiguilles. Puis le chloral, le «  tin-tin  » de ma cuiller dans le verre, et le repos. Des mois que cette cuirasse me tient, que je n’ai pas pu me dégrafer, respirer.

Il entend de jeunes soldats, pleins de vie (regrets de n’être plus à leur place). Impuissance des mots… et pourtant, il y arrive pas mal… La caserne voisine. Voix de santé, jeunes et fortes. Fenêtres allumées toute la nuit. Taches blanches au fond du couloir. Ce que j’ai souffert hier soir – le talon et les côtes ! La torture... pas de mots pour rendre ça, il faut des cris. D’abord, à quoi ça sert, les mots, pour tout ce qu’il y a de vraiment senti en douleur (comme en passion) ? Ils arrivent quand c’est fini, apaisé. Ils parlent de souvenirs, impuissants ou menteurs.

Autocritique

L’intelligence toujours debout, mais la faculté de sentir qui s’émousse. Je ne suis plus bon comme j’étais. Comme nos désirs se bornent, à mesure que l’espace se rétrécit. Aujourd’hui, je n’en suis plus à désirer guérir – me maintenir seulement. Si on m’avait dit ça l’année dernière.

Ah, la morphine ! La bonne copine…

Bercement divin des nuits de morphine, sans sommeil. Réveil du jardin, le merle : dessin de son chant sur la pâleur de la vitre ; on dirait que c’est dessiné avec la pointe de son bec, ramagé !

Mais La douleur ne l’abandonne pas. Douleur toujours nouvelle pour celui qui souffre et qui se banalise pour l’entourage. Tous s’y habitueront, excepté moi.

Il cause avec Charcot, parle de race latine (sans racisme aucun). Quelquefois, sous le pied, une coupure, fine. fine – un cheveu. Ou bien des coups de canif sous l’ongle de l’orteil. Le supplice des brodequins de bois aux chevilles. Des dents de rats très aiguës grignotant les doigts de pied. Et dans tous ces maux, toujours l’impression de fusée qui monte, monte, pour éclater dans la tête en bouquet : «  Processus  », dit Charcot.

Pensées sur le handicap

Toujours faire appel à sa volonté pour les choses les plus simples, les plus naturelles, marcher, se lever, s’asseoir, se tenir debout, quitter ou remettre un chapeau. Est-ce horrible ! Il n’y a que sur la pensée et son perpétuel mouvement que la volonté ne peut rien. – Ce serait pourtant si bon de s’arrêter ; mais non, l’araignée va, va, nuit et jour, sans trêve, seulement quelques heures, à coups de chloral. Car voilà des années et des années que Macbeth a tué le sommeil.

Le crucifié

Il Crociato. Oui, c’était cela, cette nuit. Le supplice de la Croix, torsion des mains, des pieds, des genoux, les nerfs tendus, tiraillés à éclater. Et la corde rude sanglant le torse, et les coups de lance dans les côtes. Pour apaiser ma soif sur mes lèvres brûlées dont la peau s’enlevait, desséchée, encroûtée de fièvre, une cuillerée de bromure iodé, à goût de sel amer : c’était l’éponge trempée de vinaigre et de fiel. Et j’imaginais une conversation de Jésus avec les deux Larrons sur la Douleur.

Esthétique du mal

La vie du mal. Efforts ingénieux que fait la maladie pour vivre. On dit  : «  Laissez faire la nature.  » Mais la mort est dans la nature autant que la vie. Durée et destruction se combattent en nous à forces égales. Comme adresse du mal à se propager, j’ai vu des choses étonnantes. Amours de deux poitrinaires, ardeur à s’accrocher. La maladie semble se dire  : «  Quelle belle greffe.  » Et le produit morbide qui sortirait de là ! Le mot des infirmiers  : «  Une belle plaie... La plaie est magnifique.  » – On croirait qu’ils parlent d’une fleur.

Pharmacopée deuxième

Deux ou trois exemples où la morphine est vaincue par l’antipyrine [15]. Fulgurations dans le pied, muscles broyés par un camion, coups de lance dans le petit doigt. Après avoir beaucoup usé d’acétanilide [16], – bleuissement des lèvres, anéantissement du moi assommé – je viens de faire toute une année d’antipyrine. Deux ou trois grammes par jour. Tous les huit à dix jours, morphine à petites doses. Sans joie, l’antipyrine, et depuis quelque temps d’une action cruelle sur l’estomac et les intestins. Au lit. Dysenterie. Deux piqûres de morphine par jour, environ vingt degrés. Depuis, impossible de m’en déshabituer. Mon estomac s’acclimate un peu ; à cinq, six gouttes, je ne vomis plus, mais je ne peux plus manger. Obligé de continuer le chloral. Morphine prise auparavant, sommeil très bon. Si piqûre dans la nuit, après le chloral, sommeil interrompu, fini jusqu’au matin. Agitation, toutes les idées en rumeur, succession frénétique d’images, de projets, sujets – lanterne magique. Le lendemain, fumée dans la tête, disposition au tremblement. Chaque piqûre interrompt la douleur pour trois ou quatre heures. Après viennent les «  guêpes  », ardillonnements çà et là précédant la douleur cruelle, installée.

Idée de suicide

La chaussée à traverser, quel effroi ! Plus d’yeux, l’impossibilité de courir, souvent même de presser le pas. Des terreurs d’octogénaire – les petites vieilles macabres des Fleurs du Mal. Songes de suicide. – Rencontre de N*** et ce qu’il me dit, continuant ma pensée  : ... «  Entre la première et la seconde côte  ». (Strychnine.) – On n’a pas le droit.

Tristesse de la perte de ses capacités, un écrivain ça doit écrire

Remis au travail doucement. Très content de l’état du cerveau. Des idées toujours, la formule assez commode aussi, mais – il me semble – plus de peine à coordonner. Peut-être aussi l’habitude perdue, car voilà six mois que l’usine chôme, et que les grandes cheminées ne tirent plus.

Je est un autre

Tout fuit... La nuit m’enveloppe... Adieu, femme, enfants, les miens, choses de mon cœur... Adieu, moi, cher moi, si voilé, si trouble... Grande misère des proches dévoués

X*** me parle de son beau-père. La fille, huit ans près du malade, veillant nuit et jour, le lavant, le retournant  ; ongles des pieds et des mains, etc. Donné sa vie à ça. Il meurt avec un petit cri. Stupeur de la pauvre femme devant ce peu, ce rien de vie qui finissait tout de même. «  Elle ne va donc pas fermer la bouche  », pensait X***, agacé. Dernière toilette, et puis c’est fini. Seule dans la vie maintenant, ne sachant à quoi se prendre, qui aimer, qui soigner. Prisonnier sorti de Melun, après une longue incarcération, et qui se retrouve dans la rue.

Fine définition de la souffrance

Ah ! Qu’il faille tant de fois mourir avant de mourir... Mais précisément ces tants de morts ne sont-elles pas là pour nous faire accepter la Mort.

La douleur occupe tout l’espace

Et moi aussi, je dis comme l’aveugle  : «  C’est noir... noir...  ». Toute la vie à cette couleur maintenant. Ma douleur tient l’horizon, emplit tout. Passée, la phase où le mal rend meilleur, aide à comprendre  ; celle aussi où il aigrit, fait grincer la voix, tous les rouages. A présent, c’est une torpeur dure, stagnante, douloureuse. Indifférence à tout. Nada !... Nada !... Ah ! Que je le comprends le mot du Russe qui aime mieux souffrir et me disait hier  : «  La douleur m’empêche de penser.  »

On peut rarement lire une plongée aussi radicale dans la douleur physique et la douleur morale qui l’accompagne. Pour bien comprendre, la maladie, le tabes dorsal qui touche Daudet, il faut contempler une coupe de moelle épinière. Le mot tabes est un terme latin qui signifie corruption, pourriture, liquéfaction, comme quelques légumes que l’on a oubliés dans le bac du frigo… On ne peut manquer d’y voir le lien sémantique avec la cause première de tout le processus : la visite aux dames de petite vertu, le chancre syphilitique indolore, ce crabe qui creuse un cratère dans les organes sexuels. Et qui poursuit son inexorable destin dans les cellules nerveuses (les plus nobles du corps humain) pour y produire cette pourriture qui engendre douleurs fulgurantes et impotence. La dégénérescence finale conduit selon la description de Daudet à la perte d’équilibre (ataxie, par déficit de la proprioception nécessaire à l’équilibre et à l’anesthésie des membres inférieurs : chaisard mais apaisé  ?). Nous citions ici Cabanes sur syphilis et romantisme  : «  Force est de constater que si les médecins, à la fin du XIXe siècle, redéfinissent la syphilis, tout en faisant émerger des mythes nouveaux, les écrivains se sont à leur tour montrés inventifs. Le mal vénérien leur a semblé un véritable soleil noir, ‘une maladie honteuse et qui rayonne comme le mal rayonne’. Il leur a permis d’évoquer le corps humain dans toute sa matérialité de chair, mais aussi d’ouvrir une scène intérieure où se sont projetés rêves, cauchemars, fantasmes. Dans la littérature ‘fin-de-siècle’, la syphilis tient d’un oxymoron incarné  : elle pourrit et elle blanchit, elle s’exhibe à la surface, elle parasite l’intériorité, elle est ‘mal du siècle’, figure archétypique. C’est précisément cette plasticité qui a pu tour à tour la transformer en métaphore d’une époque, en emblème d’une poétique, en personnage agissant.  » [17] Toutes choses égales par ailleurs, le sida après 1980 a connu la même dramatisation, là surtout autour du lymphome de Burkitt, du sarcome de Kaposi, des pneumocystoses et enfin de la cachexie terminale, à grand renfort de photographies compassionnelles. Mêmes causes, mêmes effet, la vigoureuse sexualité brisée dans son envol par un germe moralisateur.

6. Cabanes Jean-Louis. «  Invention(s) de la syphilis  ». In : Romantisme, 1996, n°94. Nosographie et décadence. pp. 89-109  ; doi : 10.3406/roman.1996.3161 http://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1996_num_26_94_3161

[1Corbeau Jean-Pierre, Pour le public : toubib, professeur ou guérisseur ? Autrement ; 9, 190 (1977).

[2Foucault Michel, La Volonté de Savoir, Gallimard, 1976.

[3Canguilhem Georges, Ecrits sur la médecine, Seuil, 2002.

[4Good Byron, Comment faire de l’anthropologie médicale ? Médecine, rationalité et vécu. Institut Synthelabo, 1998.

[5Laplantine François, Anthropologie de la maladie. Etude ethnologique des systèmes de représentations étiologiques et thérapeutiques dans la société occidentale contemporaine. Payot, 1992.

[6Good Byron, op cit.

[7Good Byron, op cit.

[8NYU School of Medicine. Litmed, accessible à http://medhum.med.nyu.edu/browse.

[10Serres Michel, «  L’éducation médicale vue par un philosophe  ». Texte de la conférence prononcée en ouverture du Congrès de la Société internationale francophone d’éducation (SIFEM), Beyrouth 1et 2 juin 2006, publié dans Pédagogie Médicale ; 7 ; 3 : 135-141 (août 2006).

[11Tubiana Maurice, Les Chemins d’Esculape, Histoire de la pensée médicale, Flammarion, 1995.

[12A ce sujet nous ne pouvons que conseiller la lecture de la Naissance de la tragédie de Fréderic Nietzsche, où l’auteur démontre avec brio que, justement, la tragédie c’est que nous ne sommes pas coupables…

[13Le bromure de potassium est un sédatif et anticonvulsivant (toxique).

[14Cl3C-CH=O ; sédatif et analgésique (toxique comme de bien entendu).

[15Antidouleur et antipyrétique, peut causer des aplasies (destruction) de la moelle rouge (fabrique des cellules sanguines) et évidemment des maux d’estomac.

[16Médicament de la lignée de la phénacétine et du paracétamol, mais plus dangereux que ceux-ci.

[17Cabanes Jean-Louis. «  Invention(s) de la syphilis  ». In : Romantisme, 1996, n°94. Nosographie et décadence. pp. 89-109  ; doi : 10.3406/roman.1996.3161 http://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1996_num_26_94_3161

Cet article est paru dans la revue:

n° 77 - décembre 2016

La santé en toutes lettres

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique, et des pages « actualités », consacrées à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, relations d’événements (colloques, parutions récentes), au récit d’expériences vécues...

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