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Vieux, moi ?...


1er septembre 2015, Alain Cherbonnier

philologue, licencié en éducation pour la santé, animateur-formateur

Ce n’est pas si simple de parler d’un phénomène collectif avec lequel on est soi-même aux prises. D’en parler autrement que comme d’un objet d’observation qui ne vous implique pas vraiment, ou alors seulement sur le plan intellectuel. On est pris dans les contradictions qu’une approche scientifique (objectiviste ou même, dans les sciences humaines, constructiviste) essaie justement d’éviter. En même temps, c’est intéressant d’être obligé de quitter cette position d’observateur si commode : cette fois-ci, il va falloir mouiller sa chemise. Dire « je ». Eh oui, j’ai passé la soixantaine et, comme dans la chanson des Beatles, j’aurai bientôt 64 ans (When I’m Sixty-Four) : c’est une chose, quand on est ado en 1967, de trouver drôle cette gentille satire à l’arrangement parodique, c’en est une autre de passer le cap « pour de vrai ».

Ce paragraphe d’introduction n’est pas ce que j’avais prévu. Je voulais commencer ainsi : je suis content que le thème du dossier soit « le vieillissement  » et non « la vieillesse ». Le vieillissement, c’est un processus continu ; la vieillesse, un état ou une catégorie d’âge dans lesquels on ne se reconnaît pas forcément, ou alors avec réticence. Je voulais même partir d’une citation d’Olivier Assayas, entendu sur France-Inter, à propos du rôle de Juliette Binoche dans son film Sils Maria (2014), où elle joue une actrice dans la quarantaine. Il disait : « La question ce n’est pas le vieillissement, la question c’est le temps. » Encore plus fort ! Je pouvais carrément évacuer « l’avancée en âge ».

Je fais de l’auto-ironie, mais « la question c’est le temps », c’est pas mal vu. En effet, dans le champ socio-sanitaire, nous sommes formés – et donc aussi déformés – à voir le vieillissement sous l’angle de la santé publique, de la gérontologie, de la socio-démographie. Or, le temps qui passe, c’est une réalité vivante pour chacun de nous, et cela ne se confond pas avec le « grand âge » ni même avec le vieillissement. Ma première expérience forte du temps qui passe, je l’ai vécue en quittant mes années d’université (j’avais 22 ans) : je me suis dit clairement, sans tristesse mais avec émotion, « plus jamais je ne revivrai ça ». Et ma première expérience du vieillissement qui s’inscrit dans le corps, c’est à la quarantaine : les premiers poils gris. Trivial, hein ?

D’un côté, il semble que « l’âge mûr » de naguère n’existe plus. Entre le « jeune adulte » et le « senior », rien à signaler ?... Les quadragénaires ne vieillissent pas ? NON. C’est interdit. Même quinquagénaire, vous devez avoir l’allure de George Clooney, soit dix à quinze ans de moins que votre âge selon le calendrier. (J’invite les lectrices à choisir un équivalent féminin, ça ne doit pas manquer, mais moi je ne trouve pas.)

D’un autre côté, l’adolescence est devenue l’âge d’or, et elle démarre maintenant avant 15 ans pour durer au-delà de la vingtaine. Du coup, on est vieux de plus en plus tôt : les trentenaires se retournent avec nostalgie et désarroi sur leur jeune passé, comme le Monsieur Jean de Dupuy et Berbérian [1]. On n’a jamais fait assez tôt ce qu’on aurait pu ou dû faire, à savoir se retrouver milliardaire à 23 ans : être Mark Zuckerberg ou rien !

Mais peut-être s’agit-il des deux côtés de la même pièce. L’épée de Damoclès qui plane audessus de la nuque des uns comme des autres, ne serait-ce pas l’exigence de « rester jeune », d’être actif, performant, efficace, immédiatement et en continu ? Et, derrière cela, ne déniche-t-on pas la négation du temps qui passe en faisant froid dans le dos ?... Qui a dit peur de la solitude, de la déchéance, de la mort, là-bas dans le fond ? Vous aurez vingt. Passez me voir après la classe.

[1Série BD (1991-2005) : sept albums aux Humanoïdes Associés et chez Dupuis.

Cet article est paru dans la revue:

n° 72 - septembre 2015

Devenir... Regards sur les vieillissements

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique, et des pages « actualités », consacrées à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, relations d’événements (colloques, parutions récentes), au récit d’expériences vécues...

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