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Un chat est un chat

13 août 2014
Christian Legrève

Animateur à l’intergroupe liégeois et responsable du service éducation permanente de la Fédération des maisons médicales.

Christian Legrève - 13 août 2014

Rappelons quelques vérités bien connues. Le langage parlé et écrit est une des caractéristiques de la nature humaine. Bien entendu, il ne décrit pas la réalité, mais une vision de la réalité.

Tout d’abord, les mots, même quand ils désignent des objets concrets, les classent dans des catégories qui leur attribuent un sens, une signification, une valeur qui dépasse la stricte dénomination de l’objet lui-même. Ce truc sur la table, de forme à peu près sphérique, jaune-rouge, moucheté, odorant, avec au-dessus une petite dépression d’où sort une petite tige qui semble de bois, je peux l’appeler pomme, fruit, nourriture, dessert, goûter, jonagold, reste…


Mais le langage sert aussi à décrire des idées, des sentiments, des personnes, des relations, des sensations. Dans ce cas, plus encore, il donne sens au monde dans lequel nous vivons. Et notamment au monde des relations sociales quand il désigne des rôles, des fonctions, des groupes. « le langage , n’est pas la vie, mais il donne des ordres à la vie. La vie ne parle pas, elle écoute, et attend. [1] »

Le choix des mots que nous utilisons est donc tout sauf anodin. Dès lors, il convient de penser ce choix, et de ne pas se laisser faire par le langage. Et de partager ce travail, car c’en est un, indispensable. Et puisque je parle de travail, il faut souligner le potentiel politique de cette démarche sémantique, dès lors qu’on s’intéresse au domaine du travail. Collègues, collaborateurs, pairs, staff, équipe, assistant, service, chef, responsable, patron, coordinatrice… autant de mots qui construisent le sens des relations de travail.

Ainsi, pour le mot secteur, qu’on utilise tous les jours en maison médicale. Dans le monde de la promotion de la santé, l’intersectorialité est un critère de qualité des projets. Les secteurs dont on parle alors, et qu’il s’agit d’articuler, sont ceux de l’organisation de la société. Les différentes fonctions sociales : la culture, l’économie, les loisirs, la sécurité… et la santé.

Les documents fondateurs de l’OMS recourent largement à cette définition du mot secteur. C’est le cas, tant dans la déclaration d’Alma-Ata (« … l’accession au niveau de santé le plus élevé possible est un objectif social extrêmement important qui intéresse le monde entier et suppose la participation de nombreux secteurs socioéconomiques autres que celui de la santé. » « … font intervenir, outre le secteur de la santé, tous les secteurs et domaines connexes du développement national et communautaire, en particulier l’agriculture, l’élevage, la production alimentaire, l’industrie, l’éducation, le logement, les travaux publics et les communications, et requièrent l’action coordonnée de tous ces secteurs ») que dans la charte d’Ottawa de la promotion de la santé (« La promotion de la santé ne relève donc pas seulement du secteur de la santé… » ; « La promotion de la santé exige, en fait, l’action coordonnée de tous les intéressés : gouvernements, secteur de la santé et autres secteurs sociaux et économiques… » ; « La politique de promotion de la santé suppose que l’on identifie les obstacles à l’adoption de politiques pour la santé dans les secteurs non sanitaires »).

Plus récemment, on retrouvera encore cette acception du terme secteur dans les repères de l’outil pour la pratique de l’action communautaire en santé [2].

Touche pas à mon secteur !

Dans les maisons médicales, on parle aussi beaucoup de secteurs : les réunions de secteur, les besoins des secteurs, les groupes sectoriels des IG ou de la Fédération… Mais les secteurs dont on parle ici, ce sont les différents groupes professionnels présents dans l’équipe. Pour désigner leur articulation, on utilisera plutôt le terme d’interdisciplinarité (ou, plus récemment, de co-professionnalité).

L’ambivalence est à l’œuvre, en maisons médicales, dans la conception du rôle des secteurs professionnels.

D’une part, l’organisation en secteurs structure fortement le travail d’équipe, et même la culture d’équipe. Une part de la coordination quotidienne se fait naturellement (?) à l’intérieur des secteurs : organisation des gardes et des congés, rotation des locaux et du matériel, tandems et suivi, … Par ailleurs, les identités professionnelles sont fortes, elles comptent beaucoup pour les personnes, et elles sont déterminantes de leurs attitudes, de leurs représentations, de leurs affinités. Certes, l’identité professionnelle est une construction sociale, la somme plus ou moins synthétique des représentations autour d’un métier. Pour chaque intervenant, elle se constitue lors des études, se cristallise dans ce qui s’apparente à des rituels d’admission et se renforce dans l’exercice quotidien du métier, dans les relations avec les pairs et avec les autres. L’identité professionnelle spécifique à chaque secteur est donc liée au statut de travailleur. Elle se manifeste à travers un jargon, un humour, des habitudes, des automatismes, des références, des méthodes et des outils spécifiques.

D’autre part, pour réaliser l’idéal de qualité des soins, dans ses quatre dimensions principales (globalité, intégration, continuité, accessibilité), il semble admis qu’il faut dépasser les limites des territoires disciplinaires, transcender les secteurs. C’est d’ailleurs inscrit dans les fondements des maisons médicales. C’est un des axes forts des textes du GERM qui développent les arguments scientifiques de cette nécessité [3].

Si ce concept de secteurs, ou le mot, en tous cas, dans l’acception de groupes professionnels n’est pas consubstantiel de l’univers référentiel des maisons médicales, d’où nous vient-il ? Dans quels champs est-il utilisé ? Quand on consulte divers dictionnaires, on trouve plusieurs définitions du mot secteur : partie d’un plan qui est située entre un arc de cercle et les deux rayons qui le délimitent, partie du front qui est occupée par une unité militaire, subdivision d’une région ou d’une ville, division des activités économiques qui tient compte de la nature de l’activité ou des biens produits (secteurs primaire, secondaire, tertiaire), réseau électrique, unité de stockage informatique sur un disque dur, unité géographique et populationnelle sur laquelle travaille une équipe de soin, subdivision d’un domaine d’activité (le secteur des ventes), division de l’activité économique nationale sur la base de la propriété des entreprises (Secteurs privé, public, semi-public.), groupe de paroisses. Et enfin, endroit quelconque, comme dans « Qu’est-ce que tu fais dans le secteur ? ».

On est tenté, comme l’OMS, de mettre en avant l’influence du monde économique, où on parle de secteurs d’activité : le secteur bancaire, de la chimie, de l’alimentation. Et, en conséquence, l’organisation du travail qui, en Belgique, organise des commissions paritaires par secteur, établit des conventions collectives de travail sectorielles, structure le mouvement syndical par secteurs. Les maisons médicales sont régies par les accords du secteur non-marchand.

On peut se demander à quelle nécessité a répondu l’apparition de cette curieuse confusion sémantique entre secteurs, au sens de l’OMS, et secteurs au sens des maisons médicales. Pourquoi est-ce qu’on s’est mis à parler de secteurs dans nos équipes ? Pourquoi est-ce que ça nous paraît évident au point que nous ne voyons pas que tous nos partenaires l’utilisent dans un sens différent ?

Tentons une hypothèse. Certaines maisons médicales des débuts héroïques essayaient de travailler le concept de travailleur collectif. C’est-à-dire d’un groupe de travailleurs de santé ayant intégré le caractère multifactoriel de la santé, affranchis des clivages universitaires du savoir et de la division hospitalière du travail, investis comme êtres humains, à la fois indifférenciés et irréductiblement uniques.

Même si cette vision a quelque chose d’original, de fascinant, et qu’elle est en phase avec un projet de transformation des rôles dans la société, on comprend qu’elle peut être déstabilisante, voire menaçante pour les travailleurs. Bien sûr, c’est là une position extrême. Mais, sans aller aussi loin, dans beaucoup de maisons médicales, la différenciation pose problème en soi. Comme si la culture égalitariste supposait qu’on soit identiques. C’est pourtant tout l’inverse. C’est justement parce que les êtres humains sont différents que l’article 1er de la déclaration universelle des droits de l’homme [4] institue l’égalité entre les femmes, les hommes, les riches, les pauvres, les forts, les faibles, les noirs, les blancs, les autres, les paysans, les citadins, les lettrés… . Sans doute, notre difficulté à accepter la différenciation évolue-t-elle ces dernières années, mais elle a marqué notre organisation et reste prégnante.

Outre la résistance déjà évoquée des identités professionnelles, le concept de travailleur collectif nie, d’une certaine manière, le statut de travailleur, qui partage avec ses pairs des conditions de travail, des attentes, des intérêts, des revendications, et qui a pour interlocuteur un employeur. Face au concept de travailleur collectif, l’employé peut donc se sentir nié au nom du projet, au nom de l’intérêt du patient [5]... ?

Une réalité en mouvement

Il faut encore noter que les territoires professionnels se modifient fortement. Ils subissent un double mouvement de transformation. Du plus spécifique au plus global, des métiers apparaissent, qui affectent l’articulation entre professions : aide-soignant-e, assistant de pratique, éducateur-trice en diabétologie, agent de travail communautaire, agent d’éducation du patient, encodeur… A partir du niveau global de nombreux projets ou fonctions émergentes (circuits de soins, coordination des soins, coordination des soins à domicile, gestion de l’information, gestion de cas, de réseau, de projets, de pathologies, de populations cibles ….) ont vocation à réorganiser les territoires professionnels et leur articulation. Dans les équipes, ce sont les secteurs, les espaces de coordination propres à chaque groupe professionnel qui sont objectivement questionnés par ces mouvements. C’est leur zone d’autonomie, voire de compétence, qui est mise en question. On peut d’ailleurs remarquer que dans les équipes qui se transforment actuellement dans le sens d’une réorganisation de la gestion (souvent au nom d’une contestation de l’autogestion), ce sont les territoires et compétences des secteurs qui restent intacts ou implicites.

Y aurait-il contradiction entre la définition de la qualité au sens des fondements et l’évolution organisationnelle des maisons médicales ? L’utilisation intempestive et confusionnante du terme secteur dans les maisons médicales serait-elle une saine réaction de protection du travailleur contre la pensée unique, et une tentative de reconstruction d’une identité de soignant en dialogue avec les patients et l’institution, plutôt que la survivance maladive d’un repli corporatiste ?

La sortie de la confusion sémantique avec le sens du mot intersectorialité promu par l’OMS pourrait devenir l’indice d’une maturité, le signe que les maisons médicales s’assument comme des institutions de soin, et les personnes qui travaillent dans le secteur (!) des maisons médicales comme des travailleurs de la santé. On pourrait, dès lors, ne pas occulter cette évolution, et utiliser le terme de « groupes professionnels » pour désigner ce qu’on appelle aujourd’hui « les secteurs ».

Mic-mac

Un bénéfice non négligeable de cette évolution serait d’amener à nommer - et donc reconnaître - chacun des groupes professionnels présents. Actuellement, on prend en considération, sans restriction, un secteur médecin, un secteur kiné, un secteur infirmier et un secteur accueil. C’est déjà beaucoup moins clair pour le groupe des travailleurs sociaux et les psychologues, qui sont souvent représentés par une seule personne. On en est d’ailleurs à se demander, dans des équipes, s’il n’y a pas un secteur psychosocial, puisque les usagers présentent souvent des difficultés où il est difficile de démêler le psychologique du social. Ça se complique du fait que beaucoup d’AS font aussi de l’accueil, et que les psychologues ont des pratiques professionnelles très variables entre eux. Le secteur administratif a, lui aussi, bien du mal à exister, d’autant qu’il est, pour partie, composé de personnes qui sont aussi accueillantes. Il subit, en plus, la confusion avec le groupe des gestionnaires et/ou coordinateurs. D’autres professionnels esseulés dans leur équipe ont, eux aussi, de la peine à exister comme secteur et, du coup, à exister. On pense aux diététicien-ne-s et dentistes. Enfin, à ma connaissance, il n’existe pas de secteur animation, alors que ce métier existe dans certaines équipes.

On pourrait se dire que tout ça n’a pas d’importance. Que ce sont des préoccupations oiseuses. Je ne le pense pas. Je me fiche un peu qu’on change d’appellation. Ce n’est pas l’important. Mais, pour revenir à l’introduction, la manière de laquelle on nomme les choses et les gens, qui est un élément fondamental de ce qui fait notre culture, est à la fois déterminant et indicateur de ce que nous sommes, de comment nous nous présentons et représentons. La prise de conscience des implications de l’utilisation du mot secteur pour désigner les groupes professionnels dans nos équipes, des enjeux de cette dénomination entre nous et auprès de nos partenaires vaut bien la peine d’un petit délire sémantique. Embrayons à la proposition de David Vercauteren [6], « visitons le rapport entre les mots et les actes. Contrairement à l’énoncé « ce ne sont que des mots », nous prenons le pli d’imaginer les mots comme des « mots d’ordre » : ils agissent et transforment la réalité ».


[1Gilles deleuze et Félix guattari, mille plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980

[2Martine Bantuelle, Philippe mouyart, Marianne Prévost ; SACOPAR, CLPS Charleroi-Thuin ; FMMcsf ; Bruxelles ; décembre 2013 ; p 19

[4Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

[5Il faut noter que, comme dans d’autres cas (la femme, par exemple), l’usage du singulier est, non seulement incorrect, mais aussi totalisant, ignorant de la diversité des personnes et des situations

[6Micropolitiques des groupes, pour une écologie des pratiques collectives ; Les Prairies ordinaires, Collection "Essais" ; Diffusion : Les Belles Lettres ; deuxième édition ; 2011.