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Préserver la santé


janvier 2009, Thiry Lise

médecin, professeur émérite de l’université libre de Bruxelles.

Le programme des études médicales pourrait s’intituler « De la science à la pratique ». Mais on n’a presque pas le temps d’atteindre le deuxième volet, tant le poids des progrès techniques s’alourdit. Parfois, on sort de l’école avec en tête un objectif périmé : augmenter la durée de vie. Il y a belle lurette pourtant que l’on parle plutôt d’espérance de vie, impliquant ainsi que l’on vise l’amélioration de la qualité de vie.

… Si les scanners pouvaient fonctionner à l’air libre...

Or, notre époque me paraît favorable pour consacrer davantage de temps à cette qualité de vie. Lorsque nous nous trouvons devant un malade, les machines ont déversé sur nos feuilles une panoplie de paramètres biochimiques. N’est-ce pas le moment de se détacher de l’ordinateur pour regarder la personne dont le corps recèle toutes ces molécules chimiques ? Ne serait-il pas passionnant de découvrir ce qui peut vivre en votre interlocuteur, que la chimie ne révèle pas ?

Mais pour cela, le décor du cabinet médical ne suffit pas toujours. Nous ne soupçonnerons certaines causes que par des prises de contacts dans le cadre de la vie de tous les jours. Vous souriez ? Non, ce ne serait pas impossible :

1. Si l’on augmentait le nombre et les missions des médecins vigies. Ils sont les seuls à repérer les tentatives de suicide, indices de désespoir autant que les suicides eux-mêmes. Ces vigies sont les seuls, en cas de maladies émergentes, à pouvoir en décrire le contexte.

2. Si l’on valorisait les témoignages des aides familiales. Elles repèrent la grand-mère qui tousse au visage de ses petits enfants. Et le matelas chargé de moisissures, sources d’asthme. Et les garde-manger presque vides.

3. Si l’on transformait la médecine du travail en la protection de la santé du travailleur. On pourrait mieux connaître les causes du mal-être, si l’on s’intéressait à la fatigue, mais aussi à l’usure par la monotonie de la tâche, au découragement, à la démission par manque de participation aux prises de décision.

Certes, les scanners vont beaucoup nous apprendre sur le fonctionnement de nos neurones, et sur les étonnantes variations d’une personne à l’autre. Pourtant, nous sommes tous examinés dans le même contexte : à l’hôpital, dans un tunnel bien calfeutré où l’on engouffre notre tête. Ce serait un utile progrès scientifique si les scanners pouvaient fonctionner à l’air libre, permettant ainsi d’étudier nos neurones dans l’exercice de leur vie quotidienne.

Le passionnant colloque auquel nous allons assister va revendiquer le droit de tous à la santé, comme l’un des moyens de compenser les injustices liées à la pauvreté et au statut de sans- papier. Mais des soins isolés n’engendrent la santé que s’ils peuvent s’accompagner d’explications, de conseils, ajustés au cas particulier de chacun. Oh ! Je sais : il y a un dosage subtil à observer entre l’intérêt à l’égard de l’étranger et l’indiscrétion. Je me souviens de certaines réticences envers les maisons médicales qui conseillaient de profiter d’un trauma pour aller investiguer ailleurs, dans la vie du blessé, arrivé là parfois sans qu’il l’ait choisi. Il faut éviter de lui tendre le piège du dépistage à l’insu. Il faut serpenter avec art entre les droits de chacun à vivre par lui-même, et les avantages que lui apporterait notre indiscrétion.

De l’impasse thérapeutique au dépistage

Je voudrais terminer en insistant sur ceci : c’est vraiment à la préservation de la santé que nous devons tendre, car les traitements, contrairement à ce que l’on pourrait penser, semblent se diriger vers une impasse. Le problème avec nos médicaments actuels, c’est qu’ils sont très puissants mais peu sélectifs : leurs effets débordent sur les tissus sains. Nos pires ennemis résiduels ce sont les cancers, qui nous apparaissent maintenant comme une exagération de propriétés existant aussi chez des cellules normales. D’où la toxicité des traitements. D’où les calvaires de tant de malades. Avec les microbes au moins, les choses étaient nettes : ce sont des étrangers et il s’agit de les chasser. C’est une guerre franche, que nous avons souvent gagnée. Tous les gens qui seraient morts de rougeole, de diphtérie, de polio, sont ici aujourd’hui. Mais ces victoires ont laissé survivre une génération, où germent de petits foyers cancéreux. La seule lutte vraiment efficace contre eux semble être de les énucléer, mécaniquement. Il me semble que nous sommes entrés dans une ère de dépistage précoce, plutôt que dans celle d’une victoire du traitement. Une ère où il convient de s’occuper des gens alors qu’ils sont encore bien portants, et pour les préserver dans ce bien-être qu’est la santé. .

Cet article est paru dans la revue:

n° 47 - janvier 2009

Santé, pour tous ? !

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique, et des pages « actualités », consacrées à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, relations d’événements (colloques, parutions récentes), au récit d’expériences vécues...