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Polyversité ou une école de la santé

Une interview de Lise Thiry
15 octobre 2012
France Defrenne

chargée de mission en Education permanente, Fédération des maisons médicales.

Lise Thiry est une personnalité scientifique et politique belge. C’est une militante aussi. Femme politique progressiste, elle est engagée dans de nombreuses causes comme le féminisme, la défense de la médecine sociale, le soutien aux victimes du sida et l’appui des demandeurs d’asile.


Née à Liège, elle effectue des études de médecine là-bas pendant la deuxième guerre mondiale, à une époque où face au manque de médecins et d’infirmières, les étudiants sont directement mis à contribution.

Elle travaille comme chercheuse à l’institut Pasteur de Bruxelles en virologie. Elle est également cofondatrice du Groupe d’Étude pour une Réforme de la Médecine (GERM) et sera nommée professeur à l’Université libre de Bruxelles (ULB).

Dès 1973, Lise Thiry commence à militer au sein du parti socialiste. Son combat principal en tant que femme et en tant que médecin sera la lutte pour la dépénalisation de l’avortement. En 1985, elle est élue au Sénat et reçoit le titre de femme de l’année. Elle milite en faveur des droits des étrangers en situation irrégulière depuis quelques années déjà.

Le nouveau livre de Lise Thiry Des virus et des hommes, un demi-siècle de recherches et d’engagement [1], ce n’est pas seulement l’ouverture vers un monde complexe, entre molécules, cellules, phages, microbes et bacilles ; virus vivants et morts, c’est aussi et surtout l’histoire d’une vie passionnante. Comme elle le dit, ce livre ne traite pas seulement de biologie mais aussi des relations de la médecine à la société.

Ce livre, c’est le récit du parcours d’une étudiante pendant la guerre, d’une femme, d’une mère, d’une militante, d’une enseignante qui tout du long n’a de cesse de chercher, de comparer, de rechercher, d’innover, d’échanger et de transmettre. Elle se livre et elle explique. L’auteure nous fait voyager aussi. C’est un livre captivant, pour tous.

Dans son livre, Lise Thiry parle de réseaux, national et international, de pluridisciplinarité, de l’importance du travail infirmier, du GERM, d’équipes, de paysage sanitaire dans lequel les gens vivent, de promotion de la santé et de centres de santé intégrés. L’objet de cet article est de faire le lien entre des séquences de cet ouvrage et notre travail à la Fédération des maisons médicales. Notre discussion avec Lise Thiry nous y a aidé [2]. Nous avons choisi pour ce faire d’aborder la question des études de médecine, de l’évolution de la formation dans le temps. Vers une école de la santé, une école qui tient compte des besoins des patients, de la réalité de terrain. Une école hors des murs. Des réflexions du GERM à l’opportunité de Bologne [3], en commençant par une histoire plus ancienne, un nouveau décret sur les études de médecine est arrivé.

Les études de médecine [4] au fil du temps

C’est pendant la deuxième guerre mondiale que Lise Thiry fait ses études. Elle se souvient qu’elle travaillait à l’hôpital de Bavière. Elle parle d’un émerveillement. Elle travaille directement avec des patients. L’atmosphère est unique. Les livres n’apprenaient plus rien en ce temps-là, ils étaient dépassés. Un professeur pragmatique va baser son enseignement sur les problèmes vécus et du coup va s’éloigner de l’enseignement universitaire classique.

Un peu plus tard, à propos de l’université d’Illinois, l’auteure raconte qu’en 1972, les programmes de la faculté de médecine y sont abordés dans un ordre différent qu’en Europe. On commence par mettre les étudiants en contact avec des problèmes de tous les jours. Ensuite les étudiants sont interrogés : quelles étaient les demandes des patients ? Quels besoins réels, besoins cachés ? Nous y reviendrons plus tard. La chimie s’étudie plus tard en fonction du cas abordés.

Chez nous, des enquêtes montrent que les étudiants travaillent surtout sur des cas rares, qu’ils ne rencontreront probablement jamais dans leur pratique future. Les médecins généralistes sortent sans avoir jamais vu une grippe.

Lorsque Lise Thiry arrive à la faculté de médecine à l’Université libre de Bruxelles (ULB), elle proposera des stages en médecine générale à ses étudiants volontaires dès la première candidature pour une prise de conscience du travail de terrain. Il s’agit d’observer uniquement. L’accueil des médecins sera plutôt mitigé. Après ces stages, les étudiants échangent leurs impressions. Parmi les réflexions : qui se préoccupe de l’entourage du patient ? Les recommandations du médecin sont-elles audibles par le patient ? Des questions encore bien d’actualité. Les débuts difficiles du projet finiront par inscrire le stage dans le programme universitaire. Lise Thiry mettra également ses étudiants en situation concrète en proposant des cas à la réflexion.

Le concept de polyversité ou université polyvalente

Nous sommes à la fin des années 70. Dans son livre Lise Thiry parle de l’importance de rechercher les besoins cachés du patient. En effet, le patient n’est pas qu’un malade, c’est un être humain avec un passé, une culture, une situation socioéconomique qui l’amènera plus ou moins vite à consulter le médecin. Bavarder avec le malade est nécessaire. Ne pas médicaliser trop les problèmes. L’auteure se demande comment tenter d’adapter le nombre des professionnels de la santé aux besoins réels de la population ?

L’objectif est d’amener les gens à mieux participer à la gestion de leur santé, les rendre plus autonomes. Pour cela, elle soutient qu’il faut une équipe composé d’assistants sociaux, d’infirmières, de médecins, de psychologues, de kinésithérapeutes. Dans l’idéal, l’esprit d’équipe serait liés au fait d’avoir partagé les mêmes bancs d’école pour certaines disciplines (psychologie, épidémiologie). C’est l’idée d’une polyversité avec différentes filières. Réflexion menée à l’époque au GERM.

Lise Thiry nous dit lors d’une interview : Le groupe [le GERM] avait imaginé une espèce de possibilité de s’apercevoir que tout compte fait on avait envie de bifurquer. Ceux qui en avait assez de faire la médecine (après les deux premières années en science par exemple) et à qui on ne parlait que de chimie, qui ne souhaitaient pas attendre 7 ans avant de faire du soin pouvaient changer de filière. Et l’inverse, une infirmière qui avait envie et se sentait capable après quelques temps dans les études d’infirmière de passer en médecine générale pourrait le faire. C’est en effet souvent la longueur des études qui freine. Ou l’argent. Mais ce n’était pas toujours un manque de professionnalité (ensemble de compétences nécessaires) ou de vocation.

La polyversité, c’était aussi l’idée de rapprocher les soignants entre eux, que le médecin généraliste n’était pas au-dessus. Ce sont les derniers moments du GERM et on souhaitait décloisonner les fonctions, ne pas avoir ces catégorisations entre métiers, et le dédain du médecin par rapport autres soignants car il avait fait 7 ans de plus d’études. Mais ça n’a pas marché.

Des décennies se sont écoulées depuis mais nous restons dans la mouvance des réflexions du GERM. Quelques pas de plus dans le bon sens, sachant que nous ne pourrons pas tout révolutionner. Les directives européennes vont obliger la Belgique à s’aligner sur le nombre d’année des études de médecine notamment. Une opportunité pour la Fédération des maisons médicales de revenir aux origines du mouvement et souffler quelques propositions.

Vers une réforme des études de médecine. Que souhaitons-nous à la Fédération des maisons médicales ?

Nous sommes en 2011. Un rapport d’experts belges et internationaux souligne l’inadéquation entre les études de médecine et les besoins en matière de santé.

Quelles sont les compétences nécessaires pour répondre aux enjeux de la santé publique ? Comment adapter le cursus aux besoins des patients ?

L’ouverture de la formation aux aspects psycho-sociologiques, culturels, l’apprentissage à la compassion, la manière d’être. Développer le sens clinique, apprendre à la collaboration multidisciplinaire. Prendre en compte la globalité, la complexité et les spécificités de la médecine générale (dont la prévention et la promotion de la santé). Prévoir une année préparatoire, que les spécialistes sachent ce que font les généralistes et inversement.

Des modules de formation en sciences humaines, une 1ère année commune d’orientation et de sélection, éventuellement avec des infirmier-ère-s et autres soignants [5]. Il faut rompre l’isolement du médecin généraliste. Des cours communs avec d’autres étudiants sont essentiels tout au long du cursus. Et une immersion rapide dès le départ. Lise Thiry écrit qu’il y a un monde en dehors du laboratoire et nous ajoutons qu’il y a un terrain en dehors des auditoires, qu’il est pluriel et qu’il nécessite des regards multiples.

Très concrètement, la Fédération des maisons médicales défend une école de la santé multidisciplinaire, soutient la suppression de la 1ère année pour en faire une année préparatoire à un examen d’entrée. Année préparatoire à toutes les fonctions de la santé. Un tiers du cursus doit être de la médecine générale. Nous devons inciter à gonfler la place de la médecine générale.

Bologne, une opportunité pour transformer les études de médecine ?

Dans le cadre de l’obligation de s’aligner sur les directives européennes (Bologne) en la matière, le niveau fédéral a revu la durée minimale des études : les études de base sont réduites de 7 à 6 ans. C’est l’occasion d’une réforme.

En juillet, le ministre de l’Enseignement supérieur Jean-Claude Marcourt propose au gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles d’organiser un test obligatoire indicatif début juillet pour les étudiants qui comptent entamer des études de médecine et une épreuve d’évaluation obligatoire en janvier, suivi d’un entretien d’orientation pour l’étudiant en échec.

Ce test tiendrait compte des compétences jugées nécessaires pour entamer les études et pas que les connaissances scientifiques. Parallèlement, les universités continueraient à développer des activités préparatoires pour les rhétoriciens.

Parmi les objectifs du projet de décret, il est nécessaire de « clarifier et faire converger certaines dispositions en haute école et à l’université concernant les disciplines médicales et paramédicales afin d’ouvrir la voie aux collaborations au sein d’une potentielle « école de santé » et d’y permettre un maximum de mobilité aux étudiants, dans un esprit de meilleure orientation et d’aide à la réussite » [6].

Le Décret sur les études de médecine a été approuvé en mars 2012 en commission de l’enseignement supérieur du Parlement de la Fédération Wallonie Bruxelles.

Il repose sur trois axes :

  • La réduction du nombre d’années d’étude de médecine. On passe de 7 à 6 ans afin de s’aligner aux normes européennes ;
  • L’adoption d’un moratoire sur le numérus clausus en médecine, renouvelé annuellement. Dans les faits, le libre accès aux études est préservé mais les quotas fédéraux d’accès aux spécialisations restent d’application ;
  • Les prémices d’une ’Ecole de santé’ rapprochant les différentes branches médicales et para médicales des Hautes écoles et universités. Ce qui ouvre la voie aux collaborations et assure un maximum de mobilité aux étudiants.

Nous sommes très heureux de voir que l’idée d’une Ecole de la santé fait son chemin. Nous avons en effet beaucoup œuvré à faire passer cette idée lors de rencontres avec le Cabinet du Ministre JC. Marcourt, chargé de l’enseignement supérieur. L’accent est enfin mis sur la transversalité, la santé publique et le savoir transdisciplinaire dès le début du cursus.

Dans le souci de mieux orienter les étudiants et de favoriser leur réussite, plusieurs dispositions ont été prises. Parmi celles-ci, une formation préalable destinées aux rhétoriciens, un test d’orientation en début de parcours, des activités de remédiation et des possibilités de réorientation.

Nous restons cependant sur notre faim. La réforme débouche sur des transformations de type institutionnel. On réorganise, on change la forme du système mais sur le contenu des cours, le niveau plus politique, rien n’a vraiment changé. Mais comme l’écrit Lise Thiry dans son livre, ne faut-il entreprendre que les expériences franchement victorieuses ? Ou bien peut-on se satisfaire d’un coup de pouce [7] ? Il y a encore du chemin à faire.


[1Lise Thiry, des virus et des hommes, un demi siècle de recherches et d’engagement, 2012, éd. Couleur livres asbl.

[2Interview du 10 octobre 2012.

[3Décret qui oblige les universités à s’entendre pour définir un large socle commun dans la formation qu’elles dispensent, quelles que soient les études

[4Les éléments abordés ici sont repris du livre de Lise Thiry et de son interview.

[5Lire le rapport relatif à la réforme des études de la santé préconisant un tronc commun à tous les métiers de la santé (médecin, kiné, infirmiers…), par Jacques Morel, député bruxellois Ecolo, 2011.

[6Projet de décret réorganisant les études du secteur de la santé du 1er mars 2012, exposé des motifs.

[7Lise Thiry, des virus et des hommes, un demi siècle de recherches et d’engagement, 2012, éd. Couleur livres asbl, p.97.