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Peut-on soutenir des grèves lorsqu’on est une association d’employeurs ?

27 novembre 2012
France Defrenne

chargée de mission en Education permanente, Fédération des maisons médicales.

La particularité des maisons médicales autogérées est que la plupart du temps les travailleurs sont aussi des employeurs. Alors une association d’employeurs qui soutient l’une ou l’autre grève, ce n’est pas banal.

Quel sens cela a-t-il qu’un employeur se mette en grève ? Fermer les portes ne revient-il pas à saboter la grève en empêchant les travailleurs de la faire ? Et le service à la population dans tout ça ?

L’objet de cet article est d’éclairer ces questions en expliquant les enjeux du soutien à l’une ou l’autre grève et de montrer ce que cela donne dans les faits.


Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, faisons un petit détour pour expliquer ce que recouvre la grève. Il y a différents types de grève. Une grève n’est pas une autre. Les enjeux et les effets de l’une ou l’autre sont différents.

Quelques définitions et enjeux

Une grève est un mouvement collectif consistant en une cessation concertée du travail par les salariés d’une entreprise, d’un secteur économique, d’une catégorie professionnelle souvent à l’initiative de syndicats. Cette action vise à appuyer les revendications des salariés en faisant pression sur les supérieurs hiérarchiques ou l’employeur (patron, financeur(s) pour le secteur non-marchand…) par la perte financière, de valeur, de qualité que la cessation de travail entraîne. Il s’agit d’une épreuve de force : le gréviste n’est pas rémunéré sinon par son syndicat. Classiquement, il y a les grèves de travailleurs contre leur employeur, ou du secteur non-marchand contre certaines décisions prises par le gouvernement, son financeur.

Il existe plusieurs types de grèves (grèves du zèle, grèves de la faim,…). Elles concernent le plus souvent un secteur ou une entreprise particulière. Certaines grèves comme celle des transports en commun ont des incidences sur un grand nombre de citoyens et d’autres beaucoup moins.

C’est suite à la grève des médecins en 1980 que naquit notre Fédération (fondée en 81). L’Association belge des syndicats médicaux - ABSyM est née dans le même contexte, suite à la grève des médecins en 1964 [1].

Une grève générale est une grève citoyenne touchant en principe l’ensemble de la population d’un pays L’objectif d’une telle grève est d’exprimer un mécontentement et elle a pour espoir de pouvoir faire changer les choses, évoluer la société. Ce type de grève est extrêmement rare.

Historiquement, le but de la grève générale était de transformer le monde, de défendre un autre projet de société. Le but ultime était même le changement de régime. Par exemple, en finir avec le capitalisme et fonder une société socialiste (voir encart charte d’Amiens). La grève générale est une action macro-sociale. Il peut s’agir d’un mouvement citoyen, ou d’un mouvement instigué par le milieu associatif ou encore venant des syndicats.

La charte adoptée en octobre 1906 par la CGT et connue à partir de 1912 sous le nom de Charte d’Amiens reste la référence théorique du syndicalisme en France, en particulier du syndicalisme révolutionnaire et du syndicalisme de lutte.

La Charte assigne au syndicalisme un double objectif et une exigence : la défense des revendications immédiates et quotidiennes, et la lutte pour une transformation d’ensemble de la société en toute indépendance des partis politiques et de l’État.

Ce type de grève a eu souvent un impact sur le cours des choses, de la société. Par exemple, la grève générale de l’hiver 1960-1961 contre le programme d’austérité du Gouvernement Eyskens dura six semaines et paralysa principalement la Wallonie. Le Gouvernement démissionna après l’épuisement de la grève, le parti socialiste sortit électoralement renforcé de l’épreuve de force, et on vit poindre la revendication d’autonomie wallonne.

Ces dernières années, le statut de la grève a été mis à mal

Notre société est de plus en plus individualiste. Il y a un réel repli sur soi des citoyens, une perte de croyance en l’utilité des mouvements de masse, une perte de confiance et d’espoir en la mobilisation [2]. La grève est souvent critiquée pour ses inconvénients et n’est plus soutenue pour son objectif. Il y a de plus en plus de recours en justice contre les grévistes. La notion de service minimum est souvent invoquée, ce qui sabote le droit de grève.

De même, le rôle de la presse a changé. Historiquement, il y avait une presse de gauche, de droite. Aujourd’hui, la presse se veut consensuelle et donne prioritairement la parole aux citoyens, réalise des sondages, souligne les désagréments que la grève cause pour les travailleurs plutôt que de faire une analyse des enjeux collectifs... Il n’y a pas d’analyse critique. Le fait qu’elle mette en évidence les effets négatifs de la grève sabote la grève aux yeux des citoyens. De plus, comme l’observe Geoffrey Guens, professeur de communication à l’ULg [3], les propriétaires des organes de presse développent souvent une approche patronale des questions politiques et économiques.

La presse ne joue pas son rôle dans le débat démocratique. Elle n’est plus un relais des enjeux de société et renforce du coup la mise en péril des mouvements de grève.

A l’initiative des syndicats !

Une grève est une initiative des syndicats, représentants les travailleurs. Ce n’est donc pas aux maisons médicales de faire la grève. Cela appartient aux travailleurs. Mais cela n’empêche pas aux maisons médicales de soutenir la grève par différents moyens. De même, ce n’est pas à la Fédération d’expliquer aux travailleurs des maisons médicales comment ils peuvent faire grève, c’est le rôle des syndicats.

Pourtant, dans la mesure où les revendications convergent, il nous paraît essentiel que les associations militantes unissent leurs forces pour soutenir une grève. Dans le cas d’une grève générale par exemple, le combat va bien au-delà des intérêts des travailleurs. C’est de l’avenir de la société dont il est question (jeunes et vieux, travailleurs et chômeurs,…). L’idée est donc bien de créer du partenariat pour être plus forts face à « l’adversaire ».

Mais le soutien à une grève dans une association d’intérêt public comme les maisons médicales peut entraîner des effets néfastes. En effet, il peut y avoir une perte de qualité du service par une moins grande disponibilité. L’usager pourrait être pris en otage même s’il n’est pas la cible. Il est doublement pénalisé : par les choix du gouvernement et par la grève du service. Il est donc essentiel de trouver un équilibre entre la volonté de changer les choses et l’assurance d’un service à la population.

La grève peut également être le moment opportun pour créer le débat citoyen. Les maisons médicales peuvent agir collectivement au-delà de l’ensemble des individus.

L’actualité est une opportunité pour mettre les gens en débat (les travailleurs, les patients…), pour créer une conscience collective et pour amener une transformation sociale. L’organisation et/ou la participation au débat citoyen peut être une façon de se mettre en grève.

Pour la Fédération des maisons médicales

Au-delà du soutien à la grève, la Fédération et les maisons médicales ont l’obligation de donner du sens à celle-ci et une visibilité. Il s’agit de créer des actions (en coordination avec les syndicats ou non) et de préciser aux travailleurs en quoi consiste notre soutien. Que fait-on de cette journée de non-travail ?

Par exemple, fermer l’institution permet de donner une visibilité à notre soutien. Quelques heures, ou toute la journée (auquel cas il faut prévoir un service minimum [4]). Nous pouvons aussi imaginer des partenariats avec les syndicats (via la FASS, Unipso..) pour une action commune qui donne plus de poids à une grève ou à une grève générale, lorsqu’il s’agit d’enjeux qui dépassent le sort des travailleurs. Ou encore, organiser une conférence/un débat pour les travailleurs sur les enjeux de la grève pour sensibiliser nos travailleurs. C’est aussi une façon de résister par une prise de conscience des enjeux. Enfin, et sans être exhaustif, on peut fermer les locaux en continuant à exercer une activité en lien avec le soutien de la grève.

Et dans les faits

L’objectif de la grève générale du 30 janvier 2012 était de contester vigoureusement les choix opérés par le Gouvernement dans le cadre de l’assainissement budgétaire. Contestation aussi de la méthode : décision à la hussarde, en court-circuitant la traditionnelle concertation sociale, garante de la paix sociale. Pour nous, acteurs de la santé conscients de l’importance des inégalités sociales de santé, s’associer au mouvement prenait tout son sens dès lors qu’une partie de ces mesures allaient toucher les personnes les plus fragiles : les pensionnés, les chômeurs, les jeunes, … Nous mesurons chaque jour à quel point, malgré tous les mécanismes de protection sociale, ces personnes se fragilisent chaque jour davantage notamment en raison du coût du logement, absorbant parfois plus de la moitié d’une maigre allocation sociale pour un logement indécent.

L’assainissement budgétaire est rendu nécessaire parce qu’il a fallu sauver les banques qui ont joué au casino durant des années. Certains se sont considérablement enrichis dans cette aventure, et voilà que maintenant on irait chercher dans la poche du travailleur lambda de quoi boucher les trous, et, pire encore, en rabotant le « bien-être » des plus pauvres.

Au terme de cette cure d’austérité, les pauvres se seront encore appauvris tandis que les riches se seront encore enrichis.

Cette grève générale n’était pas un fait ordinaire : la précédente remonte à 1993, il y a bientôt 20 ans. Pas ordinaire non plus, que la FASS (la Fédération des associations sociales et de santé, confédération patronale dont la Fédération des maisons médicales fait partie) décide d’appuyer le mouvement en demandant à ses membres (les fédérations) d’inviter les leurs (notamment les maisons médicales) à emboîter le pas.

La Fédération a choisi de soutenir cette grève. Elle a encouragé les maisons médicales à fermer leurs portes quelques heures en signe de protestation, tout en assurant un service minimum ; l’idée n’étant pas de prendre les patients en otage mais bien de s’insurger contre un système.

Comment les équipes ont, d’une manière plus ou moins symbolique, apporté leur soutien au mouvement ?

C’est sans doute à Liège que le mouvement a été le plus fort : distribution de soupe populaire dans la plupart des maisons médicales pour se donner l’occasion d’échanger avec les patients et les travailleurs sur la crise, le sens de la grève, de l’austérité, … Nombre de maisons médicales ont fermé leurs portes à travers le pays, certaines quelques heures, d’autres toute la journée, profitant de ce moment pour organiser le débat, souvent avec les patients. On pouvait voir de nombreux calicots un peu partout sur les façades des maisons médicales de Wallonie et de Bruxelles. Une maison médicale a allumé un braséro sur le trottoir pour interpeller les passants ; d’autres sont allés soutenir les piquets de grève... Une autre, du Hainaut, a invité un expert en politique économique et sociale pour aborder la question des mouvements sociaux.

En même temps, les urgences ont été assurées partout. Si peu de travailleurs se sont mis en grève eux-mêmes, c’est surtout par conscience professionnelle. Mais très nombreux sont ceux qui ont participé à de multiples actions. Une manière bien concrète de faire de la politique autrement.

Personne ne sait si tout cela a un quelconque effet sur le cours des choses. Mais au moins une chose est certaine : la conscience collective s’en est trouvée grandie, et nous sommes plus nombreux aujourd’hui à penser que, dans ce contexte de chape de plomb où on aurait tendance à se résigner, un avenir différent est non seulement possible, mais aussi désiré par de nombreux citoyens.

Depuis janvier, les choses ne se sont guère améliorées. En Belgique, on a parlé de budget, de remise en question du principe d’indexation des salaires, d’impôts aussi. On applique depuis le premier novembre la disposition prise par le gouvernement en matière de dégressivité des allocations de chômage. Côté européen, l’Espagne, L’Italie et le Portugal ont rejoint la Grèce dans la débâcle financière. Les citoyens sont en révolte. L’insurmontable endettement et l’effondrement du système capitaliste, contaminent. Austérité et croissance, croissance dans l’austérité, directives européennes et nouvelle gouvernance économique ! A quoi va-t-on être mangé ?

C’est pour faire une fois de plus entendre la voix des travailleurs citoyens que les syndicats européens ont appelés à une grève générale le 14 novembre contre l’austérité et pour l’emploi et la solidarité. En Belgique, la CNE et le Setca ont suivi le mouvement mais plutôt qu’une grève générale, ont proposé une journée d’actions à travers tout le pays pour dénoncer les politiques d’austérité voulues par l’Europe [5]. La Fédération des maisons médicales s’est associée au mouvement et à nouveau invité ses membres à se joindre aux actions menées. En effet, elle estime que le mesures d’austérité prises un peu partout ne sont pas la meilleure manière de sortir de la "crise", elle-même orchestrée pour légitimer les mesures d’austérité. Ces mesures mèneront à une spirale de récession qui touchera le plus durement les personnes déjà fragilisées et donc, une bonne partie de nos patients.

Les équipes liégeoises se sont rassemblées, à l’appel de l’intergroupe toujours au rendez-vous comme d’habitude, et ont défilées dans les rues. Parce que la santé de la population, pour laquelle nos membres travaillent chaque jour, dépend avant tout de conditions de vie qui sont gravement menacées par le régime d’austérité qui se met en place.

Nous sommes un mouvement de gauche et nous avons la volonté de soutenir les citoyens vers un mieux-être pour tous et une répartition plus égalitaire des revenus et des patrimoines, une société qui défend des valeurs de justice sociale : contre le capitalisme, le néolibéralisme, le tout au marché.

Le capitalisme, considéré par beaucoup aujourd’hui comme le seul système possible, est-il crédible quand il génère toujours plus d’inégalités ? Non, le système tout entier doit être transformé, dans ses fondements. Notre système n’est ni un exemple, ni une fatalité. Des solutions existent. Elles dépendent de notre cohésion et de notre force.

Faire la grève, ou encore manifester, c’est une manière d’exercer la démocratie. Une démocratie qui s’exprime collectivement de diverses manières : participer à un parti politique, à un mouvement social ou associatif, manifester ou participer à une grève générale sont autant de formes de l’exercice collectif de la démocratie, et il en existe bien d’autres. Les responsables politiques sont sensibles à ces expressions et quand un mouvement prend de l’ampleur, ça influence inévitablement le cours des choses.

Du côté des maisons médicales, faire la grève n’est pas évident ; peu d’entre nous estimeraient pertinent de « prendre en otage » les patients pour défendre leurs intérêts. Mais au-delà du soutien à une grève, générale ou non, nous encourageons la réflexion et la prise de conscience de l’importance d’occuper le terrain du changement social.


[1Voir à ce sujet sur le site de la Sonuma (www.sonuma.be) - archives audiovisuelles - la vidéo relative à la première grève des médecins.

[2G.Chapoix, Le complexe de l’araignée, quelle société contribuons-nous à tisser ? in Santé conjuguée n°61, p.9

[3G. Guens, Les médias relaient les discours du pouvoir in Le soir, samedi 18 février 2012

[4La question est différente pour la Fédération et les maisons médicales puisqu’il n’y a pas de patient à la Fédération

[5Olivier Starquit, Capitalisme, santé et démocratie : Sainte-Trinité ou trio infernal ?, dans les rubriques du Santé conjuguée n°62.