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LU POUR VOUS

Musulmans et non musulmans


30 septembre 2016, Dr André Crismer

Médecin généraliste à la maison médicale Bautista van Schowen.

Nous sommes toujours sous le choc de la violence qui a frappé Paris et Bruxelles, cette violence qui est quasi quotidienne en Irak, en Syrie et dans d’autres pays orientaux, nous sommes inquiets et nous voudrions mieux comprendre. De l’Afghanistan au Nigéria en passant par nos cités, le monde musulman va mal, pour des raisons internes et pour des raisons externes.

Une lecture d’Eric Zemmour [1] m’avait poussé à voir Dupont Lajoie, un film d‘Yves Boisset de 1975, facilement accessible via internet. On y voit un groupe de Français moyens en vacances sur la côte d’Azur, agresser un groupe de travailleurs d’Afrique du Nord, engagés par des promoteurs immobiliers («  ils sont payés comme les Français, mais les Français ne veulent plus faire ce travail-là  »)  : le racisme quotidien, l’hostilité et le rejet de l’étranger débouchent sur de la violence qui deviendra meurtrière… Bien sûr, il n’y a pas que cela, il y a la faiblesse des politiques d’intégration, la diffusion du salafisme radical, financé par l’argent du pétrole, bien décrit par Alaa El Aswany [2], mais on sait comme des traumatismes peuvent se manifester parfois après deux générations…

Eric Zemmour est nostalgique du passé et a choisi, comme l’extrême droite, une démarche qui divise. Heureusement, d’autres regardent vers l’avenir et essaient de favoriser la construction d’un «  Nous  » plus global, qui recouvre la vision étroite de «  eux  » et «  nous  ».

Une publication récente de la Fondation Roi Baudouin [3], facilement téléchargeable, présente les résultats d’une étude menée par une équipe du Centre interdisciplinaire d’études de l’Islam dans le monde contemporain (CISMOC). Une étude précédente de ce centre [4] avait révélé quelques constats, comme l’augmentation du poids du religieux, les tensions autour de sujets sensibles, les malaises réciproques qui pèsent sur le vivre ensemble, surtout dans les grands centres urbains. Cette nouvelle étude visait à répertorier, à Bruxelles et en Belgique, les pratiques et les projets qui favorisent le dialogue et améliorent les relations interculturelles entre musulmans et non musulmans.

Différents domaines ont été explorés  :

le monde de l’éducation, des établissements scolaires  ;

le monde de la jeunesse, de la culture, des maisons de jeunes, des maisons de quartier, des espaces récréatifs, des centres sportifs  ;

les lieux de travail  ;

le monde de la santé  : on y parle surtout des hôpitaux, mais il y a matière à réflexion pour les travailleurs des centres de santé  ;

le monde des médias  ;

des initiatives interconvictionnelles.

Pour les différents projets, ont été analysés les types de pratiques, les destinataires et les conditions de succès d’une démarche.

Trois grands types de pratiques ont été répertoriés  :

celles qui contribuent à accroître la connaissance réciproque  ;

celles qui se rapportent à des habitudes de vie commune  : où il ressort la nécessité d’expliciter les modes de fonctionnement des institutions, ce qui permet parfois des négociations et des accommodements ou des ajustements  ;

Celles qui visent à promouvoir des actions communes.

Les destinataires sont souvent des jeunes. Ce sont aussi des adultes.

Des conditions de succès ont pu être explicitées  :

une approche empathique, combinée à une connaissance du terrain, du contexte, du public  ;

une confiance réciproque  ;

une certaine durée dans l’action  ;

un cadre et des objectifs clairs.

Le contexte est difficile. Depuis qu’on a mis en place des politiques de regroupement familial qui ont consacré l’insertion à long terme de populations musulmanes en Belgique, on a vu une explosion du chômage et le développement de visions radicales de l’Islam. Ces deux tendances, socio-économiques et religieux-culturelle ne favorisent pas la rencontre entre les populations musulmanes et non musulmanes.

Malgré ces constats, la majorité des populations musulmanes a réussi à trouver un chemin dans le processus d’insertion.

Nos centres de santé sont souvent implantés dans des quartiers plus défavorisés et sont des lieux où se côtoient des populations d’origines variées. Nous pouvons contribuer, à notre niveau, plus ou moins activement, à l’amélioration du vivre ensemble, dans nos murs et dans des partenariats avec d’autres acteurs du réseau associatif.

Ce travail ne fournit pas de clef sur porte, mais quelques balises pour favoriser des politiques d’ouverture. Il ne s’agit pas nécessairement de mettre en œuvre de nouveaux projets, mais parfois de modifier ou d’adapter des pratiques existantes ou de mieux faire circuler des informations et des réflexions.

[1Eric Zemmour, Le Suicide français, Albin Michel, 2014.

[2Alaa El Aswany, Extrémisme religieux et dictature. Actes Sud, 2014.

[3Bocquet C, Marechal B, Van den Abbeele, Musulmans et nonmusulmans en Belgique : des pratiques prometteuses favorisent le vivre-ensemble, Fondation Roi Baudouin, 2015 ; accessible à www. kbs-frb.be/fr/Activities/Publications/2015/20151123_AD

[4Bocquet C, Dassetto F, Maréchal B., Musulmans et non musulmans à Bruxelles, entre tensions et ajustements réciproques – Synthèse de l’étude scientifique « Regards et relations entre musulmans et non musulmans à Bruxelles : entre tensions, (imaginaires) de phobies et ajustements réciproques ». Bruxelles, Fondation Roi Baudouin, 2014.

Cet article est paru dans la revue:

n° 76 - septembre 2016

Couverture sanitaire universelle en Belgique

Santé conjuguée

Tous les trois mois, un dossier thématique, et des pages « actualités », consacrées à des questions de politique de santé et d’éthique, à des analyses, débats, interviews, relations d’événements (colloques, parutions récentes), au récit d’expériences vécues...